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I. — Socialisme centraliste Collectivisme

Le socialisme centraliste est actuellement l'école socialiste prédominante. Il a été élaboré principalement par Saint-Simon. Ce sont les saint-simoniens qui ont mis en valeur cette idée que la transformation de la société dans l'intérêt des classes ouvrières ne peut s'accomplir qu'avec le concours de l'Etat.

Saint-Simon lui-même n'était pas, au sens rigoureux du mot, un socialiste et il n'a pas laissé de plan de la société socialiste. Mais ses disciples, principalement Bazard et Enfantin, ont parfait l'œuvre du maître: ils ont créé un système socialiste bien établi et suivant le principe centraliste.

L'ordre économique actuel repose sur le principe de la libre concurrence. Les économistes qui ont préconisé ce système croyaient qu'en fait d'économie sociale on peut s'en remettre à l'intérêt personnel de chacun. L'organisme économique moderne est fait d'une multitude d'exploitations individuelles et concurrentes. L'entrepreneur est le directeur absolu, indépendant de tout contrôle, de son entreprise et il est, jusqu'à un certain point, le directeur de toute l'économie sociale. Il joue ainsi un rôle très important. On peut le considérer comme une sorte de fonctionnaire à qui la société impose des obligations et qu'elle rémunère.

Mais y a-t-il, sous le règne de la libre concurrence, une garantie que l'entrepreneur remplira, comme il le doit, ses obligations sociales? Non seulement cette garantie n'existe pas, mais il est manifeste que l'entrepreneur ne peut dans aucun cas, quand bien même son intérêt personnel le plus grand serait en jeu, s'acquitter des obligations sociales qui lui incombent. Quel est, en effet, le rôle social de l'entrepreneur? C'est de satisfaire la demande sociale par la création des produits dont la société a besoin. Il faut qu'il s'attache à régler la production sur la consommation sociale; il faut qu'il produise et la quantité et la qualité de marchandises que demande la société.

Or, sous le règne de la libre concurrence, l'entrepreneur ignore tout, et ne peut pas ne pas tout ignorer des besoins de la société. D'autre part, il ignore également tout de la production sociale. Il ne sait pas quelles sont les marchandises, quelle est la quantité de marchandises que produisent ses concurrents.

L'entrepreneur est ainsi obligé de remplir son important rôle social pour ainsi dire les yeux bandés. Au

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lieu de l'accord entre la production et la demande, on a, par suite, un désarroi complet d'où résultent les crises, les banqueroutes, le chômage, la misère ouvrière, etc.

Il y a plus. Sous le règne de la libre concurrence, vu l'absence de direction dans l'économie nationale, ceux qui arrivent à la tête des entreprises ne sont pas les plus capables, mais bien ceux qui, grâce au hasard de la naissance, disposent des capitaux nécessaires. C'est là un nouveau vice de l'organisme économique, dirigé par des gens inaptes.

Enfin, la rémunération des entrepreneurs, leurs bénéfices, n'est pas déterminée par leur utilité pour la société, mais par le capital qu'ils possèdent. La société verse aux propriétaires des moyens de production un tribut qui pèse lourdement sur les classes ouvrières.

Le but suprême vers lequel aspire l'humanité, c'est la formation d'une association universelle des travailleurs du monde entier. L'Etat moderne, disent les saint-simonistes, doit être complètement modifié : aujourd'hui l'Etat veut dominer; il doit être à l'avenir le serviteur de l'organisation pacifique du travail social.

Cette organisation sera, d'après les saint-simoniens, fondée sur les bases suivantes. Tous les moyens de production seront concentrés dans les mains de l'Etat, qui aura le caractère d'une communauté religieuse; l'Etat saint-simonien est en effet en même temps Eglise. La disposition des moyens de production, leur distribution sur l'étendue du pays seront confiées à un pouvoir central, dont le rôle correspondra, dans le domaine économique, à celui du gouvernement moderne.

A ce pouvoir central seront rattachées directement différentes autorités provinciales qui, à mesure qu'elles se ramifieront, seront en contact de plus en plus étroit avec

les producteurs et les consommateurs. L'ensemble formera un système hiérarchique complexe d'autorités économiques d'ordre différent, subordonnées les unes aux autres et régies par un pouvoir central. Les autorités locales transmettront au pouvoir central toutes les indications touchant la nature et la quantité de la demande sociale; le pouvoir central répartira, d'après ces données, les moyens de production entre les autorités locales. A cet effet, il comparera entre elles les demandes des autorités locales, et les comparera avec la somme des moyens de production dont la nation dispose. Tous les ans, on établira un budget national, analogue au budget actuel. L'ensemble de la production nationale sera porté à l'actif; la demande des autorités locales, qui dresseront aussi leur budget de la même façon, formera le passif. On aura ainsi, d'après les saint-simoniens, une organisation harmonieuse de l'économie nationale, un plan d'ensemble et une coordination des différentes parties, un accord complet entre la production nationale et la demande nationale.

Il n'est pas nécessaire que la production soit absolument sociale. Les autorités chargées de distribuer les instruments de production peuvent les donner à des groupes de travailleurs ou même à des travailleurs isolés. Les produits en tant que tels appartiennent au travailleur ; mais, comme les instruments de production ne seront pas la propriété des individus, qu'ils appartiendront à la communauté, la distribution de ces instruments confère au pouvoir en question la faculté d'exercer une influence décisive sur la répartition du revenu social.

