I. — DE LA VENGEANCE AU DROIT
Dans cet ouvrage, comme dans les précédents, j'ai poursuivi une longue enquête à travers tout le genre humain, pour
i88 L'ÉVOLUTION JURIDIQUE.
remonter à l'origine et suivre révolution du droit. SmA maintenant au terme de cette patiente investigation, Et pouvons constater qu'elle a entièrement confirmé te vite émises au début de ce livre sur l'origine première de ; justice. Par les mœurs et institutions juridiques, par ctc même que punissent, tolèrent ou autorisent les société*, «: voit trop clairement que le sentiment ou ridée du juste n'ai rien d'essentiel à la nature humaine, que ce ne sont point t divines semences jetées dans l'Ame de tous les hommes, te tous les pays et à toutes les époques. Le très imparfait insthti de justice, qui existe aujourd'hui en effet dans le cerveau de a plupart des hommes un peu cultivés, n'est qu'un résultat^ la vie des ancêtres, une lente et pénible acquisition, la (information psychique, l'idéalisation du besoin de vengeance. A la manière des animaux, l'homme primitif, enm anarchique, a simplement rendu coup pour coup. Mai? Tètre humain étant un être essentiellement sociable, /eto seul de vivre en agglomérations, a suscité dans son cerna un certain sentiment de solidarité. Les hordes étant en perpétuel conflit pour l'existence, force est bien en effet am membres de chaque petit groupe de s'entr'aider au moment du danger commun, et on le fait d'autantplus facilemezi/qtf *<« est relié parles liens de la consanguinité et de la communauté des biens. Quand la horde anarchique réussit à devenir un efafl familial, plus ou moins organisé, tous les individus du petit groupe ethnique sont unis, se tiennent et se soutiennent Chacun d'eux ressent les torts subis par les autres; d'iud/nduel qu'il était d'abord le besoin de vengeance devient alors collectif; conformément à une maxime de Marc-Auréfe, l'essaim tout entier souffre quand une abeille est lésée. A ce moment, le besoin de vengeance subit une métamorphose psychique ; il s'éloigne de l'action réflexe pour prendre droil de cité dans le domaine de la conscience; il cesse d'être
weugle pour devenir raisonné; le c coup pour coup >, s'exer- >ant instinctivement, devient le talion: l'idée, la conviction, ^u*il est bien, qu'il est juste de faire subir aux autres exactement le tort, le dommage, qu'ils vous ont infligés. La conception juridique est, durant cette phase de l'évolution mentale, seulement celle d'un équilibre, d'une balance des maux supportés. Cette manière de voir passe bien vite dans le domaine des faits, devient une règle sociale ; le talion est encore érigé en devoir et il se pique d'une stricte équité ; autant que possible même la retaliation copie l'acte nuisible, qu'elle . veut venger, en imite les circonstances, se sert des armes ou instruments qui avaient été employés pour le commettre.
Mais le fond du talion est une idée plus commerciale que juridique; le registre mental des torts et. des vengeances est simplement conforme au doit et à l'avoir, et il n'y a pas le plus léger soupçon d'une justice abstraite ou métaphysique. , Ce qui s'est incarné dans le cerveau humain, c'est seulement , l'instinct corrigé et discipliné de la vengeance. Aucun acte n'est jugé criminel en lui-même et il tombe ou ne tombe pas sous le coup de la retaliation, suivant qu'il est commis sur tel ou tel individu. C'est uniquement quand il a été supporté par un membre de la tribu, du groupe dont on fait partie, que le tort ou le dommage infligés sont regardés comme des actions mauvaises. Telle violence, réputée blâmable, quand elle atteint un compagnon, devient louable, même glorieuse, quand soi-même on la fait subir à un étranger. Aussi, au sein du groupe ethnique, se laisse-t-on aller sans remords à nombre d'actes coupables, abominables même aux yeux de l'homme cultivé. La conscience publique n'y trouve rien à redire pourvu que ces violences se commettent aux dépens des êtres dépendants : des femmes, des enfants, des esclaves.
La deuxième phase juridique correspond exactement à
certains changements sociaux et politiques, surtout au développement de la propriété, à la création de valeurs d'échaiç* facilement mobilisables. Ce n'est pas sans réflexion ni calcul, a la manière des bêtes, que l'individu lésé ou offensé recherche le plaisir de la vengeance ; sans doute il en a toujours fin?tinct ; rendre coup pour coup n'a pas cessé de lui paraîtra bien doux ; le sang qu'il verse le console aisément de eefci qu'il a perdu; mais, s'il lui semble délectable de se venger.il lui paraît plus profitable de posséder ; il évalue donc $*• droit au talion et l'idée d'une compensation péeufliairà toucher bride le plus souvent sa colère. Pour une quantii? convenable d'armes, d'ustensiles, d'ornements, d'animau utiles, d'esclaves, d'argent, quand il existe une monnaie, on consent à faire la paix, à pardonner à l'offenseur, mèmeàsr réconcilier ostensiblement avec lui. On va jusqu'à déterminer à ce propos toute une procédure, tout un cérémonial de réconciliation propre à frapper l'attention, à graver la mémoire da fait dans tous les esprits. La solidarité des clans et des famille dut contribuer beaucoup à l'adoption de cette vengeance pécuniaire. En effet, le tort subi par un individu n'affectait ja> au même degré tous ses compagnons ; au contraire, too> avaient leur part dans la compensation offerte ; il était donc naturel que la majorité inclinât à pousser à un arrangement.