DU SOCIALISME 3I0DERNE
Le Socialisme; sa nature, son but
Le vingtième siècle a débuté sous le signe du socialisme. Le drapeau rouge du prolétariat déchaîne l'enthousiasme des uns, suscite de l'effroi chez les autres; personne ne reste indifférent devant ce symbole. Les rêves de penseurs solitaires sont devenus un grand mouvement social, le mouvement le plus grandiose que l'histoire universelle ait jamais connu.
Il existe sur le socialisme une « littérature » innombrable et qui augmente de jour en jour. Des milliers de journaux de l'ancien et du nouveau monde se consacrent à la propagation et au développement de l'idée socialiste, des millions d'individus prennent part au mouvement socialiste et il n'y a pas lieu de s'étonner que, dans le monde entier, l'opinion publique se préoccupe de plus en plus des problèmes soulevés par ce mouvement.
Néanmoins, le socialisme est, en tant que doctrine, encore très loin d'avoir réalisé l'idéal d'un système scientifique, complètement élaboré. Le concept de socialisme est lui-même des plus flottants et des moins précis. Qu'est-ce en réalité que le socialisme ? Laveleye déclare, dans son livre bien connu sur le socialisme moderne, qu'il n'a pas encore trouvé de définition exacte de ce concept. A une question analogue Proudhon a un jour répondu que quiconque veut l'amélioration de l'ordre social est socialiste. A ce compte, qui n'est pas socialiste ? Tout le monde, conclut Laveleye, est « le socialiste de quelqu'un ».
La tendance qui prévaut actuellement dans le socialisme — le marxisme — se fait gloire d'avoir élevé le socialisme, d'utopie qu'il était, au rang de science. Malheureusement une indifférence qui n'est rien moins que scientifique en ce qui concerne la définition exacte des expressions et des concepts employés est une particularité du marxisme. En règle générale, le marxisme identifie le socialisme avec la socialisation des moyens de production — les moyens de production cessant d'être propriété privée pour devenir propriété sociale, dans le but d'une organisation méthodique de la production. Pour ce qui est des objets de consommation, on admet que la propriété privée reste en vigueur.
Cette conception de la nature du socialisme n'est pas satisfaisante. Son défaut, c'est de ne nous indiquer que les moyens dont se sert le socialisme et non le but qu'il poursuit. Il est très vrai que, d'après les doctrines socialistes actuelles, le but du socialisme ne peut être atteint que par la socialisation des moyens de production. Mais la socialisation des moyens de production équivaut-elle, en tout état de choses, à la réalisation des véritables fins
du socialisme? Pas du tout. Le passage des moyens de production des mains des capitalistes et des propriétaires fonciers aux mains de la collectivité peut s'efïectuer de deux façons, — par voie de rachat ou sans rachat. Rodbertus indique d'ailleurs la façon suivante d'opérer ce rachat : la société exproprie les propriétaires actuels du sol et du capital, mais elle prend en revanche l'engagement de leur payer annuellement le bénéfice qu'ils retiraient auparavant de leurs biens. Dans ce cas, les propriétaires fonciers et les capitalistes seraient les créanciers permanents de la société. Celle-ci continuerait à leur verser un tribut; comme autrefois, les classes qui ne travaillent pas, mais qui possèdent, s'arrogeraient une partie du produit du travail social; il y aurait, comme autrefois, des classes riches et des classes pauvres, des classes qui posséderaient et des classes qui n'auraient rien. L'exploitation de l'homme par l'homme resterait en pleine vigueur, la société serait, comme toujours, une société de classes, malgré la socialisation des moyens de production et la suppression de la propriété privée.
Peut-on appeler socialiste une société pareille? Est-ce là le but du socialisme? Non, la socialisation des moyens de production n'est pour les socialistes qu'un moyen en vue d'une fin plus élevée, — la suppression de l'exploitation de l'homme par l'homme. La socialisation des moyens de production, telle que Rodbertus la propose, ne serait que le maintien et l'affermissement pour l'éternité de la domination des classes possédantes, des classes qui vivent surtout du travail d'autrui. Pareil ordre social serait aussi éloigné de l'idéal socialiste que l'ordre social actuel, basé sur l'entreprise privée et la propriété privée des moyens de production.
La socialisation de la production en elle-même ne
signifie donc pas encore le socialisme. Supposons que Vaccroissement des sociétés par actions, en même temps que leur réunion en syndicats, en cartels, en trusts, amène la disparition complète des entreprises capitalistes isolées, et la formation d'une entreprise nationale colossale, méthodiquement organisée. Supposons encore que les actionnaires de cette entreprise ne soient pas seulement les grands propriétaires, mais aussi la grande masse des ouvriers (comme on le voit dans les vastes filatures d'Oldham, où la plus grande partie des ouvriers possèdent des actions de ces établissements, de même que, dans la plus grande organisation capitaliste du monde, le fameux trust de l'acier des Etats-Unis, qui prend toutes les mesures possibles pour faire de ses ouvriers des actionnaires de l'entreprise et, par là, se les attacher davantage). Cette production capitaliste socialisée et centralisée restera toujours capitaliste; elle ne deviendra aucunement socialiste.
D'après les paroles du leader éminent du socialisme belge, Emile Vandervelde, le but dernier du socialisme est « la collectivité des moyens de production et d'échange, l'organisation sociale du travail, la répartition de la plus-value entre les ouvriers, — déduction faite d'une certaine fraction, demandée par les besoins généraux de toute la société ». Cette définition non plus ne saurait être considérée comme satisfaisante. Elle ne marque pas la différence entre les fins et les moyens du socialisme. La socialisation des moyens de production et l'organisation sociale du travail ne constituent pas, avons-nous dit, la fin dernière du socialisme. Quant à la répartition du produit du travail entre les ouvriers (ou, en d'autres termes, la suppression du revenu qui n'a pas pour origine le travail), c'est bien là une des fins du
socialisme. Mais le socialisme va plus loin. Aujourd'hui, le travail du directeur d'usine est dix et cent fois mieux rémunéré que celui du journalier, bien que le journalier travaille souvent plus que le directeur. Sans aucun doute, le socialisme n'admettra pas pareille différence dans la rémunération du travail. En d'autres termes, le socialisme ne demande pas seulement la répartition du produit social entre les ouvriers, mais encore une répartition conforme à certaines règles de droit et de morale, ce que la formule de Vandervelde (répartition de la plusvalue entre les ouvriers) n'indique pas.
Le but ultime du socialisme est plus nettement exprimé par définition de Menger : « Ramené à la formule la plus générale, l'Etat socialiste est celui qui voit dans l'intérêt des grandes masses populaires le principal but de son activité ».
Naturellement, cela est vrai, et, pourtant, la définition de Menger ne nous éclaire que bien peu sur la nature du socialisme. Elle ne marque pas du tout les traits caractéristiques de l'ordre socialiste, par où celui-ci se distingue des autres. La bourgeoisie n'a-t-elle pas, au xviii^ siècle, en renversant la puissance féodale, accompli cette révolution au nom des intérêts généraux du peuple? Les penseurs du xviii* siècle croyaient fermement que la liberté de la concurrence était le meilleur moyen d'assurer le bien-être du peuple. Aussi étaient-ils les apologistes de l'ordre capitaliste et non de l'ordre socialiste.