L'ensemble des ouvriers constituera une hiérarchie où il y aura des employés supérieurs et des employés

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subalternes, des chefs et des subordonnés. La répartition aura pour principe: « A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres ».

Il n'y a donc, dans l'Etat saint-simonien, aucune égalité dans la répartition; mais, par contre, il y a proportionnalité rigoureuse entre ce que chacun reçoit et ce qu'il donne, tous les privilèges de la naissance doivent disparaître et, seuls, les mérites personnels doivent être pleinement rémunérés. Si le travail était également rémunéré, quelle qu'en fût la productivité, les ouvriers moins productifs s'approprieraient le fruit du travail des plus productifs. Aussi les saint-simoniens affirmentils que leur principe de répartition est le plus conforme aux exigences de l'égalité entre tous, car la rémunération d'après les services rendus est la лта1е égalité.

Le principe de l'autorité, d'après lequel ceux qui sont inférieurs au point de vue intellectuel et moral acceptent volontairement la direction des mieux doués, est la base de toute la morale saint-simonienne. Les saiht-simoniens étaient sans doute individualistes, en ce sens que le libre déploiement de la personnalité, dans toute sa richesse et toute sa diversité, était leur suprême idéal. Saint-Simon, sur son lit de mort, résumait ainsi son œuvre : « Donner à tous les membres de la société la plus grande latitude pour le développement de leurs facultés, tel a été le but de ma vie. » C'est en cela que ses disciples voyaient la fin dernière de la société. Mais le moyen d'atteindre ce but leur paraissait être la direction des faibles par les forts, l'autorité de la raison, de la morale, du talent. Le principe d'autorité constituait ainsi la base du plan dressé par eux de l'Etat socialiste. On ne doit pas non plus oublier la teinte religieuse qui caractérise la doctrine de toute l'école saint-simonienne.

L'Etat futur ne doit pas seulement être une association économique de travailleurs productifs; il doit être encore une nouvelle église.

Ce sont précisément ces particularités du plan saintsimonien de l'ordre social qui ont fait son peu de succès auprès des masses ouvrières. Le saint-simonisme n'a jamais été le moins du monde un mouvement populaire. Il était trop aristocratique; ses partisans se recrutèrent presque exclusivement parmi les classes éclairées, dans l'aristocratie de l'esprit et du talent. La démocratie moderne ne veut pas courber la tête devant l'autorité; l'ouvrier moderne, épris de liberté, n'accepterait pas la discipline de fer qu'exige la centralisation extraordinaire de l'Etat projeté par les saint-simoniens. Aussi le saintsimonisme est-il resté étranger à la masse du peuple, et il n'a influé qu'indirectement sur le mouvement socialiste moderne par l'intermédiaire de quelques penseurs qui lui ont emprunté certaines idées importantes tout en rejetant le principe d'autorité. Cette transformation, ce perfectionnement du saint-simonisme, a été surtout l'œuvre de Pecqueur, le père du collectivisme moderne.

L'Etat de Pecqueur est, de même que celui des saintsimoniens, le seul propriétaire de tous les moyens de production, du sol et des instruments de travail. Il est, à l'instar de l'Etat moderne, divisé en départements, arrondissements, cantons et communes, qui ont une certaine autonomie et constituent des centres, sul)ordonnés les uns aux autres, de l'organisation économique.

Le quantum et la nature de la demande sociale pour

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chaque période économique sont déterminés dans l'Etat socialiste de Pecqueur par la quantité et la nature des produits consommés par la population pendant la période précédente, et par les commandes nouvelles. On établit ainsi quels sont les produits et quelle est la quantité de produits dont la population a besoin, et la production nationale se règle d'après ces données. L'Etat, en sa qualité de propriétaire des moyens de production, organise l'ensemble de la production nationale d'après un plan déterminé, avec le concours des autorités subalternes. Les produits obtenus ne sont pas du tout la propriété de chaque producteur; on les achemine sur les magasins de l'Etat, où ils sont mis en dépôt et distribués ensuite aux divers membres de la société. Celle-ci ne dispose donc pas seulement des moyens de production, comme chez les saint-simoniens; elle a en mains la direction immédiate de la production.

Les principes qui régissent la distribution des produits sont les suivants. D'abord, Pecqueur est un adversaire absolu de la rémunération inégale des travaux de productivité différente. Partant de considérations de justice, il conteste le droit de l'ouvrier le plus capable ou le plus habile à une meilleure rémunération de son travail, le mérite de l'homme n'étant pas déterminé par les résultats extérieurs de son activité, mais par sa bonne volonté.

Il incombe aux pouvoirs publics de fixer la durée normale de la journée de travail dans chaque branche de la production, dans chaque profession, de telle façon que la tâche de chaque ouvrier moyen soit partout la même. En d'autres termes, la durée du travail dans chaque branche doit être inversement proportionnelle à la difficulté et aux inconvénients de ce travail. En même temps, les pouvoirs publics doivent fixer, partout où cela est

possible, une norme de traA'ail, c'est-à-dire la masse de produits que l'ouvrier moyen doit produire dans l'unité de temps.

