CHAPITRE PREMIER
Exploitation des classes ouvrières par les classes oisives
Le socialisme veut supprimer rexploitation de l'homme par l'homme et il voit la tare originelle de tous les ordres économiques qui ont existé jusqu'ici (exception faite pour l'ordre économique primitif, qui avait un caractère en partie communiste) dans l'exploitation des classes ouvrières par celles qui ne travaillent pas. Aussi la théorie de l'exploitation du travail par les propriétaires du sol et du capital forme-t-elle la base de la critique socialiste de l'ordre social moderne. Dans son évolution historique, cette théorie est passée par deux phases de développement ; leur différence essentielle c'est que, dans la première, elle était complètement indépendante de toute théorie de la valeur, tandis que, pendant la seconde, elle a été étroitement liée avec une théorie déterminée de la valeur, la théorie de la valeur-travail.
Sous sa forme première, la théorie de l'exploitation est aussi vieille ou plus vieille que le socialisme luimême. Il suffisait de jeter un regard quelque peu cri-
tique sur l'ordre social qu'on avait autour de soi, pour s'apercevoir de ce fait qui saute aux yeux, de la division de la société moderne en deux parties : des riches, affranchis de tout travail, et des ouvriers, qui n'ont rien. Il n'était pas moins manifeste que la richesse des uns et la pauvreté des autres étaient la conséquence d'un ordre social traditionnel et ne pouvaient être attribuées aux vertus, aux mérites ou aux vices personnels des membres des différentes classes sociales. Le hasard de la naissance dans telle ou telle classe met l'un à la cime de l'échelle sociale et lui permet une vie de bien-être, sans travail personnel, tandis qu'il condamne l'autre à une existence de meurt-de-faim. Or, comme pour créer la richesse le travail humain est nécessaire, il est clair que la richesse des classes oisives provient du labeur des classes ouvrières. Non moins manifeste est la contradiction entre cet ordre de choses et le sentiment du droit, qui reconnaît le principe de l'égalité de tous les hommes. Ainsi, tout naturellement, la conclusion s'impose que l'ordre économique actuel est condamné irrévocablement par notre conscience morale, que par sa nature même il est contraire à l'idée d'égalité, — bref, que le principe d'égalité demande l'abolition de cet ordre social.
Toutes ces considérations sont si simples et si naturelles qu'il n'était pas besoin pour les formuler de la moindre culture philosophique. Et, en réalité, elles ont été exprimées par différentes personnes et à différentes occasions bien avant que le socialisme ne fût devenu un système scientifique. C'est ainsi, par exemple, que le moine franciscain John Bail, un des chefs de la secte communiste des Lollards, qui prit part au grand mouvement des paysans anglais du xiv* siècle, proclamait clairement et nettement cette doctrine : « Mes chers
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amis, disait-il dans un de ses sermons, les choses iront toujours mal en Angleterre tant que tous les biens n'appartiendront pas à tout le monde, tant qu'il y aura des serfs et des seigneurs; tant que nous ne serons pas tous égaux et que les maîtres seront au-dessus de nous. Comment nous ont-ils traités? Pourquoi font-ils de nous des esclaves? Nous descendons tous des mêmes parents, d'Adam et d'Eve. Comment nos maîtres peuvent-ils prouver qu'ils sont plus que nous? Peut-être parce que c'est nous qui travaillons pour subvenir à leurs besoins? Ils ont des habits de velours et de soie, des fourrures; nous sommes vêtus de mauvaise toile. Ils ont du vin, des épices et du gâteau; nous avons du son et ne buvons que de l'eau. Leur part c'est de ne rien faire dans de beaux châteaux, la nôtre c'est de peiner et de travailler dans les champs, sous la pluie et sous le vent, et pourtant c'est de notre travail qu'ils tirent tout leur luxe. »
Cette explosion d'indignation contre l'injustice flagrante contient, exprimée avec une netteté parfaite, la pensée fondamentale de la critique socialiste du capitalisme. Cette pensée est apparue sous différentes formes au cours des différents âges, mais son contenu essentiel n'a pas changé. Il serait superflu d'énumérer tous les auteurs qui l'ont exprimée d'une façon plus ou moins claire. Au xviiT siècle, on rencontre à tout bout de champ cette opinion que tout revenu qui ne provient pas du travail est injuste.
