II. — Communisme centraliste
Tous les plans que nous avons reproduits de l'ordre social à venir peuvent être considérés comme socialistes au sens étroit du mot, c'est-à-dire comme collectivistes : ils n'admettent pas l'uniformité de la consommation et accordent l'entière liberté de choisir les objets de consommation et d'en disposer dans les limites fixées par la norme du revenu. Le communisme, au contraire, est caractérisé par la suppression de la catégorie du revenu considéré comme un quantum de valeur dont on peut disposer pour la satisfaction de ses besoins. L'idéal du communisme, c'est la pleine liberté de consommation, sans restriction aucune, chacun puisant au fonds commun d'après l'étendue de ses besoins. Seulement, comme la réalisation de cet état de choses est pour l'heure complètement impossible, le communisme se borne pratiquement (tant qu'il ne л'erse pas dans l'anarchisme) à revendiquer l'égalité et l'uniformité absolue de la consommation pour tous les membres de la société (en tenant compte naturellement de l'âge, du sexe, de l'état de santé et autres différences naturelles).
Nous trouvons la représentation typique du communisme centraliste dans 1' « Icarie » de Cabet, dont le plan a été inspiré directement par Г « Utopie » de More.
L'Icarie est un royaume communiste, ainsi dénommé en l'honneur de son fondateur Icare. Elle doit être l'idéal
d'un Etat social rationnel. Aussi n'y trouve-t-on rien d'accidentel, d'inconscient, de traditionnel; tout y est pénétré de la volonté consciente de l'homme. Chaque détail y a sa raison logique.
D'abord la division extérieure, territoriale, du pays. Dans les Etats modernes, les villes, les provinces, les A'illages sont des formations accidentelles, irrégulières, de l'évolution historique, d'une force aveugle. Il en est autrement en « Icarie ». Le royaume est réparti en cent provinces, ni plus ni moins. Toutes les provinces ont le même nombre d'habitants et la même superficie. Chaque province comprend à son tour dix communes égales; au centre de chaque рголапсе, se trouve le chef-lieu de la province; au centre de chaque commune, le chef-lieu de la commune. Sur le territoire de chaque commune, villages et fermes sont répartis d'une façon régulière.
Au centre du royaume se trouve la capitale. C'est ici qu'on peut voir les plus belles merveilles de la symétrie et de la régularité. Le fleuve lui-même qui traverse la ville est devenu, grâce à des travaux d'art, une ligne droite d'une régularité presque géométrique.
La loi des institutions sociales, c'est le principe de la plus stricte égalité entre tous; la société prend toutes les mesures possibles pour extirper dans la racine tout commencement d'inégalité. Tous les habitants reçoivent les objets de consommation nécessaires de l'Etat, qui pourvoit toutes les familles de maisons semblables avec des meubles semblables, leur donne le même nombre d'habits semblables et distribue à tous la même nourriture dans ses vastes réfectoires, etc., etc. Quand un objet de consommation n'est pas en quantité suffisante pour tous, pour sauver le principe d'égalité on n'en distribue à personne et l'Etat en interdit la production.
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La loi règle tous ks détails de la consommation individuelle. C'est ainsi qu'un comité spécial règle la forme des habits, leur coupe, leur couleur, etc., toutes prescriptions qui sont obligatoires.
Pourtant, par égard pour les faiblesses humaines, Cabet admet une différence dans la couleur des habits : les blondes pourront les porter bleus, les brunes rouges.
Mais il y a d'autres différences dans la forme de l'habillement : en Icarie, les habits ne doivent pas seulement garantir du froid et servir d'ornement, ils ont encore d'autres destinations essentielles. « Les particularités du vêtement indiquent toutes les circonstances et les positions des personnes. L'enfance et la jeunesse, l'âge de majorité, la condition de célibataire ou de marié, de veuf ou de remarié, les différentes professions et les fonctions diverses, tout est indiqué par le vêtement. Tous les individus de la même condition portent le même uniforme; mais des milliers d'uniformes différents correspondent à des milliers de conditions diverses. »
En Icarie, il sera donc impossible de cacher son âge, on ne pourra tromper personne en se donnant pour célibataire : il suffira de jeter un regard sur l'Icarien pour savoir positivement avec qui on a affaire.
Dans sa sollicitude pour les bonnes mœurs des Icariens et Icariennes, Cabet va jusqu'à fixer rigoureusement l'âge où les femmes auront le droit de porter des fleurs, des plumes aux chapeaux, des parures, des robes claires, et celui où elles devront passer à un vêtement plus modeste. En Icarie, tout doit être raisonnable et contribuer au bien public.
