I.'I';\01.L' riON. l.\ Kt \()l I ilON
elles n'ont plus de tranchant. Ils prohibent rintcrnationalc^ mais ce qu'ils ne peuvent jDrohibcr, c'est l'accord naturel et spontané de tous les travailleurs qui pensent, c'est le sentiment de solidarité qui les unit de plus en plus, c'est leur alliance toujours plus intime contre les parasites de diverses nations et c civerses classes. Ces lois ne servent qu'à rendre grotesques les graves et majestueux personnages qui les édictent.
Pauvres fous, qui commandez à la mer de reculer !
Il est vrai que les armes dont se servent les ouvriers dans leur lutte de revendication peuvent sembler ridicules, et la plupart du temps le sont en effet. Lorsqu'ils ont à se plaindre de quelque criante injustice, lorsqu'ils veulent té-
moigner de leur esprit de solidarité avec un camarade offense, ou bien quand ils réclament un salaire supérieur ou la diminution des heures de travail, ils menacent les patrons de se croiser les bras : comme les plébéiens de la république romaine, ils abandonnent le labeur accoutumé et se retirent sur leur a Mont Aventin. » On ne les ramène plus à l'ouvrage en leur racontant des fables sur les u Membres et TEstomac », quoique les journaux bien pensants nous servent encore cet apologue sous des formes diverses, mais on les entoure de troupes, l'arme charnée, la baïonnette au canon, et on les tient sous la menace constante du massacre: c'est ce que Ton appelle « protéger la liberté du travail. »
256 l.KVOLL'TION. LA KKVOLUTION
Parfois les soldats tirent en effet sur les travailleurs en r:^rcve : un peu de sang- baptise le seuil des ateliers ou le bord des puits de mine. Mais si les armes n'interviennent pas, la faim n'en accomplit pas moins son œuvre : les travailleurs, dépourvus de toute épargne personnelle, privés de crédit, se trouvent en présence de l'implacable fatalité : ils ne sont plus soutenus par Tivresseque leuravaient donnée la colère et l'enthousiasme des premiers jours, et sous peine de suicide, ils n'ont plus qu'à céder, à subir humblement les conditions imposées et à rentrer la tête basse dans cette mine que^ hier encore, ils appelaient le bagne. C'est que réellement la partie n'est pas égale ; d'un côté le capitaliste physiquement dispos
est sans nulle crainte pour le maintien de son bien-être; le boulanger et tous les autres fournisseurs continuent de s'empresser autour de lui et les soldats de monter la garde à la porte de sa demeure ; toute la puissance de l'Etat, même, s'il est nécessaire, celle des États voisins, se mettent à son service. Et de Tautrc côté, une foule d'hommes qui baissent les yeux, de peur qu'on n'en voie l'étincelle, et qui se propiènent vagues et faméliques, dans l'attente d'im miracle !
Et cependant ce miracle s'effectue quelquefois. Tel patron bcsoigncux est sacrifié par ses confrères qui jugent inutile de se solidariser avec lui. Tel autre chef d'usine ou d'atelier, se sentant manifestement dans son tort, cède à la
258 L'i:voi.iiTicjN, i,.\ i<r:v()Lirri()N
majesté du vrai ou bien à la pression de l'opinion publique. En nombre de petites grèves oii les intérêts en^^agés ne représentent qu'un faible capital et où Tamour-propre des puissants barons de la finance ne risque pas d'être lésél es travailleurs remportent un facile, triomphe : parfois môme, quelque ambitieux rival n'a pas été fâché de jouer un mauvais tour à un collègue qui le gênait et de le brouiller mortellement avec ses ouvriers. Mais quand il s'agit de luttes vraiment considérables où de grands capitaux sont en jeu et où l'esprit de corps sollicite toutes les énergies, l'énorme écart des ressources entre les forces en conflit ne permet guère à des pauvres n'ayant que leurs muscles et leur bon droit d'espérer la victoire contre
une ligue de capitalistes. Ceux-ci peuvent accroître indéfiniment leur fonds de résistance et disposent en outre de toutes les ressources de TEtat etdeTappuides compagnies de transport. La statistique annuelle des grèves nous prouve par des chiffres indiscutables que ces chocs inégaux se terminent de plus en plus fréquemment par l'écrasement des ouvriers en grève. La stratégie de ce genre de guerre est désormais bien connue :
les chefs d'usines et de compagnies savent qu'en pareille occurrence ils disposent librement des capitaux des sociétés similaires, de l'armée et de la tourbe infime des mcurt-dc-faim.