La théorie de l'exploitation a été exposée d'une façon très systématique par les saint-simoniens et, en particulier, par Pecqueur, que l'on connaît peu aujourd'hui mais qui se distingue entre les socialistes de son temps par la force et la clarté de sa pensée. Dans les travaux des saint-simoniens, la théorie de l'exploitation apparaît
SOUS la forme d'une vaste synthèse historique et philosophique. Dans tous les systèmes économiques qui se sont succédé au cours de l'histoire, l'école de Saint- Simon trouve un trait commun, une caractéristique commune : l'exploitation de l'homme par l'homme et, comme conséquence de cette exploitation, un antagonisme irréconciliable des intérêts. Chez les peuples les plus primitifs, on tue tout simplement les prisonniers : ici, l'antagonisme entre le vainqueur et le vaincu, entre les forts et les faibles, apparaît sous sa forme la plus brutale. Plus tard, la brutalité de la forme est atténuée, mais l'antagonisme des intérêts et l'exploitation de l'homme par l'homme persiste : on ne tue plus le prisonnier, on en fait un esclave. Ensuite vient le servage. Dans tous ces cas, l'exploitation du travailleur par celui qui possède est si manifeste que les deux parties en ont nécessairement conscience. « Mais, lisons-nous dans l'œuvre capitale des saint-simoniens, l'Exposition de la doctrine de Saint-Simon, l'exploitation de l'homme par l'homme que nous avons montrée dans le passé sous sa forme la plus directe, la plus grossière, l'esclavage, se continue à un très haut degré dans les relations des propriétaires et des travailleurs, des maîtres et des salariés; il y a loin, sans doute, de la condition respective où ces classes sont placées aujourd'hui à celle où se trouvaient dans le passé les maîtres et les esclaves, les patriciens et les plébéiens, les seigneurs et les serfs. Il semble même, au premier aperçu, que l'on ne saurait faire entre elles aucun rapprochement; cependant, on doit reconnaître que les unes ne sont que la prolongation des autres. Le rapport du maître avec le salarié est la dernière transformation qu'a subie l'esclavage. Si l'exploitation de l'homme par l'homme n'a plus ce caractère brutal qu'elle
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revêtait dans l'antiquité, si elle ne s'offre plus à nos yeux aujourd'hui que sous des formes adoucies, elle n'en est pas moins réelle. L'ouvrier n'est pas comme l'esclave une propriété directe de son maître; sa condition, toujours temporaire, est fixée par une transaction passée entre eux; mais cette transaction est-elle libre de la part de l'ouvrier? Elle ne l'est pas, puisqu'il est obligé de l'accepter sous peine de la vie, réduit, comme il l'est, à n'attendre sa nourriture de chaque jour que de son travail de la veille. »
Dans le domaine des droits politiques, il est établi depuis longtemps que tous les privilèges de la naissance sont inconciliables avec notre conception de la morale et du droit. Mais le plus important privilège social — celui de la richesse — reste tel qu'il était autrefois et est dévolu à l'homme, comme autrefois, par sa naissance, A l'hérédité de la richesse correspond naturellement l'hérédité de la pauvreté, c'est-à-dire l'existence dans la société moderne d'une classe de prolétaires nés. « Aujourd'hui la masse entière des travailleurs est exploitée par des hommes dont elle utilise la propriété; les chefs de l'industrie subissent eux-mêmes cette exploitation dans leurs rapports avec les propriétaires, mais à un degré incomparablement plus faible, et à leur tour ils participent aux privilèges de l'exploitation qui retombe de tout son poids sur la classe ouvrière, c'est-à-dire sur l'immense majorité des travailleurs. Dans un tel état de choses, l'ouvrier se présente donc comme le descendant direct de l'esclave et du serf; sa personne est libre, il n'est plus attaché à la glèbe, mais c'est là tout ce qu'il a conquis et, dans cet état d'affranchissement légal, il ne peut subsister qu'aux conditions qui lui sont imposées par une classe peu nombreuse, celle des hommes qu'une
