CHAPITRE r LE NOUVEAD-MÉ
I- l)"''! "^onviftjt de commencer df:s la première heure l'observation de Tenfaiil.
— Raisons diverses qui rendent nécessaire la délerminatioo exacte de l'élat b'do nouveau-në. — Y a-t-il une psychologie du fœtus? — A quoi se rûduisent fc'le* phénomènes psychiques dans la vie intra-utérine : à quelques sensalioiM
I«c61eselà quelques mouvements. — L'Èducalion antérieure de M. de Frarière.
— Opinion de Malebranche sur la communicatioD du cerveau de la mère avec
le rerveau de l'enfant.— Opinion de Cabanis. II. Lu psychologie de l'enfant
De commence qu'avec la naissance. — Le point de départ de la vie psychique eil presque au nîveou xéro. — Vie automatique et intliuctiTe des preoiiera joars. — Développement des germes hérëditùre*. — L'enfant normal et te
L'^etit idiot. — Caractères particuliers de l'insUnct ohez le petit enfant. — Coai- Fi|Hraison avec l'instinct des animaux nouveau-nés. — Faiblesse de l'enfant. ^ A quel moment commence la eonscience 7 — Que les sensations douloureuses l'emportent au comuicinceinent sur les sensations agréables. — Que les obser- TSitcars ont surtout insiste sur le tableau des souffrances de l'enfant. — Qu'il y a une contre-partie, et que la nature a ménagé au nouveau-né quelques impressions de plaisir.
CoDiment dire, sans être banal, qu'il n'y a pas dans la vie de l'enfant tte moment plus intéressant à étudier que celui on il vient au monde, où, comme un fruit mùr, il se détache du sein de la mère? « L"enfant nait, <|iiaQd son corps est préparé pour une vie organit|u<? indépendante (1). » Suriisamment armé par la nature, malgré la faiblesse et la délicatesse de ses organes, pour pouvoir désormais vivre physiquement de sa vie propre et affronler la lutte
(I) RoGEB ur Glibps, le Livre des Mh-es. lSfi3, p. i:.
pour l'esîslcnce, le nouveaa-né, qui va respirer, se nourrir, accom-' plir eaBn le^ diverses fonctions de la vie mal«-rielle. est aussi d par quelques cdlés. un ^tre sentant. L'n principe d'animatioD s toelle existe en lui et se manifeste dès la première heure par quelJ ques signes. Il n'est donc pas trop tflt pour interroger ce i veau venu, qui entre eu scène pour y remplir, à son tour et à sa œanit^re, le rôle que tant de millionsde créatures ont joué ou joueront dans la suite des temps. Et l'on ne peut que recommander à l'imitation des psychologues l'exemple des observateurs diligents et,; pressés, qui, comme M. Preyer, ne perdant pas de temps, o'atten-' dent pas même que l'enfant ait cinq minutes d'existence pour Is: porter à la fenêtre et apprécier quelle action la lumière du jour exerce sur ses yens; qui font mieux encore, puisque, anticipant' sur la naisMiiice complète, ils prolîteat de ce que la tête de l'eiii Tant apparaît la première, pour expérimenter, en lui mettant le bort du doigt dans la bouche, la force de son instinct de succion...
Oaus quelles conditions, avec quels germes déjii apparents de s futures facultés, l'eafant. venant en ce monde, prend-il possession' de l'existence ? Quels signes porte-l-il au front qui annoncent déjà s destination ? A-t-il quelque conscience vague de sa vie commen çante ? Ses sens sont-ils organisés, prêts à agir? Sa sensibilité, don il donne tout de suite des preuves indéniables, est-elle enfermé/ dans le cercle des impressions douloureuses et de la soulTrance? on bien est-elle déjà accessible au bien-être, au plaisir? En un mot, quel est au juste son état moral, si le mot n'est pas trop ambitieu: pourun pauvre petit être, presque inconscient, qui n'aura guère loq d'abord que deux occupations, téter et dormir ?
