CRITIQUE DE LA LOGIQUE DOG-MATISIE
(^ui Jic sciait liuppé d'un Ici accord, se produisant spontanément au milieu des conflits que se livrent sans cesse les Ecoles rivales ? N'est-il pas plus important que ces disputes mêmes et ne sulTil-il pas à en déceler l'absolue vanité ? Que peuvent contre de pareils laits tous les do^niatistes du monde avec leur dialectique (i) i'
Etudions de plus près cette prétendue science du vrai, qui, dit on, doit nous rendre infaillibles. Que nous enseigne-t-elle ? Rien qui concerne la physique ou la morale, qui nous instruise sur le monde ou sur nos devoirs et qui nous aide à nous en l'aire une idée plus exacte, mais seulement la nature des termes, des propositions et du raisonnement, en d'autres termes, l'art de bien parler des choses que nous ignorons (2). Tenons-nous en à sa dernière partie, et voyons comment raisonne un parfait logicien.
Parmi les divers genres d'arguments qui s'offrent à nous, un surtout mérite notre attention. C'est le « sorite ». Il procède par gradations insensibles, et, comme il n'est jamais forcé de s'arrêter, car la nature suit toujours une marche analogue, il aboutit aux conclusions les plus stupéfiantes, tout en partant des faits les plus insignifiants. L'exemple d'où il tire son nom est justement célèbre. Un tas de blé n'est pas constitué par un grain, ni par un second, ni par un troisième, ni par aucun autre. On aui-a beau en ajouter sans fin, on ne réussira donc jamais à le former. Rien ne nous empêche de raisonner de même au sujet de la richesse et de la pauvreté, de la gloire et de l'obscurité, de la grandeur et de la petitesse, de la longueur et de la brièveté, en un mot, de tout ce qui peut s'offrir à nous. Toujours, en effet nous pouvons passer insensiblement d'une chose h une autre, et il n'y a aucune conclusion, si absurde qu'on la suppos'^ qui ne puisse être ainsi démontrée (8').
(1) CniU. .4ra^..,JIÎ. i5 fin.
(31 Priiir. Arad.. II. 28, gi-O"^-
|3) Prior. AcacJ., II. 29, ()2 ; cf. ifi. kg-5o. Augustin se contente de faire allusion à cet argument dans le Contra Academicos (II, 11), mais il l'ulilise à diverses reprises au cours de sa polémique antimanichéenne (V. silpra, p. 3o5 et 3iG), et il montre par là combien il s'en est pénétré-
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Les Sloïciens le savent bien. Aussi rejettent-ils cette façon d'argumenter comme essentiellement vicieuse (i). Qu'ils commencent donc par en montrer le vice. — M y voici disposé, répond Chrysippe. Mais, tout de suite, il reste coi. On lui demande si, pour former un grand nombre trois unités suffisent : Avant d'aller plus loin, dit-il, laissez-moi me reposer un peu. — - Hé bien, ronfle si tu veux 1 réplique Carnéade ; cela vaudra encore mieux. Mais tu n'échapperas pas. A ton réveil, je te deriianderai encore : Si au chiffre précédent j'ajoute une nou velle unité, aurai-jé, cette fois, un grand nombre ? — Ajoutes-en autant que tu voudras. — Tu avoues donc que tu ne sais pas quand un nombie cesse d'être petit et commence d'être grand, et Ion ignorance ne porte pas seulement sur un point mais sur toutes sortes d'objets. Dans quelle multitude d'erreurs elle va t 'entraîner ! — Je saurai bien m'en préserver. Un habile écuyer, voyant un précipice, arrête ses chevaux, et il le fait d'autant plus vi\ ornent que le danger lui paraît plus pressant. Comme lui, je n'iiai pas plus loin et je ne répondrai plus à tes questions insidieuses. — Si tu as une réponse prête, que tu. ne veux pas dire, tu es un orgueilleux. Si tu n'en trouves pas, tu es enfin battu, et tu l'es même sur le terrain qui se trouve le plus favorable pour toi, puisque tu le rends sans aller plus avant. Tu n'as pas voulu l'engager dans des questions obscures. Tu refuses donc de te prononcer même sur un sujet qui te semble clair. Par là tu me donnes complètement raison. Tu refuses d'en convenir. Mais il importe peu que tu entres dans mes filets en maugréant ou siins rien dire. » Ces remarques sont on ne peut plus justes. Elles montrent combien les logiciens sont impuissants à atteindre le vrai, combien les raisonnements en apparenre les plus rigoureux se retournent contre eux (2).