Pour clore cet aperçu rapide et naturellement très incomplet des différentes définitions qu'on a données du socialisme, je ne veux plus citer qu'une Ьгеле caractéristique de ce concept formulée par Werner Sombart : « Tous les efforts théoriques en vue de montrer au prolétariat le but vers où il tend, en vue de l'appeler à la
lutte, d'organiser cette lutte, de montrer la voie qui conduit au but, constituent, réunis, ce que nous appelons le socialisme moderne. » Dans un certain sens, on ne peut qu'approuver ces paroles. Mais quel est le but vers lequel tend le prolétariat? Voilà le nœud de la question, sur quoi Sombart ne dit mot.
Nous n'avons donc trouvé jusqu'ici aucune définition satisfaisante du concept de socialisme. Les causes de cet état de choses bizarre — un grand mouvement socialiste et le manque de clarté de son point de départ théorique — sont assez profondes. Les créateurs de la doctrine positive du socialisme moderne sont, à n'en pas douter, les « grands utopistes >' du commencement du siècle dernier : Owen, Saint-Simon et son école, Fourier. Ce sont là les hommes qui ont fourni la plus grande part du travail intellectuel demandé par la création d'un nouvel idéal social. Mais leur socialisme a eu un caractère tout à fait sectaire. Il y avait des sectes d'ov^enistes, de saint-simoniens, de fouriéristes ; chacune d'entre elles répudiait les autres et rien ne manifestait la communauté de leurs efforts et du but poursuivi.
Des différences accessoires entre les diverses tendances de la pensée socialiste cachaient complètement aux yeux des sectaires socialistes la communauté de leur principe. La dénomination de « socialisme w, en tant que concept général applicable à toutes les tendances socialistes sans distinction, n'est apparue elle-même que bien plus tard. D'après Weill, l'auteur d'une excellente monographie sur le saint-simonisme, ce mot apparaît en France pour la première fois dans une revue saint-simonienne de 1832, avec une signification quelque peu différente de celle d'aujourd'hui. En 1836, les disciples d'Owen acceptèrent pour leur parti, au Congrès de Manchester, l'épi-
thète de « socialiste ». Pendant les années quarante, ce fut surtout le livre très répandu, bien que superficiel, de Louis Reybaud qui introduisit dans le langage courant le concept de « socialisme » au sens actuel du mot.
Le socialisme était, à l'origine, un produit de la spéculation, quelque chose comme un système philosophique ou une théorie scientifique. En s'attaquant à l'ordre social existant et en proposant de le remplacer par un nouveau, les grands socialistes du siècle dernier mettaient tout leur espoir dans la force de la con\'iction. Ils faisaient appel à la raison de l'humanité et se comportaient comme des architectes qui proposent de démolir un édifice défectueux et de construire à sa place un nouvel édifice sur un plan nouveau.
Cette façon d'agir fut à la fois la force et la faiblesse des premiers socialistes. Ce fut leur force, car, sans aucun doute, cette méthode avait quelque chose de juste et de raisonnable. L'ordre social n'est pas, il est vrai, exclusivement le produit de la volonté consciente de l'homme; il y a en lui des facteurs élémentaires, inaccessibles à l'action consciente. Pourtant, l'activité consciente de l'homme a exercé et exerce une influence toujours croissante sur le caractère des institutions sociales. Si le droit traditionnel n'est pas une œuvre artificielle au sens strict du mot, il le devient de plus en plus dans le cours de l'histoire. Aussi, les premiers créateurs du socialisme moderne n'avaient pas absolument tort dans leur conviction que lorsqu'ils auraient démontré les grands avantages du nouvel ordre social enfanté par leur imagination, et lorsqu'ils auraient répandu cette foi dans les masses populaires, on en viendrait tôt ou tard à réformer la réalité d'après leur plan.
Cette conviction de la possibilité d'une activité sociale
créatrice par l'emploi des arguments logiques avait encore l'avantage de pousser les ancêtres du socialisme à perfectionner toujours l'échafaudage logique de leur doctrine. Quelle foi opiniâtre en la puissance invincible des arguments de la raison un Fourier ne devait-il pas avoir pour énumérer point par point, sur des douzaines et des centaines de pages, les avantages innombrables de l'organisation du travail dans son phalanstère. La vulgarité et la mesquinerie de beaucoup de ses calculs, qui l'obligeaient à descendre dans des milieux que la science moderne ignore dédaigneusement, ne le rebutaient pas. La cuisine, la buanderie, le poulailler, la chambre aux provisions et, en général, tout le domaine de l'économie domestique étaient pour lui un champ d'investigation tout aussi important que les grands mouvements du commerce mondial. Fourier voulait convaincre les hommes qu'ils auraient une \ie plus heureuse dans le palais de l'avenir, dans le phalanstère, que dans l'édifice social actuel. Or, comme la vie de la plupart des gens est faite de petits détails, Fourier ne trouvait aucun de ces détails trop infime.
Pareils calculs prêtent à la raillerie, et la raillerie ne leur a pas manqué. Il n'en est pas moins vrai que tous ces efforts intellectuels en vue de construire une société parfaite et de prouver les avantages de cette construction future sur l'édifice actuel ont eu pour résultat une œuvre d'une importance extrême.
En effet, l'idéal social sous le drapeau duquel les ouvriers combattent aujourd'hui n'a pas eu d'autres créateurs que ces originaux, qui ont osé opposer leur rêve à la réalité grossière du monde qui les entourait. Le socialisme, en tant que doctrine positive, en tant que conception d'un ordre social déterminé à venir, nous a
été légué par eux. Ce sont eux qui ont montré à l'humanité le but élevé où elle aspire aujourd'hui.
Mais, d'autre part, cette méthode de recueillement, de découverte réfléchie d'un nouvel ordre social et de propagande paisible a été une source d'incurable faiblesse pour le socialisme primitif. L'humanité moj^enne ne se compose pas d'êtres qui raisonnent, comme on le croit volontiers ; son intellect est un tissu solide d'intérêts, d'habitudes, de traditions, de préventions et de préjugés, qui résiste aux arguments logiques les plus forts. On a beau prôner aux hommes les splendeurs d'une société future, ils resteront sourds tant que leur intérêt le plus immédiat, le plus réel, exigera d'eux une rupture avec l'état de choses actuel, un pas hardi en avant. D'après la conception des premiers socialistes, le monde de l'avenir était séparé par tout un abîme du monde du présent. Aussi la masse du peuple n'a manifesté que très peu d'intérêt pour leur prédication, malgré la justesse de leurs arguments et malgré la vigueur de leur personnalité.
Pour exercer une influence sur les masses, le socialisme devait se rapprocher des intérêts plus prochains, plus terre à terre, de ces masses. Le marxisme a résolu le problème. Grâce à la tactique géniale inventée par Marx, le mouvement socialiste est devenu un mouvement ouvrier. La lutte pour l'idéal socialiste a pris le caractère d'une lutte pour l'amélioration de la situation de la classe ouvrière. Et ce n'est que grâce à cette tactique que le socialisme est devenu ce qu'il est aujourd'hui : la plus grande force sociale de notre époque.
