I. — LES GUANCHES DES CANARIES
Grâce aux investigations et comparaisons de l'anthropologie contemporaine, nous savons qu'une grande race, dite berbère, a occupé, dès le plus lointain âge de la pierre, l'Europe méridionale, spécialement le midi de la France et la Péninsule ibérique, en outre l'Afrique du nord, dite barbaresque, où les Éthiopiens l'ont représentée dans l'antiquité, où les Touareg et les Kabyles la représentent encore aujourd'hui.
Les descendants de cette grande race, à la fois préhistorique, protohistorique et contemporaine, occupent certainement une place importante dans la population actuelle de l'Europe méditerranéenne. Les spécimens préhistoriques nous sont anatomiquement et archéologiquement connus par Fhomme de Gro-Magnon, par l'homme de Menton et, au point de vue sociologique, par les Guanches des Canaries sur lesquels les chroniqueurs espagnols nous ont laissé quelques renseignements incomplets, sans doute, mais intéressants. Ce sont ces derniers, dont j'ai tout d'abord à m'occuper. Malheureusement, au point de vue de la justice particulièrement, les écrivains espagnols ont été sobres de détails en nous parlant des Guanches; pourtant ils ont relaté quelques faits significatifs. Chez les Guanches, le pouvoir des parents sur les enfants était énorme, comme il est d'usage dans toutes les tribus primitives. L'enfant était bâtonné par ses parents, qui même avaient le droit de le lapider pour simple désobéissance.
Le meurtrier pouvait être mis à mort, en vertu de la loi universelle du talion ; on ne nous dit pas si c'était par les
parents de la victime ou par le chef de tribu ; mais la première supposition est la plus probable. Pourtant l'application rigoureuse du talion devait être assez rare, puisque déjà les Guanches avaient adopté le régime de la composition. A Ténériffe du moins, le meurtrier se rachetait en cédant aux parents de la victime un certain nombre d'animaux; puis le reste de ses biens rentrait dans la propriété commune pour être redistribué ; enfin le coupable devait s'exiler, quitter le territoire de la tribu 4.
Les attentats aux mœurs étaient sévèrement réprimés. A Ténériffe, nous affirme-t-on, les débauchés, les hommes qui outrageaient les femmes, étaient décapités ; on enterrait vivants les adultères.
A l'Ile de Fer, le voleur subissait une peine expressive : la perte d'un œil. On nous dit qu'à la Palme, au contraire, le vol n'était pas considéré comme un délit. Il faut entendre sans doute le vol au détriment des clans ou tribus avec lesquels on était en rivalité '.
Rien de tout cela n'est en désaccord avec ce que nous savons des mœurs juridiques dans les tribus sauvages. Nous pouvons donc regretter la pauvreté de ces renseignements, mais il n'y a aucune raison pour en contester l'exactitude. Avant de quitter les Berbères primitifs, les Guanches, disons que déjà ils se distinguaient, comme leurs congénères du continent, par une certaine noblesse de caractère. Leur étonnement, nous dit-on, fut grand, en voyant les Européens manquera leurs engagements, et leur longue lutte contre les envahisseurs fut marquée par bon nombre d'actions chevaleresques 3.
i. Les Iles fortunéesf t. II, p. 270 (Paris, 1869).
2. Verneau, Mission scientifique dans Varchipel canarien, 200.