I. — EGYPTE ANCIENNE
Dans mes diverses enquêtes sociologiques, j'ai eu soinr après avoir étudié les grands royaumes de l'Amérique centrale, le Mexique et le Pérou, de passer immédiatement à l'Egypte ancienne. Cet ordre d'investigation s'impose ; tant sontgrandes
LÀ JUSTICE. DANS LES MONARCHIES BARBARES. m
les analogies politiques et sociales de l'empire des Pharaons avec le royaume des Aztèques, plus encore avec celui des Incas. Pour la sociologie générale, rien n'est plus suggestif que ces ressemblances. On ne saurait en effet les attribuer à dés rapports directs entre les deux contrées, puisqu'au moment de la fondation des empires de l'Amérique centrale, celui d'Egypte avait sombré depuis des siècles ; par conséquent les analogies, si curieuses et si nombreuses qu'elles soient, ne sont altribuables qu'aux lois mêmes de l'évolution.
Pour ce qui a trait à la justice dans l'Egypte ancienne, les écrivains de l'antiquité et les égyptologues modernes nous fournissent des renseignements assez nombreux pour qu'il soit nécessaire de subdiviser le sujet de cette étude. Je traiterai donc : 1° du rôle joué par le souverain dans l'organisation et l'administration de la justice; 2* de la criminalité; 3° des tribunaux et de la procédure dans l'ancienne Egypte.
A. L'Egypte, telle qu'elle nous est révélée par les historiens et les monuments, était déjà une fort vieille nation, résultant d'une longue évolution antérieure. Elle avait sûrement passé par les stades politiques transitoires, reliant la tribu républicaine à la grande monarchie barbare; mais ces formes sociales disparues ne se révélaient plus guère que par des survivances. L'Egypte ancienne, telle que nous la connaissons, est le type même de la grande monarchie barbare ; il faut donc nous attendre à y voir la justice dépendre étroitement d'un pouvoir royal, fortement empreint de théocratie, exactement comme au Pérou et au Mexique..
Les lois égyptiennes étaient censées avoir une origine surnaturelle, divine; Thoth lui-môme avait pris la peine de les rédiger pour le plus grand bien des Egyptiens, dont le souverain avait été institué grand juge par les dieux '. Sur les
1. Thonisscn, Études sur Chitt. du droit crimln.des peuples ancienx, 1, 79. LBTOURltlAU. — L'Érolution juridique. 9
murs du Rhamesséum de Thèbes, des bas-reliefs et tableaui représentent des divinités, qui remettent au roi, avec les insignes du commandement militaire, la houlette, symbole du gouvernement civil, et le fouet, emblème de la justice criminelle !. Sous le bénéfice de cette investiture céleste, les rois s'intitulent hautement les justiciers par excellence. Sur les murs des temples, dans les inscriptions, ils prennent les titres de € seigneurs de la justice, fondateurs de la justice, gardiens de la justice, seigneurs de la justice et de la vérité » f. Dans une inscription du Rhamesséum de Thèbes, Rhamsès II dit : c A toute plainte qui m'est adressée, je rends justice tous les jours3. > Dans leurs jugements, les Pharaons devaient se conformer aux lois établies, aux coutumes codifiées *; c'est l'universelle règle; mais ils avaient le droit d'édicter des lois nouvelles. Ainsi une inscripion, trouvée sur une stèle de Silsilis, dit, en parlant de Rhamsès Y : c 11 a satisfait les dieux par de bonnes lois5. » Un personnage semi-divin, investi du droit de promulgerles lois, omnipotent d'ailleurs, peut bien se permettre, quand il lui plaît, de violer les lois, obligatoires seulement pour ses sujets ; aussi les rois d'Egypte condamnaient l'emprisonnement, à l'exil, aux travaux publics, même à mort, qui bon leur semblait et sans aucune formalité judiciaire0. Séti remplit les prisons de suspects7. L'un de ses fils fit brûler vives, dans un village, des femmes soupçonnées d'adultère 8. Amasis fit couper le nez et les oreilles à tous les accusés de brigandage et les parqua sur la frontière de