‹ L'évolution intellectuelle de saint AugustinChapitre 30 sur 88 · CRITIQUE DE LA PHYSIQUE DOGMATISTE · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE LA PHYSIQUE DOGMATISTE

<)ien plus loin, et nous leur sommes, à cet égard, fort inférieurs. Nous l'emportons sans doute sur les poissons, qui se trouvent plongés dans une obscurité presque totale. Nous n'en sommes pas moins gênés par l'air, comme ils le sont par l'eau. Si nous ne souffrons pas d"un tel état, c'est simplement parce que nous n'en connaissons pas d'autre. La taupe ne soupçonne pas qu'on puisse avoir des clartés supérieures aux siennes. Nous sommes dans une situation à peu près identique (i).

On objecte, il est vrai, que sur ce point, l'art vient heureusement en aide à la nature. Le peintre voit ce qui échappe au vulgaire, et, aux premiers sons de la flûte, le musicien reconnaît la pièce qusi se joue. Mais eombien rarement peut-on s'offrir im pareil luxe (2) !

.Si, du moins, nos sens étaient, dans leur modeste sphère, des témoins parfaitement fidèles, nous pourrions, malgré tout, connaître par eux un petit coin du monde. Mais, si, par hasard, 11s nous trompent, toutes nos connaissances physiques se trouvent, par là même, en défaut. Epicure en convient. Qu'on me montre, dit-il, qu'un d'entre eux m'a induit une foi en erreur, je ne croirai plus désormais à aucun. A son avis, toutes leurs données se' montrent toujours absolument exactes. Ainsi, le soleil nest pas beaucoup plus grand qu'il paraît à la vue, bien qu'il ne semble pas avoir plus d'un pied de largeur, et que certains mathématiciens le regardent comme dix-huit fois plus ^'aste que la terre. Il peut être, pourtant; le même philosophe Taccorde, un peu plus étendu qu'il ne semble. N'est ce pas accorder déjà qu'une certaine erreur reste toujours possible ? L'épicurien Timagoras affirme qu'en pressant sur son œil il n'a jamais vu double la flamme d'une lampe. Sur ce point, dit-il, ce ne sont pas les sens qui se prononcent, mais l'esprit. Comme s'il s'agissait ici de jugement, non de vision (3) !

En réalité, les méprises des sens sont innombrables. Quelques exemples, particulièrement significatifs, suffisent à le montrer. Un bâfon plongé dans l'fau paraît aussitôt brisé (4). Quand

(1) Prinr. Acnd., II, 25, 8o-8r.

2) Prior. Acad., II, 27, 86. Cf. 7, 20.

C?) Prior. Acad., II, 26, 79-80.

(4) Cont. Acad., III, 26; Solil, II, 10; De Trin., XV, 21. Cl. Prior. Acad. II, 7, 19 et 25, 79.

un navire longe la côte, il semble à ceux qui le montent que les tours qui sont sur le rivage se meuvent constamment (i). On croirait, par contre, à voir voler certains oiseaux, que leurs ailes demeurent immobiles (2). Voyez le cou d'une colombe : il reflète tour à tour les couleurs les plus diverses, et à chaque instant il se montre différent sans subir, pour cela, le moindre changement (3). Que de fois nous prenons la voix de quelqu'un pour celle d'un autre (4) ! Certains jumeaux se ressemblent tellement qu'on les confond à chaque instant (5). Qui ne confondra de même plusieurs peintures d'un même objet, ou plusieurs empreintes d'un même sceau (6) ! Qui se chargerait de reconnaître un 'œuf parmi plusieurs, sans jamais se tiomper (7) ? Un bon tableau, ou même un simple miroir, nous donne l'illusion de la ralité (8). Pour passer à un nouvel ordre de faits, voici un poids qui est lourd pour un homme, il sera léger pour un chameau (9). L<es feuilles de l'olivier sont pour nous trop amères ; le bouc y trouve ses délices (10). ÏVIille autres exemples pourraient être cités. Mais par ceux-ci on voit déjà assez combien les sens nous trompent. Nous les prenons si fréquemment en défaut que nous ne pouvons pas avoir en eux la moindre confiance. Rien en effet ne nous permet de distinguer les perceptions véridiques de celles qui se trouvent fautives (11).

Tout le monde, d'ailleurs, est bien obligé de reconnaître qu'il y a certains états où aucune de leurs indications ne mérite créance. Ainsi en va-t-il dans nos rêves (12). Ennius en eut un où il vit Homère, 011 il entendit même de sa bouche une longue

(i) Cont. Acud., in, 26; Solil., II, 10; De Trin., XV. ->!. Cf. Prior.

Acnd., II, 25, 81.

(•?) Cont. Acad., III, 26.

(3) Cont. Acad., III. 27.

(/l) Cont. Acad.. III. 27: SoUL. II, 12.

(5) Solil. II, 10. Cf. Prior. Acad., II, 17. 54: 18, 67-68; 26, 84-85.

(6) Solil., II, 10, XI. Cf. Prior. Acad., II, 26, 85-86.

(7) SoUL, II, 10, i3, i5. Cf. Prior. Acad., II, 17, 54; 18, 58; 26, 86.

(8) Solil, II, 10, II, 17, 18.

9) Cont. Acad.. III. 27.

(10) Cont. Acad., III, 26.

(n) Cont. Acad., III, 26 et II. i4. Cf. Prior. Acad., II, 26, 83. (la) Cont. Acad., II, 21 ; III, 26, 28; Solil, II, 10, i3, 17; De Trin., XV, .21. Cf. Prior. Acnd., II, i5, 47-48; 16, 5i ; 27, 88.

