CRITIQUE DE LA LOGIQUE DOGMATISTE
Les ciiliiiucs soul('\éos conlre lii |)li>siqiir, continue Augustin, poileni déjà roiitic la lojjique elle-même. Cette seconde partie de la |)hilosopliie est intimement liée à la première, car elle serl à la consliliicr (i). Mais on peut fornuiler contre elle des objections spéciales, (jiii en accuseront plus vigoureusement encoïc la faiblesse. Celles-ci se liiciil, coimne les précédentes, soi! (le l'autorité des sages, soil justenuMil de celle raison que prôneni tanl les dogmalistcs (2).
La logique, dit-on, esl la science du vrai. Elle nous apprend à distinguer la réalité de lillusion, à n'énoncer jamais que des jugements absolument certains. Mais les plus grands philosopbes ont estimé qu'une paicille tàcbe est irréalisable. Ils s'accordent à dire que les connaissances même qui semblent les phis sures restent toujours sujettes à caution T.S).
(l^ Cniil. !<■(;,/. 111. ■>."> \n\i.
{'>■) Ici ciunic les deux poiiils de \\\c sont assez nettement disliiifrués par Aufjusiin Ini-nièinc (Coiif. And. IIÎ, i5 fin of suiv., 18 init.), l't par Cicéron qui les expose sépnrénieni (Prior. Acad., 9.8, 91 et suiv. ; \(). lia e( suiv.l.
(3} Dans le Coiilra Acadeinicos fil, i/j), l'aif^ument est senltsment insinué par Alype. qui dit «pie Soerate. Platon « et les autres anciens » n'ont pas cru pouvoir se prcnninir cpnltc l'erreur autrement qu'en s'abstenani de loul « assentiment ». Mais il est exposé foui au long dans un passajre des Arndémi(jues (Prior. Acad., II, ^3, 72-24, 76) qu f'i.'lerlccuteur d'Au<nistin a ici certainement en vue.
CKlTiyUE DE LA LOl.l(^)bli OuliArATlSTE 333
Aiiaxagore nélait poiiil un bophi5>le. 11 \a, pourtant, jusqu'à contester que la iieige soit blanche. Déniocrite avait un géniô surprenant. Or, il nie expressément l'existence du vrai. Le plus fervent de ses admirateurs, Métrodore de Cliio, s'exprime ainsi AU début de sou livre De la i\ature : u Je nie que nous sachions si nous sa\ons quol([ue chose ou si nous ne savons rien, et même ce que sont la science et l'ignorance, ou seulement s'il y a quelque cIkisi' ou s'il n'existe rien ». Empédocle, qui s'entend l'orl bien à traiter un sujet, note que les sens sont peu capables d'apprécier les objels. Parménide et Xénocrate blâment sé\èrerucnt la présoiiqitton des gens qui se t.arguent de posséder queUpi;' scieTice. On a assez tlit cpie Socrate estimait ne rien savt)ir, sinon, précisément, qu'il ne savait rien. Les Cyrénaïques, qui soûl issus de lui, et dont l'école ne manque certes pas d'importance, ont soulenu de même que l'homme ne peut rien connailre eu dehors de ses diverses sensations et des sentiments pénibles et agréables dont il est affecté (i).
Quant à Platon, il a si bien patlagé, sur ce point, la manière de \oii- de son illuslre m;ulr(^ (pi'il ne se lasse pas de la rappeler <lans -;es nombreux écrits. L'Ancienne Académie, fondée par lui et animée de son esprit, devait penser de même sur une question si capitale. Aussi y admit-on, fout naturellement, que le vrai ne peu! être perçu d'une façon certaine. Cette thèse n'y fut sans doute pas développée comme elle l'a été plus tard. Mais c'est justement parce que d'abord mil ne la contestait. Le problème de la vérité n'existait pas encore (2).
Ce fut Zenon qui le posa, pour la première fois, en termes précis. Distinguant la perception, dont la vérité ne peut être contestée, de l'opinion, qui ne porte que sur de simples vraisembLvTices, il expliqua que la première seule convient au sage et que la seconde est indigne de lui. Arcésilas lui accorda tout cela, mais il soutint que nous ne trouvons rien qui échappe à toute contestation, v\ que. pour ne pas nous arrêter à de simples conjectures, nous (h^ons éviter de nous prononcer jamais
(O Prior. \,-nH.. ]\. i?,. -■>-'>'i. -^.
