Russie méridionale
En 1842, Antoine Demidoff, le grand métallurgiste de l’Oural, avait confié à Fernand Le Play une mission en Russie méridionale. Le Play n'avait aucune confiance en l'avenir de l’exploitation du charbon et il considérait que la fabrication de la fonte ne pouvait pas trou-
ver des conditions économiques assez avantageuses pour lutter avec succès contre les produits des forges situées sur les bords de l’Oka, affluent de la Volga, ou dans la chaîne de l’Oural.
Le rapport de Le Play eut pour effet de détourner l'initiative industrielle de la Russie méridionale pendant près de 30 ans. L’avenir devait démentir complètement ses prévisions.
La métallurgie a fait son apparition en Russie méridionale en 1871, avec l’usine construite par un Anglais, du nom de John Hughes. La métallurgie dans cette région se développa avec une extrême rapidité grâce à l’afflux des capitaux étrangers. Les usines outillées suivant les derniers progrès de la technique ne tardérent pas à atteindre la production de l’'Oural pour la fonte et à la dépasser pour l'acier.
Dans les dernières années du xix® siècle, l’industrie métallurgique de la Russie méridionale était très florissante : on ne s’inquiétait pas de l’avenir et on ne prenait à Krivoi-Rog que les minerais contenant au moins 65 % de fer.
Usines Hughes. — Les usines Hughes avaient eu des débuts difficiles, elles avaient été sauvées par l’ensemble des circonstances favorables qui avaient développé l’industrie houillère : tarifs douaniers protecteurs, construction de voies ferrées nouvelles et exploitation des minerais de fer de Krivoiï-Rog. Il convient d’y ajouter les commandes de raiis pour l'Etat, commandes qui à cette période critique constituaient des subventions, par suite des prix avantageux pour le fabricant.
En 1882, l'ère de prospérité commença et en 1896 une
ville ouvrière de 25.000 habitants avait en quelques années remplacé la steppé:
Cofitrairément äux principes adoptés par d’autres exploitations, les usines Hughes s'étaient établies sur le charbon ; cela semble plus favorable que l’emplacement sur les minerais pour des usines qui, non seulement font de la fonte, mais transforment en outre la fonte en fer et en acier. Les usines Hughes possédaient à Krivoï-Rog des gisements de fer qu’elles exploitaient elles-mêmes ; malgré les frais de transport correspondant à une distance de 450 verstes, cette circonstance était favorable, car les fluctuations des cours dü minerai n’intervenaient pas. Ces usines possédaient également quelques gisements dans leur voisinage, mais la teneur ne dépassant pas 40 %,, les minerais n'étaient utilisés que pour des mélanges.
En 1895, les usines Hughes comprenaient : 5 hautsfourneaux; 11 fours Martin, un puddlage, des trains à rails, des trains marchands, une fabrique d’éclisses et de boulons ; les productions étaient :
Production de la houille ..:. 4 4. 34.122.913 pouds — EU COR Mes EN 12,998.857 — — dé la fonte 1.155.144. M0:454:445 = -— du ferro manganèse ......... 266.648 — — dé PacienR Er TASER 349.533 —
Production des rails 4.:..,,.4:,.:...:.. 3.994.453 pouds — des fers marchands ......... 058.359 — — du fer de puddlage ......... 759.690 — — des minerais de fer ........, 15.361.694 — — des briqueBi ss aber 10.090.782 —
L'Etat était le plus gros client pour les rails, car il poursuivait l'achèvement du Transsibérien ; il pré-
Voyait le doublement d’un grand nombre de lignes et le remplacement des anciens rails par d’autres plus lourds, permettant d'augmenter la vitesse des trains. Par contre, l'Etat commençait à confier des commandes à des sociétés constituées avec des capitaux étrangers à la condition que la fabrication fut exécutée en Russie avec des ouvriers et des matériaux russes. L'Etat provoquait ainsi la concurrence, la production augmentait et les prix diminuaient,
Société des forges et des acieries de Briansk. — La première usine de cette société, constituée en 1873, fabriquait à Biejitsa (gouvernement d’Orel) des rails, en utilisant des fontes anglaises ou de vieux rails en fer. Cette société ayant réalisé de sérieux bénéfices décida de s'affranchir des fontes anglaises, en construisant des hauts fourneaux à Ekaterinoslaw. En 1895, elle avait construit : 118 locomotives, 827 wagons de marchandises, 195 wagons citernes, 478 trucks, ce qui représentait, avec les fabrications de moindre importance un poids de métal de 2.278.234 pouds. L’outillage comprenait : 4 hauts-fourneaux, 3 fours Martin à sole basique, 1 à sole acide, 24 fours à puddlier, des trains à rails, des trains marchands. Des ateliers de chaudronnerie, de construction mécanique, une usine de produits réfractaires complétaient ces installations. Les laitiers étaient cécés à une usine voisine qui les utilisait dans la fabrication du ciment et des briques.