En veut-on im autre exemple ? Qu'on prenne le célèbre argument du menteur. Tu dis que tu mens. Or tu dis vrai. Donc tu mens (?>). Il est aussi juste que le suivant. Tu dis cpi'il fait
(i) Prlor. Ai-iitl., TT. sq. <)3, iiill. : rf. ifi. 'iç).
(9.) Prior. Acdd., II, o.g, oS-g/i.
(3) Piinr. AriuL, TT. 29, f)5. Dans le Conira Arndemicos (U. 11) Aupiistin se ront(Mito do i-appolcf rot arofnmont on mômo tomps que celui (tu soiite. Dans le Contrn Ci'esronium (II, 28) il le résume on nelk' formule incisive: « Si mentiris, verum dicis ». Surtout, il le met
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jour. Or lu dis \iai. Donc il fait jour. Chrysippe rejette le premier, tout en admettant le second. Ils sont pourtant du même genre. Puisque liin est concluant, l'autre doit lêtre aussi. Mais les deux propositions : « Tu dis vrai » et « ïu mens », que nous sommes par là amenés à admettre en même temps sur le même sujet, se contredisent. Les dialecticiens du Portique ne se lassent pouitant pas d'affirmer que toute contradiction est inadmissible, qu'un seul et même jugement doit être vrai ou faux. Ils sont alors forcés de convenir que cette dernière règle souffre ici une exception. Qu'ils la sacrifient alors résolument pour être d'accord avec eux-mêmes ! Epicure n'a pas craint de le faire. Il soutient qu'on ne peut dire : (c Ou Hermachus vivra demain, ou il ne vivra point », <( Ou cela est, ou cela n'est pas ». Qu'ils lui donnent donc franchement raison. Seulement, en ce cas, il n'y a rien de vrai ou de faux (i). Telle est la conclusion dernière à laquelle nous conduisent tous les raisonnements des Stoïciens. Leur dialectique tant vantée conduit au scepticisme autant qu'au dogmatisme. C'est urie nouvelle Pénélope, qui dé- Iruit à la fin son ouvrage initial (3).
Nous n'avons qu'à appliquer leurs principes pour combattre leurs conclusions. Zenon nous dit qu'on ne doit donner son adhésion qu'aux vérités tout à fait incontestables, à celles dont on n'a nul motif de douter. Cette règle est très sage et nous ne pouvons que la suivre. Seulement, la question est de savoir s'il existe effectivement des signes infaillibles qui nous permettent de distinguer le vrai d'avec le faux. Tout ce qui vient d'être noté sur les contradictions des philosophes, sur les erreurs des sens, sur le rêve et la folie, sur le sorite et sur l'argument du menteur, démontre le contraire. De tout cela il résulte clairement que nous ne possédons aucun moyen assuré de discerner la vérité, que toutes nos représentations risquent fort d'être de simples illusions (3). Aussi les Académiciens font
plusieurs fois à contribution a'a cours de sa polémique antimanichéenne. V. suprn. p. 3S(), not. 2.
(i) Prior. Acad.. II, 3o, qB-qS. Dans sa critique du scepticisme, An<?ustin attachera une grande importance aux propositions disjonctives •V. Cont. Acad., III, 23 fin.).
(2) Prior. Acad., II, 29, gS.
(3) Cont. Acad., II, 11 et III, 18 (Augustin^. Cf. Prior. Acad., II,
du précepte même formulé par Zéiiou leur principal moyen d© défense. Ils s'y enferment comme dans une citadelle inexpugnable (i). Eux aussi commencent par alTirmer qu'on ne doit admettre comme Arai que ce qui ne saurait en aucune façon être faux. Seulement ils ajoutent d'abord que nous ne connaissons rien de pareil et ils en concluent ensuite que nous ne pouvons nous prononcer sur rien (2).
Une telle attitude paraît irréprochable. Du reste, arrivât-on à leur faire une critique à laquelle ils ne pourraient répondre, ils ne s'en montreraieiil luillement affectés. Ils se diraient que la solution s'en offrira, très vraisemblablement, plus tard. Ils n'en seraient que plus obstinés à soutenir qu'on ne peut rien affirmer d'une façon certaine, puisque cette proposition même ne semblerait pas sûre. Le scepticisme est un Protée, qui échapp;^ toujours au moment où on croit le saisir. Tl se dérobe aux pris(>s des l.oiriciens, tout en faisant appel à la Ionique (?>).
Il) ('.ont. Ar(ul.. 1, a4 ; HT. 32 fAiigustin).
(3) C.ont. Acàd.. UT. :>•'. Aiifru-'lin 11c fait ici i\uc rôfutor Cict'ron iTrior. Acad.. TI, ?.i, 67-68).
'3i CoiU. Arad. III. 11 (Alype). 3o (Augustin).