CRITIQUE DE LA PHYSIQUE DOGMATISTE
nique à l'intervention d'une intelligence souveraine, qui a mis de l'ordre daii> a- t haos (i). Xénoplianc, venu un peu auparavant, avait soutenu, au contraire, que l- monde a toujours existe, comme il existera toujours, qu'il est un par nature et identique avec Dieu (2). Par ailleurs, Parmenide le fît venir du feu, Leucippe et Démocrile du plein et du vide, Empédocle des quatre éléments, Pythagore des nombres (3). Enfin Socrate vint et coupa court à foutes ces recherches. Son maître Archelaiis, élève d'Anaxagore, enseignait, comme celui-ci, que l'univers est fonné de particules homogènes, diversement combinées par un esprit ordonnateur (4). Lui fit descendre la philosopihc du ciel sur la terre. Plus exactement il la détourna des études physiques pour l'orienter uniquement vers les questions morales (5). Les mêmes controverses n'en reparurent pas moins après sa mort. Disciple de Pythagore, qui expliquait tout par les mathématiques, Platon exposa une autre théorie, d'après laquelle le monde a été fait d'une matière informe par un esprit divin (6). A.ristote enseigna qu'ai'icune intelligence n'a pu le concevoir, que, par ailleurs, aucune force ne pourrait le détruire, qu'il n'a pas commencé et ne finira point (7). Les Stoïciens soutinrent, au contraire, qu'il a été produit en vertu d'une idée directrice, toujours présente en lui, et qu'il sera un jour consumé par le feu. Ils s'attachèrent, avec un soin spécial, à établir que, seul, un merveilleux artiste a pu en régler l'harmonie, que sa main 's'y reconnaît dans les moindres détails, et, par exemple, dans l'organisation si délicate des abeilles et des fourmis (8).
(0 De Civ. Dei. VIII, 2 et Prior. Acad., II, 87. 118. Cf. De Civ. DeJ. XVIII. 4i, n. 2; Cont. JnUnn., IV. 70 et Ephf.. CXVITI, 2.3.
(3^ Prior'. Acml, II, 87, 118. Cf. De Civ. Dei. VII. 17; XVIII, aS et Cont. Julian., IV, 76.
(3) Prior. Acad., II. 37, 118. Cf. Cont. JuUan., IV, 70. Augustin rappelle ailleurs la physique de Démocrile (Cont. Acad., III, 28; Epist., CXVIII, 27-81), celle d'Heraclite (De Civ. Dei. VI, 5, n. 2) et celle de Pythagore (De Civ. Dei, VIII. 2 et 4: XVIII, 87, etc.).
(4) De Civ. Dei, VIII, 2, Cf. Tuscul. V, 4. ro.
(5) De Civ. Dei., VIII. 3. Cf. TuscuL. V, 4, 10 et ir.
(6) De Civ. Dei, VIII, 4. Cf. Prior. Acad., II, 87, 118.
(7) Prior. Acad., II, 58, 119. Aurugstin fait allusion, dans la Cité de Dieu (XVIII. 4i, n. 2) à cette dernière théorie.
(8) Prior. Acad., II, 87, 119-88, 120. Augustin fait allusion à la physique des Stoïciens dans une de ses lettres (Epist., CLXV, 1-7).
32 i l'évolution intellectuelle i>e saint augustln
Straton de Lampsaque estima, en sens inverse, que, si les prêtres se reposent, les dieux peuvent bien jouir du même privilège. Il les déchargea donc de tout souci des choses de ce monde et expliqua l'ensemble de l'univers sans recourir aucunement à eux. Il soutint que tout est ici-bas l'œuvre de la nature. Mais, pour rétablir, il recourut simplement à la pesanteur des corps et à leurs facultés motrices, non à un mouvement passif d'atomes ci' heurtent dans le vide, comme avait
fait avant lui DeiuocriLe i Epicure, formé à l'école de ce dernier philosophe, se sépara également de lui sur un point essentiel. Ce voluptueux, en effet, laissa les particules atomiques, ces servantes de ses plaisirs, qu'il embrassait dans les ténèbres, quitter leur droit chemin et passer sur le terrain d'autrui, ce qui lui fit dissiper en procès son héritage paternel (2). Ainsi, les philosophes ne s'accordent même pas sur les prinripe? les ]^]u< élémentaires de la physique.
X j)hi5 forte raison no «mirnirnt-ils s'entendre sur les divers détails de cette étude, - si complexe. Zenon identifie
le Dieu suprême, dbnt Fintelligence crouVerne toutes choses, avtr l( Il u (3). Cléanthe, son discipli . i< ( on fond plutôt avec le soleil (4). Les Stoïciens donnent les dimensions de ce dernier astre, comme s'ils l'avaient mesuré -au (^ordeau. Beaucoup, en dehors d'eux, contestent leurs calculs (5). Xenopharie dit ruie la luiie est habitée, et il la présente comme une autre terre, couverte de montagnes et de vallées. A d'autres une pareille idée paraît extravagante (6). L'école du Portique admet l'existence des « antipodes », c'est-à-dire, de régions terrestres qui se trouvent opposées à celles oij nous vivons et dont les habi-
(i; ! iior. .1. <)•/.. II. 38. i-.'i. Aiigii^Hn rappelle nnf fois, inriiU'inmcnt, la ilirologio do Straton, d'après un texte de Varron (De Civ. Dei, VI, 10. 1).
(3) Cont. Aca(]., III, 28.
(.>! Cont. Acod.. III. 38. Cf. Prior. Acnd.. 11, /,i. i->r,. Cicéron dit plutôt que Zenon identifie Dieu avec l'éther.
(fi) Prior. Acad.. IT, 4i, 126.