Mais, plus TefTort principal du mouvement socialiste s'orienta vers le domaine de la politique pratique, des besoins les plus prochains de la classe ouvrière, plus
le but dernier du mouvement passa à Г arrière-plan. Au lieu de s'intéresser à l'ordre socialiste futur, on s'intéressa aux réformes partielles de l'ordre social actuel immédiatement réalisables. Les questions de législation ouvrière, d'organisation corporative, la lutte avec la réaction politique, etc., attirèrent de plus en plus l'attention des chefs socialistes. Quant à l'idéal socialiste, il ne resta que le drapeau du mouvement, l'objet véritable était oublié.
Le marxisme n'a rien ajouté à cet idéal, tel que l'ont créé les premiers socialistes. Or, il est clair que seul cet idéal fait du mouvement ouvrier actuel un mouvement socialiste. En d'autres termes, le socialisme en tant que doctrine est, avant tout, la doctrine d'un nouvel idéal social.
Ainsi, la tactique marxiste, qui dans le domaine pratique a été couronnée d'un si brillant succès, n'a abouti, dans le domaine de la théorie, qu'à une diminution de l'intérêt inspiré par le but véritable du socialisme. Aussi n'y a-t-il rien de plus erroné que l'opinion généralement répandue, d'après laquelle la théorie du socialisme serait entièrement contenue dans les travaux de Marx et de son école. Les œuvres géniales de l'auteur du « Capital », dont je ne veux pas le moins du monde rabaisser l'importance, ne contiennent pas la théorie du socialisme, mais bien celle du capitalisme, de l'évolution capitaliste qui conduit au socialisme. Pour ce qui est de la théorie de l'Etat futur, Marx ne s'en est pour ainsi dire pas occupé. Il a pris l'idéal social tel que l'avaient créé ses prédécesseurs et, comme nous l'avons déjà dit, n'y a rien ajouté. Il n'est même pas très facile de voir ce qu'il a gardé de cet idéal et ce qu'il en a abandonné, bien que quelques indications fragmentaires laissent deviner que
l'idéalisme de Marx, en ce qui concerne l'Etat futur, ne le cédait en rien à celui de ses devanciers.
Ainsi s'explique aussi le fait bizarre que j'ai souligné : pendant que le drapeau du socialisme devient de plus en plus le drapeau de la classe ouvrière du monde entier, le concept de socialisme en tant qu'idéal social déterminé reste toujours nébuleux, vague et incertain.
L'idéal socialiste ne peut être compris que si on le rapproche de la philosophie d'où il est né. On peut considérer Thomas More, le génial auteur de Г« Utopia », comme le premier qui ait proclamé cet idéal sous la forme d'un système complet. Mais More était trop en avant sur son époque; aussi son idéal devait-il rester en marge de la vie. Le socialisme moderne a son point de départ dans une période bien postérieure, dans la période de la révolution française, qui, à tant et à de si différents égards, trace la ligne de démarcation où commence l'histoire moderne de l'humanité.
C'est à cette époque que se constitua définitivement cette nouvelle philosophie dont la pierre angulaire est l'idée de la valeur suprême de la personnalité humaine. Je considère comme le meilleur représentant et le fondateur de cette philosophie un homme qui a vécu à l'écart de la vie sociale, mais dont le lucide et puissant esprit a pénétré le plus avant dans les mystères de l'àme humaine : je veux parler du plus grand philosophe des temps modernes, Kant. Celui-ci a, dans ses travaux sur la morale et sur le droit, exposé cette philosophie qui .s'est traduite dans la pratique par la fameuse revendication révolutionnaire : Liberté, Egalité, Fraternité. De cette trinité, c'est le second principe qui est surtout important pour le socialisme, dont il est, pour ainsi dire, la racine intellectuelle : l'Egalité.
Pourtant, c'est ce principe qui est le plus difficile à justifier. Que la liberté et la fraternité soient choses désirables, inutile de le démontrer. La privation de la liberté est ressentie comme un mal positif. De même, la fraternité — autrement dit la charité — ■ est un bien positif. Il en est autrement de l'égalité. Pourquoi et en quel sens l'égalité est-elle un bien, l'inégalité un mal? L'inégalité a son origine dans la nature même des choses: les hommes naissent inégaux, inégaux par les forces physiques, par les capacités intellectuelles, par les penchants moraux, par le goût, par les besoins, etc. Il n'y a pas d'ordre social qui puisse supprimer cette inégalité naturelle. Et pourquoi chercher à la supprimer? L'égalité de tous est-elle une garantie de bonheur universel ?
Toutes ces considérations sont si naturelles, si convaincantes, qu'aujourd'hui encore elles sont toujours mises en avant par les adversaires du socialisme. Ce n'est que la théorie rigoureuse, implacablement logique et conséquente de Kant qui donne à la revendication égalitaire une assise de granit.
L'activité consciente de l'homme se dirige vers des buts différents. Tout ce que nous considérons comme un but a pour nous une valeur déterminée. Les buts que nous poursuivons sont relatifs quand nous nous les sommes posés nous-mêmes arbitrairement, d'après notre bon vouloir : la valeur de ces buts est déterminée arbitrairement par chaque individu, ils n'ont pas de valeur pour les autres hommes. Mais n'y a-t-il rien dans la nature qui ait une valeur absolue, universelle ? Si, cela existe.
« Dans toute la création, déclare Kant, tout ce que l'on veut, et sur quoi on a quelque pouvoir, peut être employé également comme simple moyen; l'homme seul,
et avec lui toute créature raisonnable, est une lin en soi... L'homme, et en général tout être raisonnable, existe comme fin en soi, non pas comme moyen pour un usage quelconque clans tel but ou dans tel autre; il doit, dans tous ses actes, aussi bien envers lui-même qu'envers d'autres êtres raisonnables, être toujours considéré en même temps comme fin. »
Naturellement, Kant ne prétend pas que cette règle fondamentale de la morale soit toujours suivie dans la pratique. Mais c'est l'idéal moral universel, base de la philosophie humaniste, qui s'est exprimé par la revendication de la liberté et de l'égalité.
La philosophie humaniste, qui a renversé tant de choses proclamées saintes, en a trouvé une plus sacrée : la personnalité humaine. Elle a courbé le front devant l'homme en tant que tel. Les hommes ont des qualités différentes : les uns inspirent le respect, les autres le mépris et l'indignation. Mais tout homme, même le plus bas, porte en lui quelque chose qui a une valeur absolue, une valeur supérieure à tout : sa nature humaine. Nous devons considérer tout homme, quel qu'il soit, non comme un moyen, mais comme la fin suprême.