Mais Cabet se trouve en présence d'une difficulté. Que faire de l'inégalité physique des individus, inégalité qu'on ne peut malheureusement pas supprimer ? Car l'Icarie
ne connaît pas le travail sur commande, sur mesure, le travail qui tient compte des particularités physiques et du goût des clients. Tous les vêtements sont confectionnés dans de vastes manufactures et distribués tout faits aux habitants. Or, tout le monde n'a pas la même taille. Cabet vient cependant à bout de cette difficulté comme des autres : les habits seront confectionnés avec des étoffes élastiques « de sorte qu'ils puissent convenir aux gens les plus différents de taille et de structure ».
Tel est le royaume de l'ennui et de l'égalité, que son créateur considère comme l'idéal parfait. Il n'y aura pas naturellement de liberté de la presse, car on ne peut pas permettre à chacun de faire imprimer aux frais de la société tout ce qui lui vient à l'idée. Sur cette question délicate, Cabet imagine le dialogue suivant entre ses Icariens.
« La République, dit Eugène, fait imprimer les ouvrages préférés pour les distribuer gratuitement comme tout le reste, tantôt à tous les savants seulement, tantôt à toutes les familles, en sorte que la bibliothèque du citoyen n'est composée que de chefs-d'œuvre.
— Très bien, dit Valmore.
— ■ Et la République, ajoutai-je, a pu refaire tous les livres utiles qui étaient imparfaits, par exemple une histoire nationale, et brûler tous les anciens livres jugés dangereux ou inutiles.
— Les brûler ! dit Eugène. On л'оиз accuserait d'imiter le féroce Omar brûlant la bibliothèque d'Alexandrie.
— Mais je leur répondrais, dit Valmore, que nous faisons en faveur de l'humanité ce que ses oppresseurs faisaient contre elle : nous avons fait du feu pour brûler les méchants livres, tandis que des brigands ou des fanatiques allumaient des bûchers pour brûler d'innocents
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hérétiques. Cependant nous avons conservé, dans nos grandes bibliothèques nationales, quelques exemplaires de tous les anciens ouvrages, afin de constater l'ignorance ou la folie du passé et les progrès du présent.
— Et l'heureuse Icarie, s'écria Eugène, qui s'échauffait graduellement, l'heureuse Icarie s'est avancée à pas de géants dans la carrière du progrès de l'humanité. L'heureuse Icarie n'a plus rien de mauvais, plus rien de médiocre même et a presque la perfection en tout. »
Le modèle de cette perfection presque absolue, on peut le trouver dans la presse icarienne. Les Icariens méprisent notre presse mensongère et corrompue. Ils l'ont remplacée par l'organisation suivante. Dans chaque commune paraîtra un journal communal, dans chaque province un journal provincial, et, pour tout l'Etat, un journal national. Le rédacteur d'un de ces journaux sera une*persoime élue par le peuple et jouissant d'une confiance spéciale. Mais ce n'est pas tout. Cette personne elle-même pourrait ne pas être à la hauteur de sa tâche et juger les événements d'après ses opinions et ses goûts personnels. < Nous avons extirpé la racine entière, déclare Valmore, en ordonnant que les journaux ne seraient que des procès-verbaux, et ne contiendraient que des récits et des faits, sans aucune discussion de la part du journaliste. »
Il est tout à fait conforme à l'ensemble de l'organisation icarienne que le choix d'une profession ne soit rien moins que libre. « L'enfant du laboureur est libre de choisir une autre profession, si quelque famille de la ville consent à l'adopter, comme l'enfant de la ville peut devenir agriculteur, si quelque fermier veut l'accepter dans sa famille; mais les enfants des laboureurs préfèrent tous être laboureurs comme leurs pères. »
Donc hérédité des professions, quelque chose d'analogue aux castes !
L'Icarie de Cabet réalise tout à fait l'Etat-caserne de l'avenir dont parlent les ennemis du socialisme. Le communisme centraliste du type icarien est, en général, pour ceux qui voient dans le libre développement de la personnalité humaine l'idéal suprême, un système social absolument inadmissible; tandis que l'organisation socialiste, telle que l'ont tracée Pecqueur et Bellamy, loin de sacrifier au bien-être de la masse la liberté individuelle, se fonde, au contraire, sur celle-ci. Aussi est-ce à cette forme-ci de socialisme qu'appartient l'avenir.