Autant de questions qu'il faut examiner, qui ne seront sans doul exactement résolues que par l'élude analytique des divers ordres d phénomènes, mais sur lesquelles il importe de jeter un cou^ d'œtl d'ensemble, avant de les aborder en détail. Et cela pour deul raisons, tirées, l'une de l'avenir de l'enfant, l'autre de son passé, ca il en a déjà un: — de son avenir, puisqu'il serait impossible de sui vre avec précision l'évolution ultérieure des facultés enfantines, ; l'on ne commençait par se faire une idée nette du point de départ — de son passé, puisque une appréciation exacte dos dons naturel qu'il apporte en naissant peut seule nous permettre de tirer au clair dans la mesure du possible, l'obscure histoire des neuf mois de gestation, et de juger à leur valeur les hypothèses et les fantaisies qu9
rimapnuliuii de quulques rêveurs s'esL plu à risquer sur les taraclères Je la vu' înlra-ulériDe,
Constatons d'abord que les premiers jours, tout au moins les prâmières heures de la vie, constituent une période de crise et un changement d'état qui a de profondes répercussions dans le physique et le moral de l'enfant. La vie indépendante du nouveau-aé ne continue évidemment pas, avec des caractères identiques, la vie fœtale. Lorsqu'une rivière, jusque-là souterraine, coule enfin à déiVoavert, ses eaux, sauf qu'elles rellètent maintenant tes rayons du soleil, n'en conservent pas moins, avec des miroitements nouveaux, le même régime et la même allure. Il en est autrement de l'enfant, puur qui la naissance équivaut A une véritable métamorphose. De parasitaire qu'il était, l'être humain est devenu personnel ; il s*indi~ vidualise ; il vit par lui-même (1). Son cœur qui battait à deux temps bat maintenant à. trois temps. Ses poumons, jusque-là inertes, vont commencer le mouvement de va-et-vient qui ne cessera qu'avec la vie. D'autre part, ses sens, précédemment soustraits à l'action du monde extérieur, sont désormais exposés à des sollicitations conliDuelles; un Ilot d'impressions de toute espèce s'abat sur la frêle cr«iture, au risque de froisser ses organes délicats et de provoquer ces troubles momentanés qu'on appelle des convulsions. Son corps enveloppé auparavant d'une chaleur égale, calfeutré et ii l'abri de l'air, est maintenant soumis aux variations de la température, à l'influence du froid qui, s'il est trop intense, peut déterminer une maladie spéciale, la « silérîne ■>. Ses membres, à^eu près immobiles dans l'étroite prison qui les enfermait, s'étirent ù. l'aise et s'essaient aux libres mouvements.... 11 y a dans tous ces changements, dans celle transformation générale, dans cette adaptation à un miliea nouveau, un passage plein de diflicultés et de périls, une période 4e transition, avec ses caractères propres. Et cela est si vrai, que les lecins distinguent dans la première enfance deux âges: i'k^e nouveau-né. et l'àBe de l'enfant à la mamelle (2i. .
S'il importe que l'observation du psychologue se fixe d'abord au seuil de la vie, c'est que, nous l'avons dit, l'enfant observé et étudié
^. 4etr Mo f
■ Le preiuier souitn(>i intra-utérine, iatiiiiemeiit Wie à celle c
relativeineat plus indépendant.
«.raris, 1891.)
par ciemple, dans le DicUonim
iistilua une Iransilion entrp i'eiitl'or^aniame materuet, et un mode (D'Amjion, Livre d'or Je ta jeune
; de médecine du D' jACcutb. l'er-.
L'ÉnnCATlOS ISTEUECTLELIBdès la première heure, nous raconte, bien confusément, il est vrai, mais enfin nous raconte dans une certaine mesure ce qui s'est passé dans la vie intra-utérine, ce qu'il a déjà ressenti, depuis qu'il existe. En fout cas, il noas apprend à quelle limite s'est précisément arrêté le développement psychique antérieur, si taut est qu'il y ait eu un développement de ce genre.
Au dire de certains philosophes, il y aurait une psychologie dafœtus; et la première page du livre de l'enfant, c'est-à-dire celle où est présentée la description du nouveau-né, comporterait elle-même une. introduction, une assez longue préface, où devraient être dévoilés les secrets psychologiques d'avant la naissance. C'est un ïdéalisto, chose surprenante, qui, le premier, s'est épris de cette opinion,, Nalebranche ne répugnait pas « à considérer, comme il dit, le cerveaU' d'un enfant dans le sein de sa mère », avant d'examiner » ce qui lui'
■ arrive, dès qu'il en est sorti (1) ". Et il admettait << une communical'tion admirable du cerveau de la mère avec celui de son enfant u, P communication d'où résulteraient, d'après lui, les dispositions particulières de l'imagination dans chacun de nous (^). La même thôse a été reprise dans un livre relativement récent : l'Educalion anlérieure de M. de Frariére {3). C'est la mère, à ce compte, qui serait surtout responsable de la nature de l'enfant, et l'influence maternelli apparaîtrait sous un jour tout nouveau.
Mais on va plus loin encore. On ne se contente pas d'avancer que, d'une façon inconsciente et par des relations mystérieuses, la cerveau du fœtus subit l'influence du cerveau maternel : on attribue , & l'enfant, avant la naissance, une véritable vie mentale. M. Ribot, tout en déclarant que les sens extérieurs sont b. l'étal d'engourdissement chez le fœtus — ce qui est d'ailleurs trop peu dire, car la vérité est qu'ils ne sont pas même complètement organisés — ■
■ s'enhardît Jusqu'à affirmer en propres termes, après Cabanis, que l'enfant, avant de naître « a déjà pensé et voulu » ; il n'en donne
■ d'ailleurs qu'une preuve absolument insuffisante, c'est que, dans les derniers temps de la grossesse, l'embryon se meut et trépigne{4). Un
, {I) C'est le aujut du chapitre vu du li^re U de la Recherche de la véi-ilé.