La rémunérgition de tous les genres de travaux doit être la même si le pensum normal est convenablement exécuté. Mais si, par sa faute, l'ouvrier n'a pas exécuté ce pensum normal, sa rémunération est diminuée d'autant. S'il a fini sa tâche avant l'expiration de la durée normale du travail, il n'a pas besoin de travailler davantage.

Dans la fixation du salaire moyen et égal pour tous, il faut tenir compte de tous les besoins que l'Etat a à satisfaire avec la somme totale de la production, par exemple l'entretien des personnes incapables de travailler, des vieillards, des malades, des enfants, etc. Il faut en outre déduire une certaine partie de la production pour reconstituer la dépense de capital national faite dans le processus de la production et augmenter ce capital. Ce qui reste est ensuite distribué par parts égales aux ouvriers.

Cette distribution s'effectue au moyen de l'argent. Celui-ci doit naturellement dans la société socialiste jouer un autre rôle qu'aujourd'hui. Aujourd'hui, l'argent est un produit, qui a sa valeur intrinsèque. Dans l'Etat de Pecqueur, il n'est qu'un simple signe conventionnel, une expression symbolique de la valeur; il est nécessaire pour que les citoyens aient le libre choix des objets qu'ils veulent consommer. Chacun prend pour sa consommation ce qui lui plaît et il en prend autant qu'il lui plaît. Mais la valeur totale de la consommation de chaque individu ne devant pas dépasser certaines limites, il est nécessaire de fixer exactement la valeur de chaque objet de consommation; il faut en même temps établir la valeur totale des objets consommés par chaque indi-

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vidu. Si ces opérations n'avaient pas lieu, la part de revenu que doit avoir chaque individu pourrait être dépassée. Aussi l'argent, sous une forme ou sous une autre, est-il absolument nécessaire dans une organisation socialiste au sens étroit du mot, autrement dit collecti%dste.

Mais l'argent, dans la société socialiste, ne doit-il pas amener l'usure et, par suite, l'exploitation de l'homme par l'homme ? Pas le moins du monde; car si le veau d'or a une telle puissance de nos jours, ce n'est pas par suite de la qualité qu'a l'argent d'être un moyen d'échange, mais par suite de l'organisation actuelle de la production. L'argent a tant de puissance aujourd'hui, d'une part, parce qu'il peut être transformé en capital et devenir un moyen de capter le travail d'autrui; d'autre part, parce que la grande masse du peuple n'en possède pas assez pour satisfaire ses besoins les plus pressants. Tout cela disparaît dans l'Etat socialiste : l'argent ne peut être transformé en moyens de production, car ceuxci appartiennent tous à l'Etat, qui ne peut les aliéner; d'autre part, non seulement les besoins les plus pressants, mais même ceux qui le sont moins, seront largement satisfaits et on n'aura pas par suite à emprunter.

Les tentatives d'usure ne pourraient être que l'exception dans l'Etat socialiste, et, naturellement, elles seraient réprimées par la loi. L'Etat socialiste ne peut conférer à personne le droit de tirer profit de sa propriété, l'exploitation de l'homme par l'homme étant inconciliable avec les principes du socialisme.

Pecqueur ne propose pas d'autres restrictions à l'utilisation de l'argent. Chacun peut le dépenser comme bon lui semble, en acheter les produits et autant de produits qu'il lui plaît, il peut même en faire cadeau à d'autres,

le conserver, le léguer à des héritiers. Le seul emploi que, dans l'Etat de Pecqueur, un citoyen ne doive pas faire de son argent, c'est de s'en servir pour exploiter son prochain.

Sans doute, le droit de recevoir par voie de dons ou de legs de l'argent et des objets de consommation est une atteinte au principe d'égalité, puisque certains individus peuvent ainsi avoir, sans aucun mérite personnel, plus d'objets de consommation que les autres. Mais cette atteinte est minime et insignifiante, vu l'impossibilité de convertir l'argent et les objets de consommation en capital. Aussi Pecqueur n'hésite-t-il pas à l'admettre dans son système, afin de restreindre le moins possible la liberté indi\iduelle.

Tout citoyen peut donc employer librement son argent à acheter n'importe quelle marchandise que contiennent les dépots de l'Etat. Celui-ci exécute pour son propre compte toutes les opérations d'importation et d'exportation de produits étrangers et indigènes. Quand le socialisme s'étendra au monde entier, le papier-monnaie de chaque Etat, qui a cours à l'intérieur, sera le moyen d'achat universel. L'or sera dans les relations internationales tout aussi superflu que sur le marché intérieur; le papier-monnaie étranger n'excitera plus la moindre méfiance, car partout son émission sera rigoureusement réglée par les besoins économiques de la population et que l'Etat correspondant le paiera en produits. Ainsi la monnaie de chaque pays sera une monnaie internationale.

Le prix de tout produit sera déterminé par le travail demandé par la production, mais si la demande est supérieure à l'offre, le prix augmentera d'autant. Quant au prix des produits rares, il sera déterminé par le rapport

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de l'offre et de la demande; car, s'il était calculé d'après la dépense de travail, une partie seulement des gens qui les désirent, pourraient obtenir satisfaction, tandis que les autres en seraient privés, ce qui constituerait une criante injustice. L'élévation du prix de ces produits rares, jusqu'à ce que la demande sociale en soit égale à l'offre, est conforme à la justice économique, qui s'exprime par le principe des droits égaux de tous les hommes.