Ainsi les historiens de la période contemporaine doivent reconnaître que dans les conditions du milieu la pratic|ue des
26o I-KVOLUriON. l.A KLVUIXTKhN
grèves partielles, entreprises par des foules aux bras croisés, ne présente certainement aucune chance d'amener une transformation sociale. Mais ce quil importe d'étudier, ce ne sont pas tant les faits actuels que les idées et les tendances génératrices des événements futurs. Or la puissance de l'opinion dans le monde des travailleurs se manifeste puissamment, dépassant de beaucoup ce petit mouvement des grèves qui, en résumé, reconnaît et par conséquent confirme en principe le salariat, c'està-dire la subordination des ouvriers aux bailleurs de travail. Or, dans les assemblées où la pensée de chacun se précise en volonté collective^ l'accroissement des salaires n'est point l'idéal acclamé : c'est pour l'appropriation du sol et des
ET L'IDEAL ANARCJHQUE 261
usines, considérée déjà comme le point de départ de la nouvelle ère sociale, que les ouvriers de tous les pays, réunis en congrès, se prononcenten parfait accord.
L'Angleterre, les Etats-Unis, le Canada, l'Australie retentissent du cri : « Nationalisation du sol », et déjà certaines communes, même le gouvernement de la Nouvelle-Zélande, ont jugé bon de céder partiellement aux revendications populaires. Est-ce que la littérature spontanée des chans(jns et des refrains socialistes n'a pas déjà repris en espérance tous les produits du travail collectif?
Nôgrc de l'usine, l'orçat Je la mine, Ilote (.les champs, Lève-toi, peuple puissant:
2f)2 i.'i:voi.u'ri()N, i-A KKVoi.irnoN
Ouvrier, prends la machine!
Prends la terre, paysan!
Et la compréhension naissante du travailleur ne s'évapore pas toute en chansons. Certaines grèves ont pris un caractère agressif et menaçant. Ce ne sont plus seulement des actes de désespoir passif, des promenades de faméliques demandant du pain : telle de ces manifestations eut des allures fort gênantes pour les capitalistes. N'avonsnous pas vu aux Etats-Unis les ouvriers, maîtres pendant huit jours de tous les chemins de fer del'Indiana et d^une partie du versant de l'Atlantique? Et, lors, de la grande grève des chargeurs et portefaix de Londres, tout le quartier des Docks ne s'est-il pas trouvé de fait
trr I.'IDKAL ANARCH1()UE 2G3
entre les mains trune foule internationale, fraternellement unie ? Nous avons vu mieux encore. A Vienne, près de Lyon, des centaines d'ouvriers et d'ouvrières, presque tous tisseurs de lainages, ont su noblement fêter la journée du premier Mai en forçant les portes d'une fabrique, non en pillards, mais en justiciers : solennellement, avec une sorte de religion, ils s'emparent d'une pièce de drap, qu'ils avaient eux-mêmes tissée, et tranquillement ils se partagent cetteétoffc, longuede plus de trois cents mètres, et cela sans ignorer que les brigades de gendarmerie, mandées de toutes les villes voisines par télégraphe, se groupaient sur la place publique pour leur livrer bataille et peul-ctrc les fusiller ; mais ils savaient aussi que leur
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acte de main-mise sur Tusinc, véritable propriété collective, ravie par le capital, ne serait point oubliée par leurs frères en travail et en soufFrance. lisse sacrifièrent donc pour le salut commun, et des milliers d'hommes ont juré qu'ils suivraient cet exemple. N'est-ce pas là une date mémorable dans l'histoire de l'humanité ? C'est bien une révolution dans la plus noble acception du mot; d'ailleurs, si cette révolution avait eu la force de son côté, elle n'en serait pas moins restée absolument pacifique.