Ol Mule branche croynit cette communication intercérébrale assez puissanta pour * engendrer dea inonatres, pur suite du dérèglement de l'imagination de la'
(a) Èducalion antérieure, influence inalemetle pendant la geJlalion sur les prédiipo»Uions moralei et intelleetuelk! des enfants. Paria, Didier, I8(jj (*) M. riiBOT, De l'IUrédile, V fiililion, p. 315.
LE NOUVEAU-Nfi.
auteur allemand, KOssmaul, va lui aussi jusqu'à, soutenir i]ue " dès la vie intra-utérine l'intelligence commence à se développer a ; il est vrai qu'il veut bien ajouter qu' n elle ne se développe que très imparfaîtement ». M. Perez, qui cite Kûssmaul, prétend, à son tour, que r&me du fœlus « à demi formée, à demi active, est peut-être vaguement consciente (1) «. Et ailleurs, plus aflirmatif, il écrit que « les expériences directes soit sur l'embryon enfermé, soit sur l'embryon prématurément venu au jour, indiquent, tout au moins pour la dernière période de la gestation, un riche ensemble de facultés aptes déjà à entrer en exercice (2) »,
Il est & peine besoin de dire que les faits cités à l'appui de ces hypothiîses, do ces exagérations de langage, sont bien loin de les justiGer. M. Perez lui-même, résumant le gros livre de M. Preyer, la Phj/siologie spéciale de i'emhnjon (3), le fait en ces termes: h On ■e peut dénier au fœtus à terme, en fait de sentiments communs, un sentiment de plaisir et de douleur, le sens musculaire, et aussi la faim : voilà tout le bilan de la psychologie utérine (4). » Ce sont des résultats, on l'avouera, un peu maigres; et il nous paraît pourtant difGcile, malgré les merveilles qu'on attend d'expériences nouvelles, dont le procédé est d'ailleurs & trouver, que l'on puisse aller beaucoup au delà.
C'est à l'élaboration de l'organisme malériei que la nature procède silencieusement, pendant les longs mois de la grossesse. La physiologie de l'embryon aura, par conséquent, d'intéressantes recherches & poursuivre, pour établir comment le cerveau fœtal se développe peu à peu, comment les organes des sens se constituent matériellement (3). Hais la psychologie proprement dite n'a presque rien à recueillir dans ces obscures coulisses où se prépare la vie ; non pas seulement parce qu'il est malaisé de savoir ce qui s'y passe, mais ^B parce que, au point de vue mental, il ne s'y passe rien ou presque ^Viien. Il était loisible à Malebranche, gr&co à l'hypothèse d'une àme, ^■|li>our ainsi dire, toute faite dès le premier jour, de croire que « l'en- ^Hlbnt, dans le sein de sa mère, a les mêmes sentiments et les mêmes
^^L (1) M. VwiVt, 1rs trois premiàret années de l'eafiiiil. [). a. ^HL (!) H. Pmri, Bévue philosophique, juin 1887, p. ôSô.
^^^B (8] M. pREYEH, Phi/sialogie spéciale de i'embryon, traduction du D^ Wîet. ^^^■(4} Revue philosophique, 1S87, p. 586.
^^^F 151 Sur le développement du cerveau, voyez dans l'ouvrage de GiiAtti.Ton BàSTtAH, ^^^e Cerveau organe de la pentée (Paria, Germer CailIlÎTe, 1S8Î, t. Il), le cli. ïii du livre IV, Développement du cei-neuu humain pendant la vif utérine
PfT L'ÉVOLUTION LVTELLECTL'ELLE.
impressions que sa mère '1) ». Mais quand on est convaincu, comme nous le sommes lous aujourd'hui, que le principe intellecluel ne peut se développer et agir que s'il y est provoqué par des excitations extérieures, qu'il reste inerte, h l'état de germe, jusqu'au jour où, comme un rayon de soleil fécondant les crains semés dans la lerre, la sensation vient le vivifier, lui imprimer le branle et le mouvement initial, on ne saurait se l'aire illusion sur les prétendues pensées et volilions du cen'cau l'œlal.