Partant du principe de la libre disposition par chacun de son revenu, Pecqueur donne une solution intéressante de ce problème : quel doit être le rôle du travail littéraire, artistique et de toute autre activité créatrice d'ordre supérieur, dans l'ensemble de l'économie socialiste ? Il est très important pour la société de favoriser tous les modes de ce travail extrêmement précieux; l'Etat doit lui-même éditer les livres reconnus bons et utiles, mettre les saA^nts en mesure de faire des recherches utiles, etc. Mais cet appui officiel recèle un grand danger. Le travail créateur doit être complètement libre et ne peut être soumis à aucun contrôle. La société même la plus parfaite n'est pas en mesure de le juger, car un artiste ou un penseur dépasse la masse du peuple, dépasse son époque. Un contrôle de ce travail créateur détruirait la liberté de la création personnelle. Et pourtant, une subл^ention sans contrôle est impossible; on ne peut pas faire imprimer aux frais de la société tout livre insignifiant et dépourvu de valeur, il doit y avoir quelque autorité sociale pour décider s'il est digne de l'impression.

La solution de Pecqueur est celle-ci : tout le monde a le droit de faire imprimer à ses frais tout ce qu'il veut. Les imprimeries de l'Etat sont ouvertes à tous. Ainsi, à

côté de la science, de l'art et de la littérature que l'Etat subventionne, le travail libre, sans contrainte et sans restriction, peut aussi avoir sa place.

L'éducation et l'instruction des jeunes générations fait naturellement partie des obligations de l'Etat et elle est gratuite, L'Etat pourvoit aux besoins de la jeunesse jusqu'au moment où les jeunes gens commencent à participer à la production. Les parents sont libres de garder leurs enfants jusqu'à un certain âge ou de les confier à des établissements officiels. C'est encore l'Etat qui doit subvenir également aux besoins des membres de la société incapables de travailler, des vieillards et des malades.

La question du choix d'une profession est d'habitude la pierre d'achoppement pour tout système socialiste. Si on laisse chacun entièrement libre de son choix, les professions attrayantes seront encombrées, celles qui le sont moins n'auront personne. De plus, la société n'aura alors aucune garantie que chaque travail soit confié aux personnes les plus aptes.

Mais, d'autre part, le libre choix d'une profession est une condition nécessaire de la liberté personnelle en général. Gomment sortir de ce dilemme?

Pecqueur propose ce qui suit. Avant d'être chargée d'une occupation, toute personne doit avoir été reconnue comme y étant la plus apte. La preuve de cette aptitude sera faite par un examen devant un jury compétent et par le choix de la population. Parmi les candidats à une fonction sociale, on donnera la préférence aux plus qualifiés et à ceux qui jouiront des plus grandes sympathies. L'avancement dans l'échelle sociale, la collation des hautes charges s'efïectueront de la même façon.

Les personnes les moins bien douées et les moins

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aimées de la population auront naturellement les emplois inférieurs, rempliront les fonctions les moins recherchées. Pourtant, il ne faut pas oublier que le pouvoir social doit tout faire pour égaliser la difficulté de tous les genres de travaux et que la rémunération du travail sera la même à tous les degrés de l'échelle sociale, ce qui contribuera beaucoup à atténuer l'âpreté des compétitions. Aujourd'hui, la question du choix d'une profession est si palpitante pour la grande majorité, parce que les différentes professions entraînent différents agréments et différents avantages. Dans l'Etat de Pecqueur, ces différences sont supprimées. Tous les genres de travaux auront moins d'inconvénients et ils seront également rémunérés. Le seul mobile qui guidera une personne dans le choix d'une profession sera donc son goût pour tel ou tel genre d'occupation. Or, le goût et l'aptitude vont généralement de pair. De cette façon, si le système de Pecqueur n'accorde pas la pleine liberté dans le choix d'une profession, il accorde sous ce rapport une liberté plus grande que le système économique actuel, dans lequel ce choix dépend en partie du hasard, en partie d'une concurrence acharnée, où le vainqueur n'est le plus souvent pas le plus qualifié, mais bien le plus fort au point de vue économique, c'est-à-dire le plus riche.

Beaucoup trouveront peut-être étrange la prétention émise par Pecqueur de rémunérer également tous les genres de travaux. Nous admettons généralement que les genres de travaux soi-disant plus élevés doiл'ent être davantage rémunérés. C'est une opinion très répandue qu'une égalité universelle détruirait le goût du travail créateur et rendrait ainsi impossible le progrès de la civilisation.

On peut répondre à cette objection qu'aucun travail

vraiment créateur n'est guidé par la considération d'avantages matériels. Le savant, le penseur, l'artiste créent parce que la création est pour eux une jouissance ou, en tout cas, ils obéissent à des mobiles plus élevés, plus nobles, que la voix de l'intérêt. Sans doute, le travail intellectuel exige un minimum de confort matériel et de loisirs. L'Etat socialiste ne doit pas seulement lui assurer ce minimum; il lui assurera et la richesse et de larges loisirs. Pourquoi dès lors serait-il nécessaire de le rémunérer davantage? Ce travail qui nécessite la plus grande tension de la personnalité humaine tout entière n'en recevra pas moins sa plus belle récompense, la récompense de la gloire, du prestige, de l'amour et de l'admiration des hommes.