Kant en arrive ainsi à l'idée du « royaume des fins », à l'idée du règne des fins raisonnables que se proposent tous les êtres raisonnables, chacun voyant en autrui non pas un moyen, mais une fin. Une société humaine idéale doit réaliser ce royaume des fins,
La philosophie antique ne trouvait rien à redire à l'esclavage. Les plus grands philosophes de l'antiquité — comme Platon — déniaient aux barbares, à ceux qui n'étaient pas Hellènes, le droit de demander des Hellènes un traitement bienveillant et humain. La philosophie nouvelle, qui voit dans la personnalité humaine une
valeur absolue, ne peut faire pareille différence entre hommes, car tous, quels qu'ils soient, possèdent une personnalité humaine. Aussi doit-elle proclamer l'égalité absolue de tous les êtres raisonnables.
De là dérive la doctrine kantienne des droits innés de l'homme : « Il n'y a qu'un seul droit inné. La liberté (indépendance vis-à-vis de l'arbitraire imposé par autrui), dans la mesure où elle peut se concilier suivant une règle générale avec la liberté d'autrui, est ce droit unique, originel, que possède tout homme en vertu de son caractère d'homme. L'égalité innée, c'est-à-dire le droit de l'homme à ne contracter que les obligations auxquelles sont assujettis tous ses semblables, par suite la qualité qu'a l'homme d'être son propre maître... tous ces droits dérivent du principe de la liberté innée et ne sont pas réellement distincts de celle-ci (comme se rangeant sous un concept plus général du droit). «
En ce sens donc, les hommes sont naturellement égaux, si différents que soient leurs mérites et leurs qualités. Ils ont des droits égaux à la vie et au bonheur, ils sont égaux sous le rapport du respect que nous devons aux intérêts de tous; ils sont égaux par la valeur absolue que la personne de chacun d'eux possède. Ce n'est qu'en se plaçant à ce point de vue que l'on peut reconnaître le principe d'égalité comme la base de la communauté humaine normale. Mettez de côté cette doctrine de la valeur absolue de la personnalité humaine, et toutes les revendications démocratiques de notre époque ne sont que verbiage. Aussi doit-on considérer l'égalité de valeur de la personnalité humaine comme l'idée morale fondamentale du socialisme moderne.
Sans doute, Kant, à qui nous devons la base théorique inébranlable du socialisme, n'était pas du tout socialiste.
Dans sa « Métaphysique des mœurs » il défend le droit de la propriété privée de la terre et des autres moyens de production et cherche à le déduire du droit inné fondamental à la liberté. Mais s'il est un principe qui, pour la science sociale actuelle, peut être considéré comme établi, ce principe est celui-ci : la propriété privée des moyens de production équivaut, par suite de lois économiques inexorables, au droit de l'exploitation de l'homme par l'homme, elle restreint inévitablement la liberté de cette personnalité qu'est l'ouvrier et elle transforme l'égalité innée de tous en une л'а1пе fiction juridique.
Tant que la propriété privée de la terre et du capital restera en vigueur, le propriétaire foncier et le capitaliste resteront les maîtres du travailleur, qui n'aura pas en son pouvoir les moyens de production. En d'autres termes, la propriété privée des moyens de production est incompatible avec le droit de l'individu à la liberté et à l'égalité. Le socialisme a donc la prétention d'être un postulat du droit naturel; il procède logiquement du droit inné, fondamental et premier de l'homme à la liberté.
Kant, avons-nous dit, n'était pas socialiste. Mais ce n'est que dans l'idée de l'égale valeur de la personnalité humaine — et cette idée apparaît de la façon la plus systématique dans la philosophie de Kant — qu'est contenue la base théorique de la conception socialiste, dans la mesure où celle-ci se fonde sur des principes moraux. Le socialisme est un effort qui a pour but de réaliser dans la vie de l'homme tous les droits qui théoriquement sont admis par tous comme son bien inaliénable. Il faut que ces droits passent du domaine de la fiction juridique dans celui de la réalité.
Il ne suffit pas de déclarer tous les hommes égaux;
il faut faire qu'ils soient réellement égaux; il faut leur procurer la possibilité d'user réellement de leurs droits. Or, comme la base de la vie individuelle et sociale est l'économie nationale et qu'en dehors de cette économie il n'est pas possible d'obtenir pour le droit une sécurité véritable, le socialisme en arrive naturellement à revendiquer la transformation de l'ordre économique moderne. Tant que certaines classes sociales pourront s'approprier le travail des autres, l'exploitation des classes ouvrières par les classes possédantes persistera, l'égalité A'éritable de tous, que le socialisme cherche à réaliser, ne sera pas atteinte. Aussi le socialisme demande-t-il l'égalité économique de tous les membres de la société et nous pouvons le définir : l'ordre social dans lequel, par suite de l'égale obligation et de l'égal droit pour tous de participer au travail social et d'avoir sa part dans la jouissance des fruits de ce travail, l'exploitation d'une partie des membres de la société par Vautre devient impossible.
Voilà quelle est la nature et le but du socialisme, en tant que conception d'un nouvel ordre social, par opposition à l'ordre capitaliste actuel. Cette définition embrasse tous les systèmes du socialisme, qui, euxmêmes, peuvent être répartis en plusieurs groupes. Ces groupes font partie du socialisme au sens général du mot car ils possèdent tous les caractères exprimés par ma définition. Le socialisme au sens général du mot peut être di%isé en deux classes principales : 1° Socialisme au sens étroit du mot ou collectivisme; 2" Communisme. Chacune de ces deux classes comprend des subdi\isions qui seront exposées plus tard.
On distingue d'habitude le socialisme au sens étroit du mot (collecti\isme) du communisme, de la façon sui-
vante : le collectivisme ne demande la socialisation que des moyens de production, il admet la propriété privée des objets de consommation; tandis que le communisme exige la suppression complète de la propriété privée, aussi bien en ce qui concerne les objets de consommation que les moyens de production. La distinction n'est pas tout à fait exacte. Les moyens de consommation ne sont pas, d'abord, nettement distincts des moyens de production. La chaise, sur laquelle je suis assis, est un objet de consommation, lorsque je me repose sur cette chaise; elle devient un moyen de production lorsque je m'y assois pour travailler. La voiture dans laquelle je vais me promener est un objet de consommation; elle est un moyen de production lorsque je m'en sers pour mes affaires, etc., etc. De plus, il n'est pas exact que le socialisme demande la socialisation de tous les moyens de production. Kautsky termine son livre « die Agrarfrage ') par une éloquente description des charmes du foyer domestique, du bonheur du chez soi. Dans la société socialiste de Bellamy, chaque famille a sa maison à elle. Il s'ensuit nécessairement plus ou moins le maintien de l'économie domestique et, par suite, la propriété individuelle des moyens de production de cette économie. Si l'on mange chez soi, il faut posséder les ustensiles, les accessoires nécessaires. Le papier, les plumes, l'encre, les livres sont les outils du travail intellectuel; le socialisme en permettra la propriété individuelle.