11 ne faut point l'oublier, le fœtus est plongé dans un sommeil profond, dans un état léthargique; et la preuve, c'est que le nouveauné ne parvient que difiicilement à secOuer cette torpeur, c'est qu'il retombe périodiquement, après avoir satisfait sa faim, dans le sommeil et l'engourdissement. La vie psychique est si peu développée avant la naissance, que la vie éveillée n'existe pas encore. Quelques sensations sans doute, légères et vagues, analogues à celles du dormeur qui rêve, parviennent péniblement, à travers tous les obstacles accumulés, à pénétrer jusqu'à l'enfant. Mais â, quoi se réduisent-elles? Il ne saurait être question de sensations lumineuses. âtLDS le cachot noir oii il est confiné ; ni même de aensationa acoustiques, quoi qu'en ait pensé Cabanis (2), Si le nouveau-né est sourd, — et il l'est certainement dans les premières beures de la vie — comment soutenir sérieusement qu'il a perçu les vibrations sonores,
(1) Pour Malebranche, rame " ne s'enj^endre point i> et, fLbsolument indépendante du cerretiu, de même qae " la raison est indépendante de l'eipérience », elle se trouve d'emLlëe en possession d'elle-rnSme.
(!) Voyeï Cabanib, Rapports du physique et du moral de l'homme, 10" mémoire, !■ section, Des premières dêCerminalions de la sensibilité : • Il est nécessaire de faire observer, disait Cabanis, que le ri^tuB peut n'être déjà plus entièrement iHraitger & denx genres de sensations, dont cependant les organea propres ne sont dans une pleine activité qu'aprùs la naissance : je veux parler dea sensations de la lumière et du son. Beaucoup de faits physiologiques et patliologiques ddmontrenl que l'action de la lumière extérieure n'est point indispensnble pour que le centre CéTËbra! et métne l'organe immédiat de la vue reçoivent des impressions lumi-H ssuaes. h Cabanis veut bien pourtant conclure sur ce point que le fœtus <• ne pcuM avoir aucune idée de la lumière du jour, ni dea couleurs ». Quant â l'ouïe, il pr&fl tend que ■< le fretita peut avoir reçu des iinpresaiona de son, qu'il peut avoir di|S moins entendu des bruits confus ; il paraît même assez diriirtle de concevoir que 1 ces impressions ne se soient pas fréquemment renouvelées pndant le temps de la j gestation y. Nous ne saurions Être de cet avis, et noua pensons, non seidement, I comme l'avoue Hnalement Cnbania, - que l'éducation de l'oreille n'cat pas alors fort ■ avancée °. mais qu'elle n'est point commenci^e du tout. Il est întËreasont d<n conslitter que le sensualistc Cabanis et l'idéaliste Malebrancbe se rencontrenfl dans les mfroes i-onclusions : l'un rtie d'une àme toute faite, l'autre d'un ceriS r venu tout organisé avant la n
LE ,\Oi:VE\C-NÉ.
alors que les causes d'obstruclion étaient plus grandes et les coadilions de pénétration moins favorables? L'uniTormilé du milieu — toute sensation supposant une diversité d'impressions, une « dilTéreaciatioD », comme on dit aujourd'hui — empêche aussi qu'il puisse y avoir pour i'enfant, baigné de toutes paris dans le liquide qui l'entoure, des sensations t^ustatives et olfactives. Il ne reste donc d'autre possibilité de sensation>, que celle de la sensibilité tactile et cutanée; et encore, combien limitée I pour la raison que nous avons indiquée tout à l'heure, c'est-à-dire par la continuité ininterrompue, l'action uniforme, et par suite non sentie, d'un même milieu ambiant.
Quelles peuvent être d'ailleurs ces rares sensations tactiles? D'abord elles ne se produisent guère avant le centième jour. » Dès le quatrième mois, dit M. Luys, on peut reconnaître que le système nerveux commence à réagir et à révéler la vitalité des dilîérents appareils qui le constituent. On sait en effet que, dès ce moment, le fœtus est sensible à l'action du froid, qu'on peut développer ses mouvements spontanés, en appliquant la main refroidie sur le tre de la mère; on sait aussi qu'il opère des mouvements spoulés, pour se soustraire à des pressions qui le gênent et qui mettent jeu sa sensibilité (1). « 11 nous paraît y avoir quelque inexacide, au moins pour l'expression, dans le passage que nous venons liler : les mouvements dont parle M. Luys ne sauraient passer spontanés », puisqu'ils sont déterminés par un contact gênant par une subite impression de froid. On ne saurdit d'ailleurs es tester la réalité. Mais ce sont de purs réQexes, analogues à ceux se produisent chez le nouveau-né, quand on lui chatouille le avec une plume. A côté de ces mouvements provoqués, il y a i, à. n'en pas douter, chez le fœtus même, des contractions muslaires vraiment spontanées, les premiers trémoussements de l'être qui vît et qui commence à se mouvoir (2). Ces mouvements, d'ordinaire, deviennent perceptibles pour la mère, entre le septième et le ivième mois de la grossesse. De sorte que, avant la naissance, ont