législation, fille du droit de conquête, investit du monopole des richesses, c'est-à-dire de la faculté de disposer à son gré, même dans l'oisiveté, des instruments de travail. »
Toutes les révolutions qui ont eu lieu n'ont eu pour but que d'atténuer l'exploitation de l'homme par l'homme. « Aujourd'hui il ne peut y avoir qu'une seule révolution qui soit capable d'exalter les cœurs; c'est celle qui mettra fin complètement et sous toutes les formes à cette exploitation, impie dans sa base même. Or, cette révolution est inévitable. »
Mais en quoi doit-elle consister? Dans la transformation radicale du droit de propriété, car « la propriété est la base de l'ordre politique » . L'exploitation de l'homme par l'homme provient immédiatement de la propriété privée. En vertu de ce droit, tout possesseur peut transmettre ses biens à ses enfants, de génération en génération. C'est ainsi que les uns naissent riches, les autres pauvres, et, comme les riches vivent du travail des pauvres, le droit de la propriété privée fait naître l'exploitation de l'homme. Toutes les différentes formes de revenu qui résultent du droit de la propriété privée, quelle que soit leur dénomination, — intérêt, dividende, rente - — ne sont pas autre chose qu'un « tribut du travail à l'oisiveté ».
Ces mêmes idées sont développées d'une façon plus systématique encore dans le grand ouvrage de Pecqueur, «. Théorie nouvelle d'économie sociale » (1842). Toutes les considérations de Pecqueur ont pour point de départ l'idée d'égalité. Mais le dernier reproche qu'on pourrait lui adresser serait celui d'avoir confondu le point de vue subjectif et moral avec le point de vue scientifique et objectif. C'est sur l'idée d'égalité qu'il se guide
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pour édifier son système de droit moral, mais cela ne l'empêche pas de procéder avec une rigoureuse objectivité dans l'étude des rapports de causalité et des relations de la vie réelle.
Les gens qui sont dépourvus de moyens de production ne peuvent vivre qu'en mettant leur travail, moyennant un salaire, à la disposition des propriétaires de moyens de production ou qu'en louant, moyennant une certaine rémunération, les moyens de production qui leur sont nécessaires. Dans les deux cas, les propriétaires des moyens de production retirent de leur propriété un certain revenu qui leur est payé par les véritables producteurs, les ouvriers. Mais c'est là, écrit Pecqueur, « ou faire travailler autrui à sa place, ou travailler à la place d'autrui : c'est ce qui est le point juste où se noue le nœud gordien de l'économie politique du passé... Tout se réduit à ces deux moments : louer son travail et louer la matière du travail; mais quelle différence entre ces deux modes de location! Louer son travail, c'est commencer son esclavage, louer la matière du travail, c'est constituer sa liberté. Cela se conçoit : le travail, c'est l'homme. La matière au contraire n'est rien de l'homme et, cependant, va tenir lieu du travail de l'homme qui la détient par le fait de la loi humaine, et lui fait valoir une part de richesse comme s'il avait mis son travail dans la création de cette richesse ».