(.")) Prior. Ac',.l.. If. ^1, 126. Augustin fait allusion, dans une de ses letlref? (Epist.. XIV, 3), aux opinions contradictoires qui ont été soutenues sur la grandeur du soleil.
(6) Prior. Acad., II, 39, i23. Dans le De Gçnesl ad lilteram IT, 38, Augustin fait aussi allusion aux diverses théories qui ont été émises sur les «spriis attachés aux astres.
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tanls ont les pieds touiixés en sens in\eise des nulles. Ulie i'oule de gens ne voient dans cette conception qu'un pur délire (i). Hicetas de Syracuse soutient, au rapport de Tlieppiirasle, que le ciel, le soleil, la lune et les étoiles, en un mot tous les corps qui se trouvent au-dessus de nous, "sont immobiles, que seule la terre se meut, en tournant sur son axe a\ec une extrême' rapidité. Une telle théorie fait sourire Epicure. D'autres rient aux éclats de celle que lui-même propose. Aiiston de Chios, comme Socrate, dit bravement qu'en pareille matière on ne peut rien savoir (2). De fait, pour connaître le monde, il faudrait l'explorer ru détail, le disséquer, conune avec (iii >calpel, en mettre à nu les diverses parties et les examiner à loisir (3).
Seuls, l'es « açiatomistes » ont appliqué cette méthode à l'étude de l'homme. Encore n'ont-ils pas obtenu de résultats certains. Les (( empiristes » leur objectent, en effet, que, peut-être, en procédant ainsi, ils altèrent les organes et se mettent dans linpossibilité de les bien observer (4). Aux uns et aux autres s'opposent les (( dogmatistes i) et les a méthodistes » (0). Tous expliquent notre corps de diverses manières et tous combattent les explications des écoles rivales.
A-t-on seulement pu s'entendre sur l'àme •' Tour à tour on l'a identifiée avec les atomes, avec quelqu'un des éléments^ l'air, le feu ou l'éther, a^-pc telle ou telle partie de l'organisme, par exemple. Te sang, le cœur ou le cerveau, ou encore avec l'harmonie de nos membi'e'^ fCi'). T^os uns disent qu'elle est
(i) Prior. Icdf/.. H, 3(), 120. Cî. De Civ. Drl, XVI, ç\. supra,, p. 2.35, n. 6.
(•i) Prior. Arad.. Tl. .;>9. i23. Dans le De Genes'i ad llttenim II, 28, Augustin fait encore allusion aux théories opposées qui ont été émises sur ce même sujet, en ajnntant qu'on ])eut malaisément en sa\o)r quelque chose.
(3) Prior. Aea<l.. Tl, 39. 122.
{^) Prior. /lcad.,,11. 39, 122. Dans le De anima et ejus origine, IV, 3, Aufrnstin parle des « analomistes w qui ont disséqué jusqu'à des hommes vivants pour pénétrer les secrçts de l'organisme. Mais c'est! pour ajouter que, malgré leurs efforts, notre propre corps reste pour nous très mystérieux (ibid., 4. 5). Plus loin, il leur oppose les « empiristes », et il fait remarquer que ces deux écoles rivales correspondent à deux parties bien tranchées des études médicales {ibid., 7 init.).
(5) De anim. ef ejus orig., IV, 7 fin.
(6) De irin.. X, 9. Voir aussi De Gen. «d lill. VI, Ao : VII, i suiv. Cf. Prior. Acnd.. II, 39, 12/Î.
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immortelle, les autres qu'elle est destinée à mourir. Parmi les premiers plusieurs affirment qu'elle peut émigrer dans le corps d'un animal, d'autres le nient. Parmi les seconds, plusieurs admettent qu'elle meurt avec l'organisme, d'autres qu'elle lui survit pendant un temps plus ou moins long (i).
Ainsi, les théories les plus opposées ont été soutenues jusque sur les sujets qui nous touchent le plus directement et qui semblent offrir à nos recherches le moins d'obstacles. D'autre part, elle ne sont point l'œuvre de gens peu avisés^ ou peu instruits, qui ne leur auraient prêté qu'une attention médiocre. KUes viennent, plutôt, de penseurs éminents, qui ont consacré tous leurs loisirs à ces sortes d'études, en s 'aidant des multiples tiavaux de tous leurs devanciers. Puisque de tels hommes ne sont pas arrivés à se mettre d'accord, puisqu'aucun n'a su dégager des conclusions qui s'imposent à tous, pouvons-nous, franchement, nous flatter de posséder jamais, en pareille matière,la pure vérité ? Si nous avons nous-mêmes quelque prudence, oserons-nous prendre parti pour un plutôt que pour un autre ? Devant leurs contradictions multiples et incessantes, ne conclurons-nous pas, avec plus de raison, que la tâche qu'ils se sont imposée était au-dessus de leurs forces, en d'autres termes, que l'homme ne se trouve point en état de pénétrer le mystère du monde (3) ?
Pour mieux nous convaincre des limites forcées de notre connaissance, voyons quels moyens s'offrent à nous de sonder la nature. Nous n'en possédons pas d'autres que nos sens. Or ceux-ci n'ont jamais qu'une portée fort limitée. Prenons celui de la vue, qui est bien de tous le plus puissant. Il ne dépasse pas un cercle restreint. J'aperçois la campagne voisine, mais non celle qui lui fait suite. Encore, dans la première, ne saurais-je distinguer une personne un peu éloignée. On parle d'un sujet privilégié, dont la vision restait parfaitement nette jusqu'à une distance de 800 stades. Mais certains oiseaux voient
(i) De Civ. Dei, XVIII, 4i, n. 2. Cf. Prior. Acad., II, 89, 12^.
(,a) Epist., I, 2; Enchirid., 3 init. Cf. Prior. Acad., II, 36, 116-117.