Un avantage de l'égale rémunération de tous les genres de travaux, — sans parler de son équité, car nous ne sommes responsables que de notre bonne volonté et non de nos talents et de nos aptitudes naturelles, — c'est que le choix d'une profession ne sera plus guidé que par la considération de cette profession en elle-même, au lieu de l'être par des circonstances extérieures n'ayant rien de commun avec elle. Chacun choisira le genre de travail qu'il préférera et non celui qui sera le mieux payé. C'est la meilleure garantie que chaque travail sera exécuté par ceux qui y auront le plus d'aptitude.

Le plan de Pecqueur est une œuvre très remarquable. Il concilie harmonieusement les besoins de l'organisation sociale du travail et la liberté individuelle. Il n'est pas entaché du vice capital du saint-simonisme, l'exagération du principe d'autorité, qui rend l'association saint-simonienne inadmissible pour l'homme moderne. L'Etat socialiste de Pecqueur est la conception la plus mûre du socialisme français.

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Le principe fondamental de la distribution est pour Pecqueur l'égale rémunération de tous les travaux, sans distinction de qualité. Pecqueur conteste absolument le droit de l'ouvrier au produit intégral de son travail et il estime que la réalisation de ce droit est impossible, quel que soit l'ordre social. L'Etat socialiste de Rodbertus est, au contraire, une tentative en vue de faire de ce droit une réalité.

Rodbertus admet comme Pecqueur que tous les moyens de production sont aux mains de l'Etat, qui est le seul directeur de la production nationale. Il suppose de même que chaque individu a le droit de choisir librement ses objets de consommation, et la part de chaque individu dans la consommation nationale est déterminée par le quantum de son revenu. Mais, d'après le plan de Rodbertus, ce revenu ne doit pas être le même pour tous les genres de traA-aux, comme le voulait Pecqueur; il doit au contraire être rigoureusement proportionnel au produit du travail. Chaque ouvrier doit recevoir de la société une valeur d'objets de consommation qui soit égale (déduction faite d'une certaine fraction employée à couvrir les besoins de l'Etat) à celle qu'il a donnée lui-même à la société sous forme de travail. Les rapports de l'individu et de l'Etat doivent être fondés sur le principe d'égalité entre services rendus et rémunération.

A cet effet, Rodbertus recommande, pour toute l'économie sociale, l'adoption d'une durée normale de travail et la comparaison de la dépense véritable de travail dans les différentes branches avec cette durée normale. Dans le domaine du travail « qualifié », une heure de dépense de travail correspond à un quantum plus élevé de durée

normale du travail; dans le domaine du travail moins productif, une heure de travail équivaut à une durée normale moindre. La possibilité de cette comparaison entre des genres de travaux qualitativement différents est prouvée, aux yeux de Rodbertus, par le fait que quelque chose d'analogue existe même aujourd'hui, sous le règne du capitalisme, par suite de la concurrence entre ouvriers : la rémunération du travail diffère dans les différentes branches, suivant sa productivité.

Si nous transformons les formes de travail qualitativement différentes en durée normale de travail et si nous connaissons également le produit moyen de chaque genre de travail, il est facile de calculer combien chaque produit renferme de durée normale de travail. On a ainsi la valeur en travail de chaque produit.

La distribution s'effectuera de la manière suivante. Chaque ouvrier recevra de l'autorité économique officielle un bon sur lequel sera inscrite une durée normale de travail égale à celle que contient le produit de son travail. « Ce bon indiquerait exactement la valeur créée par le porteur et attesterait par suite le droit de celui-ci à une valeur égale. Le porteur pourrait recevoir ce montant sous forme d'objets quelconques de consommation dans les magasins de la société, contre remise du bon, de même qu'aujourd'hui on lui donne ces objets, moyennant argent, dans les magasins privés. »

On aurait ainsi obtenu un équilibre parfait entre la production nationale et la consommation nationale et, en même temps, le droit de Гои\т1ег au produit intégral de son travail serait devenu une réalité.

Tel est le plan de Rodbertus. Il est facile de prouver qu'il ne résiste pas à l'examen. D'abord la transformation de tous les genres de travaux qualitativement différents

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en une commune mesure, que Rodbertus appelle la durée normale de travail et qui correspond parfaitement à ce que Marx appelle la durée de travail socialement nécessaire, est impossible à obtenir, Rodbertus s'en réfère aux différences qui existent actuellement dans la rémunération du travail; mais ces différences énormes entre les salaires des différentes professions proviennent surtout des conditions différentes de la lutte économique dans les difïérentes branches et pas du tout de la producti\ité plus ou moins grande du travail. Là où les ouvriers sont plus forts dans leur lutte contre les capitalistes, leur salaire est plus élevé. D'ailleurs, il est impossible d'établir une commune mesure entre la productivité du travail dans les différentes professions. Gomment comparer, par exemple, la producti\ité du travail d'un médecin ou d'un juge et celle d'un agriculteur ? Combien d'heures de travail d'un tisserand y a-t-il dans l'heure de travail d'un poète ? A quel quantum de durée normale de traAail correspond celle-ci ?

