I. — LE PASSAGE AU RÉGIME MONARCHIQUE
En retraçant l'évolution politique des diverses races humaines, j'ai dit comment les tribus primitives et communautaires ont fini par se plier au régime monarchique1.
Or, ce grand fait sociologique pourraitservir d'exempleà citer dans une édition nouvelle de la Morale en action; car si l'égalité et la solidarité ont sombré avec les qualités viriles qu'elles avaient engendrées, cela est résulté des violences même, des attentats commis par chaque tribu républicaine sur ses voisines. En effet, dans chacune de ces petites sociétés, on était étroitement uni, mais on détestait passionnément les tribus rivales; sans cesse on entreprenait contre elles des expéditions guerrières. Dans ces attaques à main armée,* il fallait se soumettre à un chef, auquel on prenait l'habitude d'obéir tandis que lui-même s'habituait à commander et peu à peu finissait par usurper, par concentrer en sa personne tous les pouvoirs jadis exercés par le conseil de la tribu. Dans le précédent chapitre, j'ai décrit le régime juridique chez les Australiens, les Peaux-Rouges, les aborigènes de l'Inde, tous peuples qui, jusqu'à nos jours, ont conservé le régime républicain; mais des groupes ethniques de même race ont subi politiquement une évolution régressive, leurs chefs guerriers temporaires sont devenus des roitelets héréditaires, infatués de leur grandeur; ces chefs ont revendiqué tous les pouvoirs et naturellement ils se sont gardés d'oublier le pouvoir judiciaire, qui consolidait leur sauvage prestige, leur donnait prise individuelle sur tous les membres de la tribu et surtout leur procurait souvent des bénéfices pécuniaires.
Les tribus devenues monarchiques ne manquent ni en Mélanésie, ni en Amérique, ni dans l'Inde. — Dans ces diverses contrées, dès que le chef s'est érigé en grand justicier, le caprice s'introduit dans lesarrêts et dans- la pénalité ; en même temps l'on voit surgir un nouveau genre de délits et de crimes, comprenanttous les actes qui lèsent ou semblent léser personnellement les droits et l'autorité du maître.
Chez les Papous des îles Viti, le degré de gravité d'un
LBTOUHNKAU. — L'Évolution juridique. *
crime dépend étroitement de la position sociale du criminel. Un meurtre commis par un chef n'est qu'une peccadille auprès d'un larcin commis par un homme du peuple; surtout le manque de respecta un chef est considéré comme un acte abominable1. Pourtant, à côté de cette criminalité monarchique de date récente, subsiste l'ancienne. Dans l'opinion publique, les actes les plus coupables sont encore le vol. l'adultère considéré comme vol, la magie ; mais, comme en Afrique, le vol aux dépens des tribus voisines est toujours tenu pour très louable*. — Chez les Papous de la Nouvelle- Calédonie, chez les Canaques, il s'est produit dans certaines tribus, au point de vue de la justice, un compromis entre les coutumes républicaines et les mœurs monarchiques. Ainsi, à Kanala, par exemple, l'individu coupable d'aduUère est immédiatement conduit devant le conseil des vieillards, que préside le chef, et, sur l'heure, il est jugé et exécuté. Dans les autres tribus, où l'évolution monarchique est moins avancée, le chef n'intervient pas ordinairement dans les cas d'adultère. Il laisse l'intéressé se venger comme il l'entend, tuer l'amant et la femme, s'il lui plaît, ou parfois se contenter d'infliger à cette dernière un scalp ignominieux3.
Si de la Mélanésie nous nous transportons en Amérique, nous voyons, en descendant de l'Amérique septentrionale à l'Amérique centrale, le régime républicain des Peaux-Rouges se transformer graduellement en régime monarchique de plus en plus absolu. Le chef de la tribu, d'abord élu, devient peu à peu héréditaire ; en même temps, du rôle de conseiller et d'arbitre judiciaire, il passe à celui de grand justicier, de potentat dont le caprice fait loi. Déjà le chef des Omahas avait à ses ordres des estafiers imposant brutalement le bon