(■>.) r<„>t. Xcnd.. Tf. i/| l'MyiM'). Cf. Po.s/<'r. .\r<ul.. I. i>. .'ifi : Ilanc Aradcnii.im novam app('1l;ml. (iimc niilii \cfiis vidcliir. siquid-m Plalonem ex illa votor»^ nnnu'raniiis, niius in libris niliil ailflrnialur ot tn uirnmquo partem mulla dis^soniiitiir, do omnibus quapiitiir, niliil certi <licittir.
d'une façon formelle. Au fond, il ne faisait que formuler, sur ce point, les idées de Platon, et il ne contredisait aucunement Zenon. La Nouvelle Académie, fondée par lui, continua les traditions de l'ancienne, en les développant. Elle ne s'opposa point, d'abord, au Stoïcisme. Attaquée, dans la suite, par les représentants de cette école, elle dut prendre contre eux une attitude défensive et montrer nettement en quoi elle réprouvait leurs doctrines. Mais elle le fit sans rien sacrifier de son enseignement. Par contre, ses adversaires ne purent la combattre sans s'affaiblir notablement eux-mêmes (i).
Le principal d'entre eux, Chrysippe, qu'on peut regarder comme la grande colonne du Portique, entassa contre le dogmatisme une foule d'objections, tirées des erreurs de la connaissance sensible et des faux jugements qu'impose la coutume. C'était, sans doute, afin de les réfuter plus péremptoirement. Mais il ne s'en serait pas tant occupé, s'il n'en avait bien senti l'importance. L'exposé qu'il en fait se trouve d'ailleurs beaucoup plus fort et convaincant que la critique qu'il leur oppose. Carnéade n'eut point de peine à l'établir. 11 montra que nous n'avons niirun moyen assuré de distinguer le vrai du faux, que nous ne pouvons, par conséquent, rien savoir de certain (2). Il fonda ce qu'on appelle la troisième Académie, mais cette dernière ne différait pas plus de la seconde que celle-ci de la première (3).
Philon de Larisse en faisait revivre la doctrine < lorsqu'un certain .\ntiochus, plus amoureux de la gloire que de la vérité, s'avisa d'affirmer qu'il allait contre Platon et que les nouveaux Académiciens s'écartaient grandement des anciens. Il soutint que le sage peut atteindre le vrai, et il invoqua, pour l'établir, l'autorité des premiers physiciens et d'un grand nombre d'autres philosophes, tout en faisant valoir aussi divers arguments rationnels. Afais <^rm maître. lui reprenant les armes qu'il avait
(i) Con/. Acad., II. i/i. Cf. Poster. Acad.. I, 12. U-!i5.
'a) Alype. qui ne vise qu'à comparer l'ancienne Académie et la nouvelle, ne parle point de Carnéade. Mais Augustin présente celui-ci comme le grand représentant des Académiciens et Chrysippe comme leur principal adversaire (Cont. Acad.. IIT. ^^V II ne fait en cela que suivre Cicîron (Poster. Acad., I. 12. 46).
(3) Cont. Arad.. lîT, 'lo fin. Cf. Poster. Acad., I, 12, 46: In eadenv ^Arcesilac) ratione permansit.
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(ifcuipées le conihaltit viclorieusenient après sa mort et ne laissa lieu subsister de ses affirmations (i). Enlin, le dernier coup l'ut donné au dogmatisme par Cicéron, le premier et le plus grand représentant de la philosophie latine, dont les penseurs les plus éminents ont été, depuis lors, les élèves (2). Vit-on jamais une doctrine appuyée sur des autorités plus graves, et le scepticisme académique ne s'impose-t-il pas déjà par la qualité de ses défenseurs (3) ?
Que trouve-t-on, d'ailleurs, hors de lui, sinon un conflit perpétuel d'idées. D'après Protagoras, le vrai tient à notre façon de Aoir. Les Cyrénaiques le font dépendre de nos affections intérieures. Epicure le rattache aux sensations, aux images et à la volupté. Platon le met bien au-dessus des choses sensibles dans la région des idées pures. Les Stoïciens eux-mêmes sont fort loin de s'entendre. Antiochus dédaigne Xénocrate et Aristote pour Cihrysippe, qu'il suit, en quelque sorte, pas à pas. Mais celui-ci résout une foule de questions tout autrement que son maître Cléanthe. Antipater et Archidemus, ces deux princes de la dialectique, ces deux grands forgeurs d'opinions, se combattent sans cesse. Les mêmes divisions s'observent partout ailleurs. D'une manière générale les adversaires des Académiciens ne réussissent à se mettre d'accord que lorsqu'ils bataillent contre eux (h).
