LES LÉGENDES DE SAINT ANTOINE DE PADOUE
Lorsqu'on étudie la littérature légendaire antonienne, on est bien vite frappé d'un phénomène cmneux. Les documents primitifs^ ceux rédigés par des contemporaine, sont, au point de vue des renseignements même strictement biographiques, fort laconiques et fort concis ; ils contiennent, par ailleurs, fort peu d'épisodes miraculeux. Je n'en veux pour preuve que la Legenda prima ^. Celui qui s'attendrait à y trouver racontés les prodi'ges fameux qui ont formé, dans la suite, autour du nom du « thaumaturge » de Padoue. une si brillante auréole, serait étrangement déçu. Le cauchemar nocturne dans lequel le démon le prend à la gorge et qu'une prière dissipe, la prophétie, passablement obscure, qu'Antoine fait^de la gloire future de Padoue, son .extafee au moment suprême 2, voilà les seuls faits sur-
1. Editée dans le tome V de la Collection cV'études et de documents sur l'histoire religieuse et littéraire du moyen âge: Sancti Ântonii vitss daœ qiianim nna hiicusqae inedita, p. 23-114. Paris, Fischbacher éd., 1904.
2. Legenda prima, 12, 14, 17, ap. S. Antonii vitx dus.;, p. 46, 50, 56.
naturels aiite mortem dont le saint, dans cette vita^ écrite vraisemblablement au lendemain de sa canonisation^, est le héros-.
Il en est tout autrement des légendes postérieures^^ des légendes de basse époque surtout, de celles écrites au XIV siècle, de la légende Benigiiitas ^, du Liber miraculorum ^, de Barthélémy de Pise ^, par exemple. Les épisodes extraordinaires, les prodiges de toute sorte, — je ne parle que de ceux se rapportant à la vie même du saint, — y abondent. C'est toute une profusion, toute une effloraison de mirabilia qui a surgi. Et, chose suggestive, plus on s'éloigne de l'époque où a vécu le saint, plus aussi sa légende, en dépit de la rareté évidemment croissante des souvenirs authentiques, devient circonstanciée, surchargée et touffue. Au
1. Cf. 5. Anlonii vitm cluse, introd. à la Leg. prima, p. 2-5.
2. La seconde légende ou Vita auctore anonymo (Julien de Spire), la notice du Dialogiis de vitis sanctornm Fralrum, la Legenda altéra de Padoue, VEpilogus de Barthélémy de Trente, ne nous en apprennent pas plus que la Legenda prima. — Cf. S. Antonii vilss duse, appendice : Les sources de Vhistoire antonienne, p. 237-241
et 249-251.
3. Parmi ces légendes, Jean Rigauld (édité, en 1899, d'après le ms. 270 de la bibliothèque de Bordeaux, par le P. Ferdinand d'Araules, Frère Mineur, sous le titre : La vie de S. Antoine de Padoue, par Jean Rigauld. Bordeaux, Sœurs franciscaines, 36, rue de la Teste et Paris, Beauchêne, 83, rue de Rennes), qui écrit à la fm tout à fait du XIIP siècle ou dans les premières années du XIV°, occupe une place à part : il forme comme un anneau entre les légendes primitives (qu'il résume et auxquelles il ajoute le résultat de ses recherches auprès de quelques-uns des derniers contemporains du saint) et les recueils de mirabilia, de plus en plus apocryphes, de plus en plus fantaisistes, du XIV° siècle. — Cf. 5. Anlonii vitx duse, p. 241-243.
4. Editée, pour la première fois, dans les 5. Antonii vilse duse, pi 207-235.
5. Ap. Acta SS., t. III junii, p. 216-231, et ap. Analecta franciscana, t. III, Quaracchi, 1897. — Cf. S. Antonii vitae duse, p. 257-262.
6. Barth. de Pise, Liber conformilatum, lib. I, conf. VIII, part. II, éd. Milan 1510, f»» LXVI-LXVIII.
l'évolution du merveilleux 223
cours des âges, les Suriiis^, les Wadding^ enchérissent sur leurs devanciers ; à leur tour et d'une étrange façon, ils sont amplifiés, embellis, par les Angelicô de Vicence, les Missaglia, les Azevedo^; il n'est pas, enfin, jusqu'aux hagiographes du XIX^ siècle^ qui ne brodent sur les auteurs qui les ont précédés, avec une fécondité déconcertante.
Il serait, hâtons-nous de le dire, injuste et antiscientifîque de ne voir dans ces amplifications progressives, dans tout ce mare magnum légendaire, auquel la biographie d'Antoine, si maigrement documentée à ses débuts, a finalement abouti, après six siècles, qu'un amas d'inventions consciemment riiensongères, issues de la mauvaise foi et de l'imposture. Une telle explication ne saurait satisfaire que des espirits superficiels. Non ; ici, comme dans beaucoup d'autres cas, nous sommes en présence d'un phénomène ^'évolution et de processus parfaitement normal et dont il n'est pas impossible, dans une certaine mesure, de découvrir les lois et de saisir les modes. Indiquer le rôle qu'ont joué, l'influence qu'ont exercée, dans la formation et le développement des narrations hagiographiques antoniennes, un certain nombre de causes et un certain nombre d'éléments purement subjectifs^ tel est, précisément, ce que je me propose de faire dans les plages qui vont suivre.
1. SuRius, De probatis sanctorum historiis, t. III, p. 611 et suiv. Cologne, 1570 et années suivantes.