Toutes les tentatives en vue de ramener des genres de travaux qualitativement différents à une unité commune sont absolument vaines. Un système équitable de distribution ne doit pas chercher à assurer à l'ouvrier le produit intégral de son travail, mais à mettre autant que possible cette distribution en harmonie avec l'idée morale fondamentale du socialisme, avec l'idée de l'égale valeur de la personnalité humaine. Un grand penseur est un homme comme le plus humble des journaliers. Tous deux, étant également hommes, doivent avoir les mêmes droits à la vie; le droit de l'homme aux biens de la société ne doit pas être réglé par le résultat de son activité, mais par sa bonne volonté, par son empressement au service de la société. Celle-ci, de même qu'elle

a l'obligation morale de pourvoir aux besoins d'un malade, d'une personne à sa charge, incapable de travailler, tout comme s'il s'agissait d'un ouvrier productif, doit également rémunérer un travail peu productif mais consciencieux, comme elle rémunère un travail très productif.

Le droit de tous à une égale rémunération d'un travail consciencieux ne peut subir qu'une seule restriction. Certains genres de travaux sont si ennuyeux et si désagréables que le nombre des amateurs serait par trop infime, qu'elles que fussent les conditions d'exécution. Ce ne sera pas une violation du principe d'égalité que de rémunérer un peu mieux ces traA'aux moins engageants. Юг, ce sont précisément les diverses sortes du gros travail manuel qui sont le plus pénibles, tandis que le travail créateur d'un ordre plus élevé est pour l'homme une jouissance; ce sont donc les travaux les moins productifs qui peuvent être dans la société socialiste les mieux rémunérés. Dans ce cas, évidemment, il ne saurait être question d'assurer à Гоил'г1ег le produit intégral de son travail.

En général, le droit de Гоилт1ег au produit intégral de son travail n'a, comme le remarque Antoine Menger, qu'une signification négative : il est la négation de la légitimité du revenu non basé sur le travail. En tant que droit positif, il n'a de sens que si l'on considère l'ensemble de la société; il ne peut servir de règle à la répartition des produits entre les divers membres de celle-ci. La répartition dans l'Etat socialiste doit être réglée par un principe plus élevé, qui est le droit égal de tous les hommes à l'existence, au bonheur, au libre déploiement de leur personnalité.

Le plan dressé par Rodbertus de l'Etat socialiste doit

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donc être rejeté pour cette première raison qu'il a pour base la reconnaissance du droit de l'ouvrier au produit intégral de son travail. Mais il a encore un autre point faible : la détermination du prix des produits par la dépense de travail. Comme le remarque Pecqueur, vouloir déterminer d'une façon absolue le prix des produits par le travail qu'ils ont exigé, c'est porter atteinte au principe de l'égalité de tous, c'est soustraire à une partie de la population les produits dont elle a besoin pour en faire profiter l'autre partie, parce que celle-ci a réussi à les acquérir la première. Si le prix des produits devait se régler d'après la dépense de travail, la société ne saurait qu'en faire dans le cas où l'offre dépasserait la demande. Le surplus encombrerait les dépôts de l'Etat sans avantage pour personne. Le seul moyen de les écouler serait d'en abaisser le prix, ce que naturellement toute société est obligée de faire pour établir l'équilibre entre l'offre et la demande. Le prix des produits, dans la société socialiste comme dans la société capitaliste, doit être établi de façon à réaliser cet équilibre : il ne peut en être autrement dans une saine organisation économique. Des prix immuables malgré toutes les fluctuations de l'ofTre et de la demande seraient la plus grande absurdité économique qu'on put imaginer.

Л~и l'attitude de dédain adoptée par les marxistes à l'égard des plans de la société future, il est tout naturel que le marxisme n'ait produit dans ce domaine rien d'important. Une seule chose est indubitable : bien qu'ils contestent que la société future puisse porter le nom

d'« Etat », les marxistes reconnaissent que l'organisation économique future doit avoir un caractère centraliste, tout en n'étant pas un Etat au sens moderne du mot, c'est-à-dire une domination organisée des classes riches sur les classes pauvres, avec toutes ses conséquences d'opposition de classes et de lutte de classes, qui, dans le socialisme, n'ont pas de raison d'être. Sans doute, l'ensemble de la production ne doit pas être réglé par un rouage central : les branches de production qui ne satisfont que des besoins régionaux peuvent être dirigées par l'organisation régionale ou locale. « Les principaux moyens de production deviendront propriété de l'Etat, bien que l'Etat moderne ne puisse que fournir le cadre de la société socialiste, créer les conditions dans lesquelles les exploitations communales ou coopératives seront incorporées dans la production sociale. » (Kautsky.)

Les marxistes se représentent la société future comme une très vaste association, plus ou moins équivalente à l'Etat moderne. Cette association aura certaines relations économiques avec des associations analogues, aucun Etat moderne ne pouvant se passer de l'importation étrangère. Ces relations entre Etats socialistes indépendants ne peuvent être réglées par une puissance supérieure et chaque Etat sera, par rapport aux autres, dans la situation d'un entrepreneur autonome. De libres conл•entions établiront l'équilibre entre l'importation et l'exportation, de sorte que chaque Etat paiera avec ses produits ce qu'il aura reçu. Ainsi l'économie mondiale sera dépourvue de toute méthode, bien que l'économie de chaque Etat particulier soit soumise à un plan d'ensemble consciemment élaboré. Aux yeux des socialistes, qui s'efforcent de soumettre l'ensemble de l'économie

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sociale à la volonté consciente de l'homme, cette anarchie de l'économie mondiale est manifestement un vice, un point faible du système. Aussi Kautsky se représentet-il pour l'avenir une réunion de toutes les associations socialistes en une seule association s'étendant au monde entier.