Pecqueur en arrive à cette conclusion que la cause dé l'inégalité existante et de la pauvreté du plus grand nombre ne doit pas être cherchée ailleurs que dans la propriété privée des moyens de production, qui amène l'exploitation des ouvriers par les propriétaires de ces instruments de travail. Mais ce qui, au plus haut point, caractérise Pecqueur, c'est que, bien qu'il nie catégori-
quement la légitimité de toutes les formes de revenu ne provenant pas du travail et bien qu'il condamne même la rémunération inégale des différentes sortes de travail (basée sur leur inégale productivité), il n'est pas le moins du monde partisan de la théorie absolue de la valeur-travail. Ce n'est pas seulement dans la société actuelle que la valeur des produits est loin d'être déterminée exclusivement par le travail demandé par leur production; dans la société idéale de l'avenir, dont Pecqueur nous trace un plan d'une merveilleuse netteté, fouillé jusque dans les détails, le travail ne peut pas non plus et ne doit pas être le seul facteur qui détermine la valeur. « Comme la demande de certaines utilités peut dépasser infiniment les ressources de la production et comme le respect du principe d'égalité et de liberté ne permet d'apporter aucune préférence entre les amateurs d'une utilité dont il n'y a pas pour tout le monde, la loi qui doit guider la gérance nationale dans la distribution des utilités diverses de cette espèce est toujours que le prix de vente soit déterminé par le rapport de l'offre et de la demande, des ressources aux besoins. » Suivant son essence même, la valeur créée par les ouvriers doit être rigoureusement distinguée du travail dépensé dans la production, car, à travail égal, le résultat peut être différent si les ouvriers sont plus ou moins habiles. « Ne dites point, s'écrie Pecqueur, qu'un produit où il y a plus de talent vous plaît davantage, a infiniment plus de valeur pour autrui; que m'importe la valeur que vous et autrui y mettez; c'est de la valeur que j'y ai mise qu'il s'agit; or, je sais que j'y ai mis la même quantité de sueurs et de fatigues que toi et que moi = toi; et nous savons l'un et l'autre que la loi sociale ne peut se déterminer entre moi et toi que d'après la plus stricte égalité.
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Comprenez donc qu'une heure de mon travail vaut une heure du vôtre, dès qu'il y a volonté égale. "
Dans la doctrine de l'exploitation, telle qu'elle est exposée par les saint-simoniens et par Pecqueur, il est facile de distinguer deux éléments : d'une part, elle s'étaie sur des faits réels de la \de sociale et elle est une synthèse rigoureusement logique des rapports de causalité du monde social objectif; d'autre part, elle renferme des éléments subjectifs, de morale et de droit, qui sont logiquement tout à fait indépendants des premiers et appartiennent par leur nature à un tout autre ordre logique. Il est très important de ne pas confondre ces deux groupes d'éléments, car leur distinction rigoureuse rend seule possible une construction vraiment scientifique de la théorie du socialisme, ce qui est l'ambition du marxisme, mais ce à quoi il ne parvient pas toujours.
Pour ce qui est des premiers éléments, qui constituent le côté objectif, scientifique, de la doctrine, il n'est pas douteux qu'ils ne soient l'expression de la réalité. L'existence dans la société moderne de classes ouvrières et de classes oisives est un fait positif; il est également indéniable ([ue celles-ci ne peuvent vivre et percevoir leurs revenus, que parce que les ouvriers sont contraints, ne possédant pas de moyens de production, à travailler pour les classes oisives. Le rapport de cause à effet entre le travail des classes ouvrières et le revenu des classes oisives est prouvé par le fait que lorsque les premières chôment, le revenu de ces dernières disparaît.
Il n'est pas moins manifeste que ces considérations s'appliquent également bien à toutes les différentes formes qu'a prises le revenu qui ne provient pas du travail, dans le cours de l'histoire. Malgré l'opposition absolue en droit, la situation du salarié vis-à-vis du capitaliste
est, SOUS ce rapport, absolument identique à celle de l'esclave vis-à-vis du maître. Les revenus du capitaliste, comme ceux du propriétaire d'esclaves, ne proviennent que de la nécessité dans laquelle l'ouA'rier se trouve de travailler non pas pour lui-même, mais pour une personne étrangère. Sans doute, dans l'esclavage cette nécessité apparaît sous la forme d'une contrainte physique extérieure, immédiate; dans le capitalisme, elle devient une contrainte économique : la menace d'avoir à mourir de faim. Elle n'en reste pas moins une contrainte.
Cette doctrine, dans sa partie scientifique, est donc susceptible de plus amples développements, mais il n'y a rien à y changer ou à y modifier. C'est la vérité même, dont on peut se détourner, car sa lijmière est funeste à ceux qui asserA'issent le peuple ouvrier, mais qu'on ne peut pas ne pas voir dès qu'on la regarde en face. Et, bien que la théorie de l'exploitation soit loin d'être reconnue par les savants — que dis-je, bien qu'elle soit rejetée par tous, en dehors des socialistes, — elle n'en reste pas moins le fonds le plus assuré de la science sociale de notre époque. Et ce n'est que la puissance des intérêts de classe qui force les savants de la bourgeoisie à la repousser.