Donc, sous l'ère collectiл'iste, une partie des moyens de production continuera à être propriété privée. D'autre part, il y a une série d'objets de consommation dont le collectivisme ne saurait permettre la possession individuelle. Aujourd'hui déjà, nombre de choses dont on jouit ou dont on se sert sont à la libre disposition de
tous; par exemple, les musées publics, les galeries de tableaux, les jardins des villes, etc. Dans la société socialiste, cette libre jouissance des différents biens sera bien plus étendue. D'autres objets de consommation, par exemple, les habitations, doivent devenir la propriété de la société, mais la jouissance devra en être laissée aux particuliers moyennant une redevance. Ainsi, il y aura, dans la société collectiviste, trois groupes d'objets de consommation : un premier groupe appartiendra à la société et tout le monde pourra en jouir librement; un second groupe appartiendra aussi à la société, mais la jouissance en sera accordée à des particuliers moyennant une redevance, et, enfin, le troisième groupe sera la propriété de particuliers.
Le communisme n'est pas, lui non plus, caractérisé par la disparition complète de la propriété privée. Le grand apôtre moderne du communisme a été Cabet. Dans son « Voyage en Icarie « il s'est efforcé de tout mettre en commun et de supprimer toute propriété individuelle. Il n'y a pas du tout réussi. Les Icariens qui vivent à la campagne et s'occupent d'agriculture possèdent leurs fermes à eux, à charge de fournir à l'Etat une quantité fixée d'avance de produits agricoles. Déduction faite de cette redevance, ils disposent librement de tous les produits de leur ferme et peuvent les consommer sans être soumis à aucun contrôle public. Les Icariens sont donc, en fait, propriétaires du produit de leur travail (évidemment, ils n'ont pas le droit de l'aliéner). Dans ce cas, la production individuelle amène naturellement la propriété individuelle des produits du travail. Mais, même avec la production sociale, quelle que soit son extension, il y aura toute une série d'objets de consommation qui, par leur nature même, devront être
la propriété des particuliers. Par exemple, les habits. Quelque étendue que soit l'application des principes communistes, une robe ne pourra pourtant pas être portée par deux personnes en même temps et elle devra, par la force des choses, être la propriété de celle qui la porte,
La différence fondamentale entre le socialisme au sens étroit du mot et le communisme n'est donc pas celle qui a été indiquée.
Ainsi, on est souvent porté à identifier le socialisme et le communisme ou de les différencier par la mesure dans laquelle ils mettent à exécution le principe de la socialisation des biens économiques. Il est pourtant possible de trouver un caractère distinctif précis, par où ils diffèrent l'un de l'autre. Ce caractère distinctif est, à mon avis, le suivant :
Dans les différents systèmes socialistes au sens général du mot, on peut distinguer deux groupes principaux. Les uns règlent d'une façon ou de l'autre le revenu de chaque individu, c'est-à-dire qu'ils déterminent la valeur totale dont chaque individu peut disposer pour sa consommation. Les autres ne règlent pas le revenu des particuliers; ils ne connaissent même pas le concept de revenu, entendu comme valeur totale déterminée. Ils règlent directement la consommation, ou même ils raffranchissent de toute règle. Dans le premier groupe de systèmes, hi distribution s'effectue nécessairement au moyen d'argent, ou au moins d'une monnaie idéale; chaque particulier dépense son revenu, en ne dépassant pas la somme dont il dispose; il est donc nécessaire de comparer exactement la valeur de l'objet que l'on va consommer avec le montant de son revenu et de dépenser ce revenu pour l'achat d'objets de consommation. Les objets de consommation doivent donc avoir un prix
déterminé et le prix doit être exprimé en unités de valeui déterminées. En d'autres termes, dans ce groupe de systèmes l'argent est, en qualité d'étalon de prix et de moyen d'achat, l'auxiliaire indispensable de la répartition. Dans l'autre groupe, au contraire, l'argent est comme moyen de répartition tout à fait superflu, ces systèmes ne réglant pas le revenu mais immédiatement la consommation ou même laissant celle-ci entièrement libre. Dans le premier cas, la base de l'économie nationale est l'argent, dans le second cas ce sont les objets de consommation.
Cette différence est très profonde, elle est fondamentale et c'est elle qui trace la ligne de démarcation entre le socialisme collectiviste et le communisme. Là où existe l'élément du revenu personnel (considéré comme une valeur déterminée), nous avons affaire à un système socialiste; lorsque cet élément fait défaut, nous avons le communisme. La conception courante du socialisme comme système qui admet la propriété privée des objets de consommation et celle du communisme comme système qui n'admet pas cette propriété exprime d'une façon confuse cette distinction fondamentale entre les deux systèmes. Car la présence du revenu personnel suppose logiquement la libre disposition de ce revenu, la faculté de le dépenser comme bon il semble; et cette faculté elle-même suppose nécessairement des droits personnels sur les objets de consommation acquis. En d'autres termes, le revenu personnel suppose aussi la propriété indi^iduelle des objets de consommation.
Lorsqu'au contraire le revenu personnel n'existe pas, les droits personnels sur les objets de consommation font défaut. Voilà pourquoi ce groupe de systèmes n'admet la propriété privée d'aucun bien économique.
La distinction donnée nous permet donc de faire nettement le départ entre le socialisme (au sens étroit du mot) et le communisme. Dans la société socialiste, la consommation sera réglée par le revenu, tandis que, dans la société communiste, la consommation sera entièrement libre ou bien sera réglée par la répartition des produits en nature.
Dans la société communiste, l'égalité économique de tous les membres, qui constitue l'essence de tout système socialiste, résidera ou bien dans l'égale liberté de consommation ou bien dans une consommation égale (en tenant compte naturellement de l'âge, du sexe, de l'état de santé, etc.). En s'affranchissant de la norme du revenu indi^^duel, le communisme nie, par là, la nécessité d'un rapport proportionnel entre ce que l'individu donne à la société et ce qu'il en reçoit.
Les systèmes socialistes (au sens étroit du mot) se subdivisent eux-mêmes en deux groupes. Les uns (Pecqueur, Bellamy) réclament une égalité tout aussi rigoureuse que le communisme. La norme du revenu indiAiduel existe, mais ce revenu est égal pour tous. Seulement, à la différence du communisme, cette égalité de revenu n'implique pas l'égalité de consommation en ce qui concerne la nature et la qualité des objets consommés. Chacun dépense son revenu comme bon lui semble et selon ses besoins.
D'autres systèmes collectivistes entendent par égalité économique le droit égal pour tout travailleur au produit intégral de son travail. Or, comme différents travailleurs peuvent et doivent produire plus ou moins, étant plus ou moins forts ou plus ou moins habiles, ce type de collectivisme n'implique pas le moins du monde l'égalité des revenus. Nombre de socialistes estiment que
cette égalité n'est pas du tout désirable, car l'ouvrier ne serait plus stimulé à accroître la productivité de son travail. C'est ainsi que la formule des saint-simoniens est la suivante : « A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres «. En d'autres termes, chaque ouvrier doit exécuter le travail auquel il est le plus apte, et sa rémunération doit être en raison de ce que la société retire de son travail.