La question majeure est de savoir si la morale des ouvriers condamne ou justifie de pareils actes. Si elle se trouve de plus en plus d'accord à l'approuver, elle créera les faits sociaux correspondants. Le maçon réclamera la de-
ET LIDKAL ANARCHIQUE 205
meure qu'il construit, de même que le tisseur a pris l'étoffe tissée par lui, et l'agriculteur mettra la main sur le produit du sillon. Tel est Tespoir du travailleur et telle est aussi la crainte du capitaliste. Aussi quelques cris de désespoir se sont-ils fait entendre dans le camp des privilégiés, et quelques-uns d'entre eux ont-ils eu déjà recours à des mesures suprêmes de salut. Ainsi la fameuse usine de Homestead, en Pensylvanie^ est bâtie en citadelle, avec tous les moyens de défense et de répression contre les ouvriers que peut fournir la science moderne. En d'autres usines on emploie de préférence le travail des forçats, que riiltat prête bénévolement pour un moindre salaire; tous les efforts des ingénieurs sont dirigés vers Icmijloi de
266 L'ÉVOLUTION, LA RliVOLUTION
la force brute des machines diri«^^cc par l'impulsion inconsciente d'hommes sans idéal et sans liberté. Mais ceux qui veulent se passer d'intelligence ne le peuvent qu'à la condition de s'affaiblir, de se mutiler et de préparer ainsi la victoire d'hommes plus intelligents qu'eux : ils fuient devant les difficultés de la lutte, qui les atteindra bientôt.
Dès que l'esprit de revendication pénétrera la masse entière des opprimés, tout événement, même d'importance minime en apparence, pourra déterminer ime secousse de transformation :
c'est ainsi qu'une étincelle fait sauter tout un baril de poudre. Déjà des signes avant-coureurs ont annoncé la grande lutte. Ainsi, lorsque, en 1890, retentit l'appel du « premier Mai » lancé par un
inconnu quelconque, peut-être par un camarade australien^ on vit les ouvriers du monde s'unir soudain dans une même pensce. Ils prouvèrent ce jour-là que rinternationale, officiellement enterrée, était pourtant bien ressuscitée, et ccl:i non à la voix des chefs, mais par I:i pression des foules. Ni les « sages cou- , seils » des socialistes en place, ni Tap pareil répressif des gouvernements ne purent empêcher les opprimés de toutes les nations de se sentir frères sur le pourtour de la planète et de se le dire les uns aux autres. Kt cependant il s'agissait en apparence de bien peu de chose, d'une simple manifestation platonique, d'une parole de ralliement, d'un mot de passe ! l'^n effet, patrons et douvjrncnicnts, aitlés par lus chefs so-
268 L'IIVOLUÏION. LA RKV()Li;TION
cialistes cux-mcmcs, ont réduit ce mot fatidiciue à n'être plus qu'une formule sans valeur. Néanmoins, ce cri, cette date fixe avaient pris un sens épique par leur universalité.
Tout autre cri, soudain, spontané, imprévu, peut amener des résultats plus surprenants encore. La force des choses, c'est-à-dire Tensemble des conditions économiques, fera certainement naître pour une cause ou pour une autre, à propos de quelque fait sans grande importance, une des crises qui passionnent même les indifférents, et nous verrons tout à coup jaillir cette immense énergie qui s'est emmagasinée dans le cœur des hommes par le sentiment violé de la justice, par les souffrances inexpiées, par les haines inassouvies.
Chaque jour peut amener une catastrophe. Le renvoi d'un ouvrier, une grève locale, un massacre fortuit, peuvent être la cause de la révolution : c'est que le sentiment de solidarité gagne de plus en plus et que tout frémissement local tend à ébranler l'Humanité- Il y a quelques années, un nouveau mot de ralliement, « Grève générale » éclata dans les ateliers. Ce mot parut bizarre, on le prit pour l'expression d'un rcve, d'une espérance chimérique, puis on le répéta d'une voix plus haute, et maintenant il retentit si fort que maintes fois la monde des capitalistes en a tremblé.