Mais, en plus de cette partie scientifique, objective, la doctrine que nous considérons renferme aussi des éléments subjectifs, moraux. Il doit en être nécessairement ainsi, ne serait-ce que parce que la notion d'exploitation du travail a un caractère moral. Cette notion constitue, avons-nous dit, la base de la critique socialiste de l'ordre social actuel. Aussi est-il absolument nécessaire de bien la mettre en lumière, si l'on veut comprendre la nature intime du socialisme.
Au sens le plus général du mot, exploiter veut dire
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utiliser un objet dans un but extérieur déterminé. C'est dans ce sens que nous parlons de l'exploitation d'une mine, d'un chemin de fer, de la force combustible de certains matériaux, etc. Il va de soi qu'en ce cas le concept d'exploitation ne renferme aucun élément moral; tandis que le concept d'exploitation de l'homme par l'homme comporte une idée de réprobation morale bien arrêtée.
De même, l'exploitation de l'homme par l'homme désigne l'utilisation de la personnalité humaine dans un but qui lui est extérieur, d'une façon contraire à son intérêt. Notre conscience morale réprouve cette utilisation. Pourquoi? Parce que nous considérons la personnalité humaine comme quelque chose de sacré; parce que nous voyons en elle une fin supérieure; parce que l'homme ne doit jamais être employé par autrui comme moyen pour une fin à lui étrangère. L'idée de l'égalité, de l'égale valeur, des droits égaux de tous les hommes, constitue la base de la théorie de l'exploitation de l'homme par l'homme.
Cette théorie de l'exploitation prouve que, dans la société actuelle, des classes entières de la population — et celles qui forment la grande majorité — sont condamnées à servir à d'autres classes sociales moins nombreuses de moyen d'enrichissement. Pareil état de choses est contraire à l'idée morale de la valeur égale de la personnalité humaine, et voilà pourquoi notre devoir moral, ou, autrement dit, l'idéal le plus élevé, la valeur la plus haute que notre conscience morale développée puisse atteindre, réclame l'abolition de cet ordre de choses.
L'idée de la valeur égale de la personnalité humaine constitue de cette façon un élément moral indispensable de la théorie de l'exploitation. Cette idée, l'anti-
quité ne la connaissait pas; aussi ses philosophes les plus sublimes ne voyaient-ils rien de honteux et de moralement inadmissible dans l'institution de l'esclavage. A cet égard, la comparaison de l'idéal social de Platon avec l'idéal socialiste moderne est très instructive. Il n'est pas rare d'entendre appeler Platon un précurseur du socialisme moderne. Mais c'est à tort. Sans doute, le grand philosophe de l'antiquité demandait pour sa société future la suppression de la propriété privée, mais cela seulement dans la classe maîtresse de la société. En tous points, la société de Platon est le rebours de la société moderne : aujourd'hui, les classes dirigeantes sont riches et possèdent la propriété, les classes subordonnées n'ont rien; tandis que Platon voulait que les classes dirigeantes fussent pauvres et que les classes subordonnées eussent la richesse et la propriété. La suppression de la propriété privée était pour le créateur de la philosophie idéaliste un moyen de rendre les classes maîtresses des philosophes et des guerriers les plus aptes possible à leur rôle de défenseurs de la patrie, d'étouffer en eux tous les désirs et les intérêts égoïstes, d'en faire comme les « nobles chiens maigres qui gardent le troupeau». Mais toutes les autres classes, en dehors des guerriers et des gouvernants, gardent, dans l'Etat de Platon, la propriété privée; même l'exploitation de l'homme par l'homme persiste sous sa forme la plus brutale, l'esclavage. Seuls, les Hellènes ne doivent pas être esclaves; quant aux barbares, leur transformation en esclaves apparaît à Platon comme le lot naturel des vaincus. La société future de Platon a un caractère absolument aristocratique; aussi est-elle l'antipode du socialisme moderne.
Si l'on séparait la théorie de l'exploitation de l'idée