La forme prédominante de la production dans l'Etat socialiste sera naturellement la grande production, puisqu'elle est de beaucoup supérieure, au point de vue technique, à la petite. Cela ne veut pas dire que la petite exploitation individuelle doive complètement disparaître; au contraire, elle persistera toujours dans certaines branches de la production, par exemple dans le domaine de l'industrie d'art, peut-être aussi dans certains métiers et dans l'agriculture. Mais il va de soi que la petite production socialiste se distinguera de la petite production actuelle par le fait qu'il n'y aura ni entrepreneur, ni propriétaire des moyens de production, ni propriétaire des produits du travail. Moyens de production et produits du travail appartiendront à la société, et le petit producteur aura simplement le même droit à une rémunération que tout autre ouvrier de la production.

Pour ce qui est de la répartition des produits entre les membres de la société, les marxistes inclinent sous ce rapport vers le principe de l'égale rémunération de tous les genres de travaux, tout en permettant une exception en faveur des genres de travaux les moins agréables. En même temps, ils sont partisans déclarés du travail obligatoire.

On ne doit pourtant pas se représenter l'Etat socialiste comme un vaste empire despotique, où la volonté du plus grand nombre rivera dans des chaînes de fer la vie nationale. L'organisation centraliste de la production sociale

peut parfaitement bien se concilier avec une large autonomie locale, nécessaire au fonctionnement régulier de tout mécanisme de l'économie socialiste, car ce n'est qu'à cette condition que l'organisation centrale pourra être en contact avec la réalité concrète de la vie. D'ailleurs, le pouvoir public perdra, dans l'Etat socialiste, tout ce qui fait actuellement de lui un danger permanent pour la liberté du peuple. Si les représentants du pouvoir n'ont pas de privilèges sur les autres citoyens, s'ils sont toujours soumis au contrôle du peuple libre, il n'y a pas lieu de craindre que le pouvoir devienne le serviteur de l'ambition et un instrument d'oppression. Comme il n'y aura plus ni classes, ni oppositions de classes, le nombre des occasions de conflits entre les intérêts économiques des différents groupes de la population tombera à un minimum; par suite, l'oppression et l'emploi de la violence disparaîtront de part et d'autre. Les représentants du pouvoir ne seront plus les maîtres, ils seront les serviteurs du peuple.

Le marxisme, avons-nous dit, n'a d'ailleurs dressé aucun plan déterminé de l'ordre social futur. Mais comme ces plans sont, avons-nous dit également, indispensables au socialisme, ils surgissent sans l'intervention du marxisme. C'est surtout dans les derniers temps qu'on voit le plus de ces « utopies », exprimées sous la forme de récit littéraire ou semi-littéraire, qu'elles tiennent de leur aïeule commune, Г « Utopie » de More. L'Utopie de l'américain Bellamy a eu récemment un très grand et légitime succès et a contribué plus que tout autre livre des vingt-cinq dernières années à la propagation des idées socialistes.

Le livre de Bellamy « Looking Backward » (1888) est en ceci intéressant qu'il présente sous une forme claire

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et imagée un plan très détaillé de l'Etat socialiste. Il part des principes ordinaires du socialisme centraliste. Tous les 1гал^аих économiques doivent être exécutés par une armée industrielle constituée par tous les gens de 21 à 45 ans n'ayant pas de motif d'exemption. Après ces 24 ans de travail obligatoire, chaque citoj^en est complètement libre de faire ce qu'il veut ou même de ne rien faire. L'organisation de la production est rigoureusement centraliste; elle est déterminée par l'autorité centrale, conformément à la demande nationale. Jusqu'à 21 ans, les citoyens ne participent pas à la production et travaillent à s'instruire. Bellamy s'efforce de laisser le plus de liberté possible dans le choix d'une profession. Les autorités sociales doivent décréter pour chaque genre de 1гал'а11 des conditions telles qu'il y ait équilibre dans chaque branche entre l'offre et la demande de travail. Elles ont comme principal moyen la durée inégale de la journée de travail dans les difl'érantes professions; moins un genre de travail est attrayant, plus il est répugnant, fatigant, dangereux et désagréable, plus la durée de travail est courte. Si le nombre des postulants pour un certain genre de travail dépasse les besoins, on rend ce travail moins attrayant en en allongeant la durée, ce qui fait baisser l'offre de travail jusqu'au niveau de la demande. Si l'offre de travail es! insuffisante, on prend des mesures inverses : on raccourcit la durée du travail ou bien on emploie d'autres moyens pour le rendre plus attrayant et on obtient ainsi une augmentation de l'offre.

Par ce procédé simple, il est possible d'arriver à une répartition proportionnelle des ouvriers sur toutes les branches du travail, sans restriction aucune de la liberté <iu'a chacun de choisir sa profession. On part de ce prin-

cipe que tous les hommes, quels que soient leurs aptitudes ou leurs goûts, ont les mêmes droits, et que, par suite, le travail social dans toutes ses subdi\isions et ses ramifications doit avoir le même attrait pour tous ceux qui y sont employés.