CHUKjLE DE LA l'IIVSIQUE DOGMATISTE '.ii[)

tirade. A son réveil, il reconnut son erreur. Il n'en avait pas moins été tout à fait dupe. Nous le sommes tout autant en beaucoup d'occasions. Souvent, dans notre sommeil, nous voyons une foule d'objets d'une façon si nette et si précise que nous ne doutons aucunement de leur réalité; quand nous sommes éveillés, nous jugeons cependant que c'étaient de simples apparences. (^)ui nous prouvera que, même à l'état de veille, nous ne sommes pas victimes d'une semblable duperie (i) ?

Il y ri des gens atteints de démence dont toute la vie n'est qu'un long rêve. Aucun homme sain d'esprit n'est plus certain de ce qu'il voit que ces malheureux ne le sont de ce qu'ils imaginent. Dans Euripide, Hercule perce de flèches ses propres fils, comme s'ils étaient les enfants d'Eurysthée, et, par suite de la même illusion, il donne la mort à son épouse et à son père. De même, dans une pièce d'Ennius, Alcméon, saisi d'un transport analogue, voit une flamme se dresser devant lui, des serpents livides marcher à sa poursuite, des ennemis l'assaillir avec des torches ardentes, et il s'écrie : (( ^'oilà qu'Apollon prépare sa flèche, appuyé sur son arc ; Diane lance de sa main gauche un trait brûlant )). 11 dit bien que son cœur dément le rapport de ses yeux. Mais ceux-ci ont dû lui donner des visions singulièrement vives, pour qu'il s'exprime comme il le fait. Aucune réalité n'eût pu produire sur lui un effet plus saisissant. Qui nous assure que nous ne sommes pas continuellement sujets à des illusions du même genre (a) ?

Dans un tel état d'incertitude, avec des moyens d'information si peu satisfaisants, il est vraiment fort téméraire de vouloir expliquer l'univers. Celui-ci échappe tout à fait à nos prises (3) Le ciel doit-il être conçu comme une sphère qui fait le tour dp la terre, ou comme un disque qui la recouvre en s'appuyant sur elle (Zi) ? Ce firmament auquel sont attachés les astres se meut-il avec eux, ou reste-t-il, au contraire, immobile, tandis

(i) Prior. Avdd.. II. 27, 88. Augustin donnera plus tard, mais dan? un but toul autre, des exemples de rêves plus usuels (Y. De riir. ger. jiro iiKirl.. i:>-i5j.

h) Prior. Acod., II. i5, 48; 17, 52-53: 28. 89-00. Cf. Conl. Aend.. Il, 11: III. 25, 28; SoUL. II, II, 17; De Trin.. XV, 21.

(3) Cont. Acad.. III, 2^ init. Cf. Prior. Acad., II, 20, 79 init.

Cl) De C.eu. ad lift., II, 20.

qu eux-mêmes se déplacent sans cesse (i) ? La lune est-elle éclairée par le soleil, ou a-t-elle, comme lui, sa lumière propre (2) ? La terre porte-t-elle sur son autre face des hommes dont les pieds sont opposés aux nôtres, ou n'est-elle habitée que sur sa partie supérieure (3) P Nul ne peut le savoir. De pareilles questions nous dépassent, et on ne peut formuler à leur sujet que de timides suppositions. Les théories des astronomes l'emportent incontestablement sur celles des Manichéens (4). Aucune d'elles pourtant ne saurait s'imposer (5).

Comment pourrions-nous bien comprendre le monde, si nous n'arrivons pas seulement à bien nous connaître (6) ^ Or nul de nous ne sait bien ce qu'il est. De quoi notre corps est-il fait 1' Les médecins distinguent en lui l'air qui réside dans les poumons et qui se répand du cœur par les artères jusqu'à l'extrémité de nos membres, le feu qui nous échauffe dans le foie et qui nous éclaire dans le cerveau d'oii partent nos divers sens, enfin l'eau et la le ne dont se forme la chair et qui représentent, par rapport au.x. aulros éléments, la partie passive de notre être (7). Mais, sur ce sujet, leurs théories demeurent fort conjecturales, malgré les efforts qu'ils font pour les prouver (8). Que d'autres choses leur sont tout à fait ignorées ! Comment se forme le germe et d'où lui vient sa vie ? A quel moment commence-t-il d'avoir du sang, de la chair, des os, de la moelle ? Combien y a-t-il d'espèces de veines et de nerfs ?. Comment peut-on expliquer que les unes arrosent, que les autres relient tous nos organes P Doit-on rattacher aux nerfs la peau qui les recouvre, aux os les dents qui sont dures comme eux, mais n'ont aucune moelle, ou les ongles qui repoussent, quand on les coupe, tout comme les cheveux ? Faut-il dire que les veines servent à vivifier l'orga-

(i) De Gen. ad litt., II, aS.

(2) De Gen. ad litf.. IL 3i : Epist.. LV, 6. 7; Enarr. in Psalm., X, 3. V. su.pra, p. 287, n. i.

(3) De Civ. Dei. XVI. 9. V. supra, p. aSo. not. 6.

(4) C.,nf...\. 6. 8, 9. V. supra, p. 237-208.

(5) Les références des note? précédentes montrent qu'Augustin ^ persisté dans cette manière de voir même après s'être séparé des Académiciens.

(6) Pr/or. Acad. II, Sg, 122. Cf. De anim. et ejus orig. IV, 6.

(7) De Gen. ad litt. VU, 20-21.

(8) De Cm. ail litt. VII. 20, init.

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