Quand le communisme centraliste impose les objets que l'on doit consommer, il est une limitation intolérable de la liberté individuelle. Il ne s'ensuit pas que le principe communiste de la consommation doive absolument être rejeté. Le communisme pose, en effet, deux principes de distribution. Son idéal, c'est l'entière liberté de la consommation : à chacun selon ses besoins; mais, pour l'heure, il demande l'égalité qualitative et quantitative. Or, cette égalité équivaut à l'asservissement absolu de l'individu par la société. Seulement, le communisme pose aussi un principe plus élevé de distribution, celui de la libre consommation. Sans doute, ce principe pourrait sembler irréalisable dans la pratique. Les besoins humains ne sont-ils pas pour ainsi dire infinis ? Accorder à chacun la pleine liberté de consommation ne serait-ce pas arriver à ce résultat, que les uns prennent pour eux la plus grande partie de la richesse sociale et que les autres soient obligés de se contenter de ce qui reste ? Puisque la richesse nationale est limitée, il faut aussi des limitations extérieures à la consommation qui, autrement, tendrait à s'accroître démesurément.
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Mais toutes ces considérations ne sont pas si décisives qu'on pourrait le croire de prime abord. D'abord, la consommation humaine n'est pas ainsi, sous toutes ses faces, susceptible d'extension illimitée. Les besoins les plus pressants, par exemple celui de manger, sont vite satisfaits et ne peuvent croître indéfiniment; il n'y a qu'en ce qui concerne les besoins de luxe que l'on peut constater quelque chose de semblable à une extension illimitée; aussi leur pleine satisfaction est-elle impossible. Pourtant il n'est pas nécessaire de recourir à la contrainte pour ramener la consommation individuelle à des limites raisonnables. On peut restreindre sa consommation de plein gré par égard pour l'intérêt d'autrui. La crainte de l'opinion publique agit encore dans le même sens, indépendamment de toutes lois ou mesures coercitives. En consommant d'une façon exagérée et de manière à porter préjudice à autrui, on s'attire inévitablement le mécontentement des autres. En supposant un certain niveau moral parmi les membres de la communauté, ces considérations doivent suffire pour qu'on n'abuse pas de la liberté individuelle de la consommation au détriment de la communauté.
Enfin, il ne faut pas perdre de vue qu'il y a des domaines où l'intérêt individuel est pleinement d'accord avec l'intérêt social et où, par suite, la société n'a rien à gagner à la limitation de la consommation. Tels sont les besoins d'ordre supérieur, les besoins intellectuels. La société ne perd rien, elle gagne, au contraire, à la plus grande fréquentation des bibliothèques, des musées, des établissements d'instruction.
La pleine liberté de la consommation personnelle n'implique donc pas une impossibilité; mais, pour arriver à cette société communiste, où chacun pourra librement
user de ce qui lui sera nécessaire, il faut d'abord une réformation morale de l'humanité. Tant que la masse de la population n'a pas appris à avoir égard aux intérêts d'autrui, qu'elle n'est pas habituée à oublier l'intérêt personnel pour l'intérêt d'autrui, des lois coercitives seront nécessaires pour régler la consommation privée. Mais ces lois ne doivent pas supprimer toute liberté de choisir ses objets de consommation. Les systèmes socialistes qui règlent le revenu des particuliers, mais leur laissent une entière liberté dans le choix des objets de consommation, sont donc infiniment supérieurs au système communiste de Cabet, qui règle non seulement le revenu mais même la consommation.
Le communisme est donc l'idéal social suprême, tandis que le socialisme, ou plutôt une combinaison du socialisme et du communisme, est l'idéal de demain. Même dans la société moderne, la consommation complètement libre a une large place. C'est ainsi que les jardins publics, les musées, les bibliothèques, etc., sont à la libre disposition de tous. L'instruction populaire est également plus ou moins gratuite. L'assistance médicale et vétérinaire gratuite prédomine déjà dans les villages des gouvernements russes où existent les Semstwos. Sans aucun doute, la libre consommation communiste aura une extension bien plus grande dans la société socialiste, et le défaut capital des plans de Pecqueur et de Bellamy, c'est de n'avoir pas tenu compte de ce fait. Non seulement l'éducation et l'instruction des nouvelles générations doivent avoir un caractère tout à fait communiste, mais encore tous les domaines de la consommation nationale où l'extension exagérée des besoins n'est pas à craindre devront être organisés d'après le principe communiste. Il est très possible que, dans la société socialiste, la
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nourriture soit à discrétion. Les transports à volonté peuvent également être institués, sans que l'intérêt public s'en trouve compromis. Tous les besoins nécessaires peu- A'ent être affranchis de tout contrôle social.
On peut donc prévoir pour la société future une combinaison du principe socialiste et du principe communiste, et l'éviction progressive du socialisme (au sens étroit du mot) par le communisme, jusqu'à ce que l'économie sociale ait un caractère pleinement communiste.