Le socialisme voit dans l'ordre économique moderne la racine du mal social. Toute l'attention des socialistes est concentrée sur les questions économiques, leurs revendications sont des revendications économiques. Il n'est que trop facile d'en conclure que le socialisme voit dans le bien-être économique le couronnement du bonheur social et qu'il est, par sa nature même, hostile à l'idéalisme. Cette conception est aussi fausse que généralement répandue. Il est très vrai que les socialistes s'attachent aux problèmes économiques. Mais ce n'est pas que l'intelligence des intérêts supérieurs de la vie humaine leur fasse défaut. Les socialistes combattent avant tout la misère. Et la misère, n'est-ce pas la déchéance de l'esprit, en même temps que la souffrance physique ? Le progrès intellectuel a besoin du progrès matériel. La science et l'art exigent des ressources matérielles que crée l'activité économique. Certains loisirs et un certain affranchissement des besoins matériels sont la condition nécessaire du progrès de la civilisation. La socialisation du travail en accroîtra considérablement la productivité. Or, comme les besoins nécessaires de la л'1е restent les mêmes, il faudra pour les satisfaire, dans la société socialiste, considérablement moins de travail
qu'aujourd'hui. En d'autres termes, l'humanité aura à consacrer moins de temps au travail matériel et aura plus de loisirs pour une activité plus haute, car tous les stimulants qui poussent aujourd'hui l'homme vers cette activité plus haute se retrouveront fortifiés dans la société socialiste.
Le milliardaire, l'homme d'Etat heureux, le général jouissent aujourd'hui d'une plus grande considération et trouл■ent plus de gens disposés à les admirer qu'un grand penseur ou un grand artiste. Dans la société socialiste, il en sera autrement; il n'y aura ni milliardaires, ni généraux, ni même d'hommes d'Etat au sens que nous donnons à ce mot. L'ère de la puissance brutale de l'homme sur l'homme sera close et, par suite, le nimbe qui auréole cette puissance aura disparu. La lutte physique des hommes entre eux n'existera plus; l'association pacifique de l'avenir la rendra impossible, car il n'y aura plus de raison d'opprimer les hommes.
Mais n'est-ce pas dire que la société socialiste sera le royaume de l'ennui et de la médiocrité? Oui, s'il n'y avait dans la vie de l'homme d'idéal plus élevé que la lutte pour la puissance, pour l'oppression de ses semblables. Sans doute, pour ceux qui ont le désir de dominer, la \ie de la société future sera insipide et vide de sens. Mais rame humaine connaît des désirs plus élevés, des intérêts plus nobles. Délivrée de l'excès du travail matériel qui abrutit, l'humanité se transformera et se spiritualisera. Nous aurons toujours au-dessus de nos tètes la voûte du ciel étoile, nous entendrons toujours le bruissement de la forêt sombre, la nature gardera toujours sa beauté et ses secrets; et ainsi, l'art et la science auront éternellement devant eux un champ inépuisable.
Il n'y a donc pas lieu de craindre que, lorsque les
intérêts vulgaires et grossiers qui aujourd'hui font toute la vie auront disparu, celle-ci ne soit vide de tout intérêt. Les intérêts resteront, mais ils changeront de caractère et de but. Il s'opérera une transformation complète de toutes les valeurs. La gloire et la considération iront, à l'avenir, à ceux qui auront été le plus utiles à l'humanité et lui auront donné de nouvelles sources de savoir et de jouissance artistique. Penseurs et artistes seront les héros, les guides de l'humanité future. Le besoin de savoir, le besoin de créer de la beauté seront bien plus intenses, ils rempliront la vie de tous ceux qui sont audessus du niveau de la médiocrité.
Et le nombre de ceux-ci sera, dans la société socialiste, considérablement accru. Jusqu'ici, dans l'histoire de l'humanité, l'art et la science n'ont été accessibles qu'à un petit noyau de riches. La grande majorité des hommes a été complètement étrangère aux intérêts intellectuels et esthétiques des gens cultivés. Rarement, grâce à un concours de circonstances particulièrement favorables, un homme bien doué des basses classes a pu sortir des rangs des foules anonymes du travail et aller grossir le petit nombre des heureux dont le nom survivra dans la mémoire des hommes. Mais ce ne sont là que des exceptions. Le socialisme mettra un terme à cet ordre de choses. La culture intellectuelle deviendra le bien commun de l'humanité; ce n'est pas le hasard de la naissance dans tel ou tel milieu social, mais le talent et les qualités qui élèveront l'homme au-dessus de la foule; un bel épanouissement de la civilisation, à laquelle ne participeront pas des milliers comme aujourd'hui, mais des millions d'hommes, en sera la conséquence.
Actuellement, l'intérêt public va surtout aux questions économiques. Une hausse ou une baisse d'une valeur
répandue ou du prix d'une marchandise sur le marché constitue un grand événement, que l'on télégraphie dans le monde entier et qui apporte partout la joie ou l'inquiétude. Le monde de l'avenir ne connaîtra pas ces joies et ces inquiétudes; son histoire sera faite d'autres événements. Peut-être peut-on se faire une idée des intérêts de la société socialiste par les descriptions qui nous restent de la vie des villes italiennes à l'époque de la Renaissance. La philosophie de cette époque, claire, joyeuse, harmonieuse, l'intérêt noble et passionné pour l'art et la science revivront dans l'avenir. Nous reverrons de ces admirables esprits — tels que Léonard de Mnci et Michel-Ange — comme on a aus ce magnifique printemps de l'histoire moderne, en face duquel notre époque apparaît si grossière, si barbare, si pauvre.
L'anthropologue et sociologue anglais Galton soutient très sérieusement qu'entre les nations européennes les plus avancées de l'époque capitaliste moderne et les anciens Hellènes, la distance, au point de vue des capacités intellectuelles, est aussi grande qu'entre les nègres et nous. Ce jugement défavorable du savant anglais sur la civilisation capitaliste dont nous sommes si fiers n'est nullement exagéré. Notre époque a sans doute créé des machines admirables, des engins merveilleux aussi pour la destruction des hommes. Mais les facultés intellectuelles ne se mesurent pas à cela. Un barbare peut lui aussi construire une machine, mais pour ciseler une Л'énus de Médicis, il faut un sens de la beauté tout à fait extraordinaire.
Pourtant, il ne faut pas oublier que les chefs-d'œuvre antiques, qui sont pour nous des modèles inimitables de beauté plastique parfaite, sont dus pour la très grande majorité à des maîtres tout à fait inconnus. Et ce n'est
que la plus petite partie de ces chefs-d'œuvre qui s'est conservée, par hasard, jusqu'à aujourd'hui. Sans les fouilles de Pompéï, nous ne saurions presque rien des fresques de l'antiquité. Et qu'était-ce que Pompéï ? Une petite ville de province, insignifiante, où il n'y avait presque pas de gens riches. Et pourtant, ces fresques ont été une des sources d'inspiration du grand maître de notre époque, Bôcklin. Quiconque a visité Pompéi sait combien il y avait de sens artistique dans les objets dont se servaient les anciens, dans les ustensiles de cuisine, les meubles, la décoration des chambres, etc. Une maison ordinaire de Pompéï, avec ses statues et ses bustes de bronze et de marbre, avec ses murs recouverts de peintures riches et variées, d'un coloris éclatant, avec ses bassins et ses colonnes, est pour nous une merveille d'art, un musée et non point une habitation ordinaire. Et pourtant, de simples particuliers y ont л'еси et ils pouvaient, semble-t-il, se figurer aussi peu la vie dans un autre milieu moins beau que nous-mêmes dans la sordide et misérable cabane d'un nègre.