Encore se montrent-ils beaucoup moins sévères pour eux que pour leurs autres rivaux. Tout en se jugeant bien supérieurs à eux, ils les mettent bien au-dessus des dogmatistes dissidents. Par là, selon une remarque ingénieuse, ils déposent, sans le vouloir, en leur faveur. Ils montrent que la première place leur convient par l'unanimité avec laquelle ils leur réservent la se
( i\ foui. AcaiL, II. i5 (■( IIÎ. 4i. Cid'Ton donne iiiic p;ir<ie de ces détails, nolamnient le tiait relatif à l'ambition d'Antiorluis. dans ses Prft)iih-r< Arfidérniqurs ilT, ao. (jq-^qV I] ajoute, en terminant, qu'il reviendra aillciu-; -;iir le même .^njet. Il a dû le faire, d'une façon assez développée, dans l'exjiosé liistoii(pie d(>s Secorulcs Acddrmiques. dont nous n'avons que le déliut.'
(2) Couf. Arad., III, ,',i. Cf. I, 8,
(H) l'iinr. Acml', If, r>4. 75.
(4) /'/•/"/•. Arad.. If, l*'. i'i;>-/47, làô. Ce dernier argument n'est pas expi(^sénient fornnilé dans le Contra Acdiiemicos, mais il se trouve compris rians ce qui y est dit, en général, du désaccord constant de» pliilosophes (II, Ti ; III, aS).
336 i !■: SOLUTION intellectuelle de s vint AUGUSTIN
coude : « Faites \enir, dit Cicéroii, un sage d'entre les Stoïciens car c'est surtout contre eux que les Académiciens ont tourné leur talent. Demandez donc à Zenon et à Chrysippe quel est le philosophe qui possède la sagesse. Ils vous répondront que c'est celui qu'eux-mêmes ont décrit. Epicure, au contraire, ou tout autre de leurs adversaires, le niera et soutiendra que c'est celui qui sait avec lui le mieux épier la volupté. On en vient à la dispute. Zenon crie et tout son Portique répète que l'homme est né seulement pour la vertu, que celle-ci attire les âmes par sa propre splendeur, que la volupté épicurienne est l'apanage exclusif des animaux, et que c'est un crime pour l'homme et surtout pour le sage de se reléguer dans leur société. Pendant ce temps, de ses jardins, Epicure, appelant au secours la troupe indisciplinée de ses ivrognes, qui, semblables à des bacchantes, cherchent à déchirer quelqu'un de leurs ongles incultes et de leur bouche sauvage,, fait sonner bien haut devant le peuple les mots de volupté, d'agrément, de repos, et soutient vivenieiil (juc sans cela nul ne peut être heureux. Qu'un Académicien surxienno dans la mêlée, il entendra chaque parti lui parler en sa propie faveur, mais, qu'il s'engage dans l'un ou dans i'aulic, il sera traité d'insensé, d'ignorant, de téméraire, par ceux qu'il abandonnera. Aussi, après avoir attentivement prêté l'oreille, i( i v\ là, si on lui demande ce qu'il pense, il se contentera de répondre qu'il est dans le doute. Demandez maintenant au stoïcien lequel vaut mieux, d 'Epicure, qui très haut l'accusp de délirer, ou de l'Académicien qui déclare avoir encore besoin de léfléchir sur une question si grave. Assurément il optera pour ce (lernicr. Interrogez maintenant Epicure, et demande/lui lequel il préfère, de Zenon, qui le traite de brute, ou d'Arcésilas qui lui répond : « Tu dis peut-être vrai, mais je dois m'en infoinier plus soigneusement ». N'est-il pas évident que cet homme regardera les philosophes du Portique- comme des extravagants, et les Académiciens, en comparaison, comme des gens modestes et prudents (i) ? ».
(i) Ciitit. AratL. HT, i,^-i6. Le texte de Cieéron doit être emprunté niix Acncléiniquex, mais il ne se lit point dans les fragments qui nous en restent. C'es^t sans doute dans les secondes qu'il se trouvait, car l'aulour annonce, à l;i fin des premières, son intention d'étudier de préfélence dans la suite les disputes des sectes ptiilosopliiques (Prior. Acad,, il, 48, i47)-