La Société des Forges et des Aciers de Briansk possédait des minerais à Krivoï-Rog depuis 1887 ; en 1894, elle avait acquis un charbonnage dans le gouvernement d’Ekaterinoslaw et dans le district de Slaviansk.
La production de l’usine d'Ekaterinosiaw a été en 1895:
Coke HAE se 2 4.207.457 pouds FOUtE Re RME" MIE ra 8.803.000 — Acier Bessemer ....... FUTLNIA 504 OA ‘Acier doux Martin.......... 695.968 — MD MIS EE SOA RE 796.048 — FRATIE Re PRES IN Rte 3.795.096 — Société de la Dnieprovienne. — Cette société fondée
en 1889 avec des capitaux belges a pu, dès ses débuts, distribuer à ses actionnaires des dividendes de 70 à 80 %, grâce à son outillage et surtout à son excellente direction. L'usine située dans le gouvernement d’Ekaterinoslaw, non loin de celle de Briansk comprenait 4 hauts . fourneaux, 152 fours à coke, des aciéries Bessemer et Martin, un puddlage et des laminoirs.
La Dnieprovienne possédait des mines de fer à Krivoi-Rog et elle avait fondé la Société houillière du centre du Donelz qui lui fournissait son charbon, Les moyens de production et la concentration que nous venons de signaler lui avaient permis d’atteindre les productions suivantes, en 1895 :
FORtes AM LAINE NE RARRRES 9.000.000 pouds Ferro-manganèse .......... 258.000 — Fer DuddIé L'AUTRE 900.000 — Acier Bessemer .........,.. 4.000.000 — ACier MATIN ee NEUTRE 2.500.000 — HAS Er AR LT CRAN 3.000.000 — Fers marchands Tee 1.290.000 —
La fabrication des rails n’absorbait pas une grosse partie de la production ; la Dnieprovienne fabriquait
aussi des profilés, des bandages, des essieux, des tôles.
En 1895, la société de Briansk, en accord avec la Société française des Mines et hauts fourneaux de Krivoi-Rog venait d'acquérir les derniers terrains disponibles. Ces sociétés, aux termes de leur contrat devaient payer aux paysans une redevance de 1 kopeck par poud de minerai extrait ; elles leur garantissaient en outre une extraction minimum de 8.000.000 de pouds par an. Dans ces conditions, il ne semblait pas possible que de nouvelles affaires métallurgiques s’établissent dans la Russie méridionale sans pouvoir s’assurer l’approvisionnement de leur minerai et de leur coke.
La Société des Aciéries du Donetz avait été constituée en 1893 par le groupe français de Huta-Bankova ; elle prenait son minerai à Krivoï-Rog et sa houille dans les charbonnages voisins. Le seul haut fourneau qu'elle possédait à ses débuts produisait 135 tonnes de fonte par jour. Elle ne faisait que des rails ; l'Etat et la Compagnie de Moscou-Kazan avaient facilité ses débuts par leurs commandes.
La Société de Donelz-lourew était une affaire allemande datant de 1895. Elle n’avait pas à Krivoï-Rog ses propres minerais, elle se les procurait dans la région.
La Société de Doubovaia-Balka était une société française par sa forme et s?s capitaux, qui n'avait pas d'usine métallurgique, elle exploitait à Krivoï-Rog une mine très importante. '
Une autre société française, celle des Mines et hautsfourneaux de Krivoi-Rog était une des seules qui produisaient de la fonte uniquement pour la vente, con-
J. Ordinaire HOLG
trairement à l’usage des autres sociétés métallurgiques.
En 1897 l'extraction du minerai de fer en Russie méridionale atteignait 1.935.000 tonnes dont 1 million 771.000 pour la région de Krivoï-Rog.