Une ville du moyen âge ou une ville de la Renaissance n'étaient pas moins belles dans leur genre. Florence et Venise attireront toujours les visiteurs de tous les coins du monde, et ce n'est pas sans raison que l'Europe entière considéra l'effondrement de la tour de Saint- Marc comme une catastrophe pour tout le monde civilisé.
Le souffle glacé du capitalisme a peu à peu détruit ce sens de la beauté. Autrefois, les habitations, qui tiennent par des liens si intimes avec leurs habitants et dont l'entourage quotidien exerce tant d'influence sur l'àme, étaient construites non pour en retirer un profit, mais pour en jouir; aussi mettait-on dans leur construction
toute son àme, tout son goût, tout son sens du beau. La maison était l'œuvre vivante de l'art humain.
Et ce n'est pas seulement dans le domaine de l'architecture que le capitalisme a exercé son influence néfaste. Les masses sont devenues plus grossières, plus incultes. Les intérêts de l'industrie capitaliste ont étouff'é tous les autres intérêts, et il est frappant de voir comment l'organisation extérieure de notre vie est devenue inesthétique.
Y a-t-il \Taiment quelque -chose de plus laid qu'une ville moderne ? Il faut avoir été à Londres, il faut avoir respiré l'air de Londres, surchargé de cette fumée, de cette poussière de charbon qui noircit les murs des habitations et qui, au moment du brouillard, s'abat comme un voile épais sur les rues de Londres, il faut, dis-je, avoir respiré cet air, avoir vu ce liquide d'un gris sale qui coule dans la Tamise (dans son roman socialiste, Morris signale comme un des miracles de la société future le retour de l'eau de la Tamise à sa limpidité d'autrefois), pour avoir une idée de ce que le capitalisme peut faire d'une л-Ше. La campagne n'est pas moins enlaidie par le capitalisme, qui détruit les forêts, salit les rivières, efface la couleur locale, fait disparaître les mœurs et les usages nationaux et nivelle toutes choses sur le même patron uniforme, terne et sans goût.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que, parmi les artistes qui pensent de notre époque, parmi ceux qui comprennent la corrélation étroite entre l'art et l'ordre général de la vie sociale, une tendance particulière se soit fait jour, que l'on peut appeler un socialisme esthétique et qui est une protestation contre l'ordre capitaliste fondée sur des considérations d'ordre esthétique. Ce socialisme esthétique se rencontre surtout en
Angleterre où il a comme plus illustre représentant Ruskin. Le socialisme de Morris a en partie la même origine; tous ces hommes de sens artistique très développé sont indignés de l'inculture esthétique des masses si caractéristique de notre époque, qui est le fruit du capitalisme.
Très répandu est un reproche adressé au socialisme : ia tendance qu'il aurait de détruire la liberté individuelle. En appelant le socialisme « l'esclavage futur », Spencer ne faisait que répéter ce que disent tous les adversaires du socialisme. Lui et d'autres se représentent l'Etat de l'avenir comme un immense établissement de travaux forcés, où l'appétit de l'homme sera peutêtre satisfait, mais où on sera privé du plus grand et du plus précieux des biens, la liberté.
Ce reproche aussi est tout à fait injustifié. Sans doute, la tendance qui prédomine dans le socialisme demande une organisation du travail social s'appuyant sur la contrainte. Mais il ne faut pas oublier qu'aujourd'hui aussi, pour l'écrasante majorité des ouvriers, le travail a un caractère de contrainte; encore ne faut-il pas perdre de vue cette différence essentielle que, dans le système actuel, les ouvriers sont soumis à un étranger, le capitaliste, tandis que, dans la société socialiste, ils ne seront gouvernés que par leur propre volonté collective.
La liberté capitaliste de la concurrence n'est d'ailleurs qu'une apparence, derrière laquelle se cache en réalité un asservissement plus ou moins complet de Гindi^^du. Prenons, par exemple, le privilégié du monde capitaliste, l'entrepreneur lui-même. En droit, il n'y a que très peu de barrières à son acti\ité. La loi ne lui défend pas de faire ce qu'il lui plaît, de fabriquer la marchandise qu'il lui plaît, de fixer comme il lui plaît le prix de ses pro-
duits, de payer ses employés comme il lui plaît. Mais sa liberté en tout cela n'est qu'apparente. La loi le laisse libre, mais il n'en est que d'autant plus l'esclave des lois de fer qui sont celles de l'ordre capitaliste. Il peut fixer comme il lui plaît le prix de ses marchandises, mais il ne les vendra qu'au prix dicté par la situation du marché, et ainsi de suite. La conjoncture capitaliste, voilà le despote devant lequel l'entrepreneur doit se courber, dont la tyrannie se fait surtout cruellement sentir aux moments de crise économique.
Sous le régime capitaliste, le libre choix d'une profession dans le domaine du travail intellectuel n'est également qu'apparent. Les lois de l'offre et de la demande, aussi bien que les rapports de supériorité et de dépendance, restreignent en fait considérablement cette liberté, car, dans la société capitaliste, ce n'est pas une force dirigeante intelligente qui décide, mais bien les forces aA^eugles de la lutte économique universelle. Ainsi, ce n'est pas seulement le prolétaire exploité par le capitaliste et dépendant de lui qui est privé de sa liberté; même les travailleurs intellectuels, savants, artistes, écrivains et en général tous ceux qui ont une profession libérale sans appartenir aux classes possédantes, ne jouissent pas du degré de liberté indispensable pourtant à ce genre d'acti%âté.
La liberté de ne rien faire disparaîtra dans la société socialiste, car celui qui ne fait rien vit de l'exploitation du travail d'autrui, ce que le socialisme veut précisément supprimer. Mais la liberté de toute activité utile, et, en particulier, la liberté du travail intellectuel, ne se trouvera pas réduite dans la société de l'avenir; elle sera au contraire extrêmement étendue.
Le socialisme n'est pas assez insensé pour vouloir
organiser socialement toutes les formes du travail humain. Seule, l'organisation actuelle capitaliste et tyrannique du travail économique sera remplacée par une organisation sociale dans la société socialiste. Mais toutes les formes du travail supérieur, créateur, jouiront de la plus entière liberté, d'une liberté qui ne sera pas, comme aujourd'hui, limitée par la situation du marché. Ce serait une stupidité, — et les socialistes n'ont jamais eu cette intention — que de vouloir soumettre à des prescriptions externes la libre activité créatrice d'un artiste ou d'un penseur. Comme aujourd'hui, les hommes feront effort, poussés par un besoin irrésistible, pour trouver la vérité et la beauté. Mais, à la différence de ce qui est aujourd'hui, ils ne seront pas accablés par le besoin et les soucis matériels : le socialisme les déliл'гега de l'incertitude du lendemain, de la peur incessante de l'avenir, qui pèse aujourd'hui si lourdement sur l'humanité, funeste au plus haut point au travail créateur.