Pourtant, cette liberté qu'on a de choisir sa profession ne s'étend pas à l'organisation hiérarchique du travail social. L'armée industrielle doit avoir des officiers et des généraux, des ouvriers plus expérimentés et plus capables qui dirigent l'organisme économique. Ces chefs doivent être munis de pouvoirs suffisants sur leurs subordonnés, sinon l'organisme économique fonctionnerait irrégulièrement et les résultats seraient mauvais.

Le système préconisé par Bellamy pour la rémunération du travail est fondé également sur le principe de l'égalité des droits entre tous les membres de la société. La rémunération doit être la même dans toutes les branches; même ceux qui sont incapables de travailler ou qui ont déjà fourni leurs 24 ans de travail reçoivent tout autant que les ouvriers producteurs. « Le droit de l'homme à réclamer sa part dans la production nationale, déclare Bellamy, tient à sa nature humaine. Sa prétention est légitime parce qu'il est homme. >

Tout adulte, homme ou femme, sera crédité pour une même somme et recevra un livret de crédit à son nom, dans lequel le montant du crédit sera inscrit en dollars. Lorsqu'il prendra des objets de consommation dans les magasins publics, la valeur de ces objets, exprimée également en dollars, sera soustraite du crédit. La désignation du prix en unités de monnaie ayant eu antérieurement cours n'a ici qu'une signification purement symbolique, car les véritables dollars, en tant qu'objets possédant une valeur intrinsèque, n'existeront plus et l'unité

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de monnaie ne sera plus qu'une mesure intellectuelle de la valeur.

Ainsi, le libre choix des objets de consommation n'est pas du tout restreint par l'égalité des revenus. Chacun choisit comme il veut les objets qui lui plaisent; la seule condition, c'est que la valeur totale de ces objets ne dépasse pas le montant du crédit ouvert. Toutes les maisons, toutes les habitations appartiennent à l'Etat, qui exige de tous ceux qui les habitent une redevance, fort variable suivant la valeur du logement. De cette façon il n'y a rien dans l'Etat de Bellamy qui ait les apparences de la monotonie.

L'échange international est à peu près réglé comme chez Pecqueur. De même pour la fixation des prix : ils sont établis d'après la dépense de travail demandée par la production, mais on s'écarte de cette norme lorsqu'il y a rupture d'équilibre entre l'offre et la demande. C'est ainsi que l€s prix des objets rares sont fixés de façon à ce qu'il y ait égalité entre la demande et l'offre.

De même que Pecqueur, Bellamy laisse à chacun la libre disposition de ce qu'il possède (sauf le droit de vente). Chacun a le droit de donner ou de léguer à un autre les objets qui lui appartiennent. Bellamy ne craint pas — et cela à juste titre — qu'il résulte de cette latitude une inégalité économique notable; l'accumulation d'une plus grande quantité d'objets de parure, de meubles, etc., dans les mains d'un particulier ne peut être un danger pour personne, tant qu'il n'est pas permis de les vendre et, à plus forte raison, de les transformer en capital pour en tirer revenu. Et, comme leur garde demande des salles spéciales, que c'est l'occasion de dépenses et de soucis, il n'y a guère de raison de les donner et de les léguer, pas plus que de les accepter.

Très intéressante est la façon dont Bellamy résout les difficiles problèmes de la rémunération du travail intellectuel. L'impression des livres relève de l'Etat, comme toute autre production, mais les imprimeries de l'Etat sont ouvertes à tous ceux qui veulent éditer un livre à leurs frais. Un livre ainsi édité, dont le prix est déterminé d'après les frais d'édition et les honoraires de l'auteur fixés par lui-même, est ensuite mis en vente dans les magasins de l'Etat. Les honoraires ainsi obtenus par l'auteur le dispensent pour un certain temps du travail obligatoire. Un écrivain peut donc, tout comme aujourd'hui, vivre exclusivement du produit de ses œuvres; il lui suffit de les écouler. Mais, à la différence de ce qui est aujourd'hui, le revenu d'un écrivain ne doit pas dépasser la norme générale, égale pour tous : l'argent qu'il retire de ses travaux ne doit servir qu'à l'afiFranchir du travail obligatoire et non pas à élever son revenu normal.

Une revue pourra, comme aujourd'hui, être fondée par l'abonnement des personnes désireuses de la recevoir. Les abonnés paieront à l'Etat les frais d'édition et les honoraires des rédacteurs et des collaborateurs par leur travail obligatoire. Le même mode de rémunération sera également appliqué dans quelques autres branches du travail intellectuel.

Le livre de Bellamy n'ajoute rien de nouveau, au point de vue des principes, aux autres plans de l'Etat socialiste, par exemple au plan de Pecqueur. Mais il apporte du nouveau dans les détails et résout habilement quelques difficultés accessoires de l'ordre socialiste. Ecrit en un style léger et vivant, il devait faire une grande impression sur les esprits. Pendant les premières années qui suivirent son apparition, le roman socialiste de

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Bellamy a mis en émoi et intéressé tout le monde civilisé. Ne contenant rien d'utopique au sens ordinaire du mot, il a rendu à la cause un grand service; il a contribué à dissiper les préjugés contre le socialisme et à accroître la force du mouvement socialiste dans le monde entier.

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