Les années 1896 et 1897 ont marqué le maximum de leemballement métallurgique ». A cette époque d’ailleurs, la fabrication de la fonte donnait un bénéfice de 30 à 35 %,. Malgré le grand nombre d'usines bien outillées qui existaient déjà, de nouvelles entreprises se créèrent ; la productivité des hauts-fourneaux de la Russie méridionale fut augmentée de plus d’un quart par l’usine de Taganrog, celle de la Providence russe, celle de Nicopol-Marioupol et par celle de Kertch constituée par la société de Briansk. D’autres usines, notamment celles de Makievka et de Konstantinovka, augmentèrent également d’un quart la production générale. En deux ans, de 1897 à 1899, les nouvelles usines avaient donc augmenté la production de moitié pendant que les anciennes accroissaient la leur. Il en résulta qu'en 1900 la production de la fonte fut double de ce qu’elle était en 1897,
Le marché intérieur ne pouvant absorber cette production, une crise en résula et en dix-huit mois les prix baissèrent de 50%. A partir de ce moment les Français et les Belges ne créèrent aucune affaire nouvelle, ils se bornèrent à soutenir et à réorganiser les entreprises atteintes par la crise de surproduction.
H convient d'ajouter que les industries connexes telles que construction mécanique, fonderie, produits réfractaires, ont également subi l'effet de la crise.
die
En 1901, l’industrie sidérurgique comprenant : les hauts fourneaux, les aciéries et les industries, connexes (construction mécanique et métallique) groupait 26 sociétés de forme belge. Leur capital nominal était de 148.812.000 francs et leurs emprunts, sous forme d'obligations, s'élevait à 35.600.000 francs. D'autre part, certaines sociétés, telles que la Providence Russe et les Ateliers franco-russes étaient soutenues par les capitaux belges.
Dans son rapport présenté au Ministre de l'Industrie et du Travail de Belgique (L'industrie dans la Russie méridionale. Sa silualion. Son avenir, 1907), Marcel Lauwik a évalué à 203.612.000 francs les capitaux belges investis dans les 26 sociétés.
En 1901, quatre sociétés de forme russe fondées et administrées par des belges, possédaient un capital de 81.500.000 francs et 31.888.000 francs d'obligations. Ces chiffrés ne tenaient pas compte des participations belges, parfois très importantes, dans d’autres sociétés qui n'étaient pas exclusivement belges,
À la suite de la crise de surproduction de 1897, certaines sociétés belges périclitèrent, d’autres disparurent et sur les 26 qui existaient en 1901 une dizaine subsistaient en 1906, représentant un capital d’environ 110 millions. Û
La révolution de 1905 par l'agitation qu’elle créa et surtout par les crises qui en résultèrent exerça une influence cotisidérable sur l’industrie de la Russie méridionalé. En décembre 1905 la production de la fonte diminua d’environ 40 %, celle des aciers finis de 34%,
Les expéditions, entravées par la grève des chemins de fer, diminuërent de 50 %.
Les statistiques suivantes montrent qu'à partir de 1902 ou 1903, années où les productions ont été minima, la production métallurgique du Donetz tendait à augmenter.
Produits finis Années Fonte Acier en lingots en acier
ee — —
1902 84.272.815 pouds 68.946.233 pouds 55.475.524 pouds
En 1911, la production de la fonte atteignait 153 millions 925.000 pouds et celle des produits finis 120 millions de pouds.
Il résulte des études faites au début de la guerre que les ressources connues de Krivoï-Rog étaient estimées à 80 millions de tonnes ; quant aux ressources probables, elles étaient évaluées à 200 millions de tonnes. Les mines de l’isthme de Kertch semblaient encore plus riches et des études approfondies tendaient à montrer qu'elles contenaient 500 millions de tonnes de minerai.
La Russie en était presque exclusivement aux produits demi-ouvrés ; elle manquait d’usines de produits finis tels que les fabriques de quincaillerie, les ateliers de constructions mécaniques et métalliques.
Les capitalistes belges l'avaient compris et ils fondaient de nombreuses usines dans la Russie méridio-
nale ; on pouvait évaluer à environ 300 millions de francs les capitaux investis par les Belges dans diverses affaires.
Les sociétés françaises, malgré l’importance qu’elles prenaient de jour en jour n’arrivaient pas à la même époque à grouper des capitaux aussi élevés. Les Allemands possédaient la Société métallurgique de Donetz- Iourew et un groupe américain avait participé à la création de la Société minière et métallurgique de Nicopol- Marioupol pour la fabrication de la fonte au manganèse.
Les capitalistes russes n’avaient pas su réagir contre cette emprise étrangère et ils commencçaient à la regretter.