La diminution du travail économique signifie déjà en elle-même une plus grande part de liberté. Mais le socialisme poursuit encore une fin plus haute : il veut rendre attrayant le travail économique. Un des mérites de Fourier a été de réfuter l'opinion courante, qui veut que toute activité économique soit par nature désagréable à l'homme. Cela est vrai sans doute dans la société actuelle. Il va de soi qu'un travail démesurément prolongé, dans d'effroyables conditions d'hygiène, un travail dont le résultat n'intéresse pas le moins du monde l'ouvrier, ne peut être agréable. Mais, dans d'autres conditions, lorsque les hommes déploieront toute leur ingéniosité pour augmenter l'attrait du travail, la vie économique cessera d'être pour rindi\àdu un lourd
fardeau comme elle l'est aujourd'hui. Et alors véritablement toute contrainte extérieure aura cessé, ce sera le règne de la liberté entière.
Le socialisme ne signifie donc pas le servage futur, mais bien l'affranchissement futur de l'individu, car — et ici nous touchons à un point extrêmement important — le socialisme n'est pas la négation, il est l'affirmation la plus haute de l'individualisme.
La prétendue opposition entre socialisme et individualisme est une de ces erreurs enracinées, dues en grande partie aux socialistes eux-mêmes. Etymologiquement, le mot « Socialisme » s'oppose réellement au mot « Individualisme ». Le mot « Socialisme » est né dans le cours des années trente du xix^ siècle, et ceux qui l'ont créé voulaient, par cette dénomination, caractériser une nouvelle tendance sociale qui insistait sur l'importance du travail en commun, de Г « association », en opposition avec l'école économique régnante, dont l'idéal économique était la liberté absolue de l'initiatiAC personnelle. Pierre Leroux prétendait — bien que sans raison suffisante — avoir inventé l'expression de « socialisme > pour l'opposer au concept d' « individualisme » et il entendait par socialisme « une organisation sociale dans laquelle l'individualisme serait sacrifié à cette entité qu'on nomme la société ». L'opposition de socialisme et d'individualisme a pris pied dans la littérature, et, actuellement, elle est presque universellement acceptée par les partisans, aussi bien que par les adversaires du socialisme.
Mais, par ailleurs, l'histoire du socialisme moderne nous montre d'autres rapports entre socialisme et individualisme. C'est ainsi, par exemple, que le socialisme anglais, dans la personne d'Owen et de Thompson, se
rattache immédiatement, dans sa partie philosophique, à la philosophie d'un représentant de l'individualisme philosophique tel que Bentham, Le célèbre ouvrage de Thompson, « An Inquiry into the Principles of the Distribution of Wealth », qui constitue la production la plus considérable de la pensée socialiste anglaise, n'est pas autre chose que l'application du principe de Bentham, du « plus grand bonheur possible », à la science économique.
Quant au socialisme français, il a ses origines intellectuelles dans la grande Révolution. La philosophie individualiste, que cette révolution a mise en pratique, se reflète dans toutes les œuvres de Morelli, de Mably, de Babeuf, des saint-simoniens, de Cabet, de Louis Blanc et des autres représentants de la pensée socialiste en France.
Schâffle fait quelque part cette remarque, qui semble paradoxale au premier regard, que le socialisme n'est pas autre chose qu'un « individualisme élevé à une plus haute puissance ».
Par ses moyens, le socialisme est l'antipode du libéralisme économique. Les premiers apôtres du libreéchange croyaient sincèrement que la lutte économique et la liberté générale de la concurrence étaient les meilleurs moyens de parvenir au bien-être général et au plein épanouissement de l'individualité humaine. L'optimisme de Quesnay et d'Adam Smith, qui fondaient de si belles espérances sur les conséquences sociales de la liberté économique, était le résultat naturel de la situation politique et sociale de l'époque. La personnalité humaine protestait contre l'oppression qu'elle avait à subir de la part de l'Etat historique qui s'appuyait sur la force brutale; et le libéralisme du xviii^ siècle, qui,
pour défendre l'individu, arborait le drapeau de la liberté politique et économique, était l'expression de cette protestation.
Les événements n'ont pas tardé à prouver que la liberté économique, la liberté de l'entreprise privée, n'est pas identique avec la liberté véritable de l'individu, qu'elle a au contraire un sens tout opposé, l'asservissement du travail par le capital ou, autrement dit, l'asservissement de la grande majorité du peuple. Et c'est ainsi que le socialisme, au nom du même idéal de défense et d'affirmation des droits de la personnalité, a rejeté l'apparente liberté capitaliste et déployé un autre drapeau, celui de l'organisation sociale du travail.
C'est donc l'effet d'un malentendu si le socialisme s'oppose à rindi\ddualisme. Ce malentendu provient en partie du manque de précision du concept d'individualisme. Ce n'est que dans un sens relatif qu'on peut opposer la personnalité à la société. Tout ce qui forme le contenu véritable de la personnalité est un produit de la société, qui n'est pas une simple collection ou une simple somme de personnalités, mais bien une entité supérieure. La société est la condition nécessaire de la \ie humaine intellectuelle. Un des traits les plus caractéristiques de la conception socialiste, c'est précisément le sentiment profond de l'impuissance, du néant de l'individu réduit à ses propres moyens. Le principe de la fraternité, de la solidarité des hommes dans l'effort vers un but commun est la base naturelle de l'éthique socialiste.
La tendance du socialisme, en opposition avec les systèmes économiques actuels, c'est de décharger l'individu de la plus grande partie possible de soucis matériels pour les reporter sur l'ensemble de la société.
Mais cela n'est pas autre chose que l'affranchissement de la personnalité humaine, dont le plein épanouissement apparaît, au point de vue socialiste, comme la fin dernière de la communauté sociale.
La philosophie des époques antérieures connaissait nombre de hautes valeurs qui pouvaient être opposées à la personnalité humaine. L'Etat, l'Eglise, la tradition, etc., étaient de ces valeurs, auxquelles on sacrifiait le bonheur humain. Mais, à l'époque de la Renaissance, une nouvelle philosophie est née; sans rejeter les autres valeurs, elle a reconnu que, parmi elles, il en était une qui dominait les autres : celle de la personnalité humaine. Le système de Kant a donné à cette conception nouvelle sa base philosophique la plus profonde. Et le socialisme moderne n'est pas autre chose qu'un joyeux et confiant humanisme, un retour de ce beau rêve que fut la Renaissance italienne. C'est là le gage, la garantie, de la force invincible de l'idéal socialiste, c'est aussi la cause de l'enthousiasme qui distingue le mouvement socialiste des autres, et que même ses ennemis sont obligés de reconnaître avec affliction. Quel autre idéal social peut aujourd'hui enthousiasmer les hommes? Le libéralisme a vécu. Tout ce qu'il y avait de vrai et de précieux en lui a été pris par le socialisme, et celui-ci devient de plus en plus le Credo non seulement du prolétariat, qui porte sur ses épaules tout le poids de notre sombre et sanglante époque, mais encore des meilleurs hommes de toutes les classes qui ont gardé л'ivante la foi à l'avenir meilleur de l'humanité, au règne du bonheur, de la paix et de la liberté.
Critique de Tordre économique capitaliste