Non, la grève générale, et j'entends par ce mot, non pas la simple cessation du travail, mais une revendication agressive de tout l'avoir des travailleurs ; non, cet
370 L'KVOLUTION. LA RtIVOI.UTlON
événement n'est pas impossible; il est même devenu inévitable, et peut être prochain. Salariés anglais, belges, français, allemands, américains, australiens comprennent qu'il dépend d'eux de refuser le même jour tout travail à leurs patrons^ d'occuper ce même jour l'usine à leur profit collectif, et ce qu'ils comprennent ou du moins pressentent au- ' jourd'hui p()urquoi ne le pratiqueraientils pas demain, surtout si à la grève des •travailleurs s'ajoute celle des soldats ? Les journaux se taisent unanimement avec une prudence parfaite quand des militaires se rebellent ou quittent le service en masse. Les conservateurs qui veulent absolument ignorer les faits qui ne s'accordent pas avec leur désir^ s'imaginent volontiers que pareille abo-
ET I.'IDIîAL AXARCHIQUIi: 271
inination sociale est impossible, mais les désertions collectives, les rébellions partielles, les refus de tirer sont des phénomènes qui se produisent fréquemment dans les armées mal encadrées et qui ne sont pas tout à fait inconnus dans les organisations militaires les plus solides. Ceux d'entre nous qui se rappellent la Commune voient encore par la mémoire les milliers d'hommes que Thiers avait laissés dans Paris et que le peuple désarma et convertit si facilement à sa cause. Quand la majorité des soldats sera pénétrée du vouloir de la j^rève, l'occasion de la réaliser se présentera t(k ou tard.
La grève ou plutôt Tesprit de £;rèvc, j.ris dans son sens le plus lar^e, vaut surtout parla solidarité (]u'il établit en-
l-ji L'KVOI.UTION, LA RÉVOLUTION
trc tous les revendicateurs du droit. \\xi luttant pour la même cause, ils apprennent à s'entr'aimer. Mais il existe aussi des œuvres d'association directe, et celles-ci contribuent également pour une part croissante à la révolution sociale. Il est vrai que ces associations de forces entre pauvres, agriculteurs ou gens d'industrie, rencontrent de très grands obstacles par suite du manque de ressources matérielles chez les individus :
la nécessité du gagne-pain les oblige presque tous, soit à quitter le sol natal pour vendre leur force de travail au plus offrant, soit à rester sur place en acceptant les conditions, si mesquines soient-elles, qui leur sont faites par les distributeurs de la main d'œuvre. De toutes manières ils sont asservis et la
ET L'IDÉAL ANARCHIQUK 273
besogne journalière leur interdit de faire des plans d'avenir, de choiidr à leur guise des associés dans la bataille de la vie. C'est donc d'une manière tout exceptionnelle qu'ils arrivent à réaliser un œuvre de faible ampleur, offrant néanmoins, relativement au monde ambiant, un caractère de vie nouvelle. Néanmoins de très nombreux indices de la société future se montrent chez les ouvriers, grâce à des circonstances propices et à la force de l'idée qui pénètre même des milieux sociaux appartenant au monde des privilégiés.
Souvent an se plaît à nous interroger avec sarcasme sur les tentatives d'associations plus ou moins communautaires déjà faites en diverses parties du monde, et n«)us aurions peu de jugement si la
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réponse à ces questions nous gênait en quoi que ce soit. Il est vrai : l'histoire de ces associations raconte beaucoup plus crinsuccès que de réussites, et il ne saurait en être difTcrcmment puisqu'il s'agit d'une révolution complète, le remplacement du travail, individuel ou collectif, au profit d'un seul, par le travail de tous au profit de tous. Les personnes qui se groupent pour entrer dans une de ces sociétés à idéal nouveau ne sont point elles-mêmes complètement débarrassées des préjugés, des pratiques anciennes, de l'atavisme invétéré; elles n'ont pas encore « dépouillé le vieil homme ! » Dans le microcosme « anarchiste » ou « harmoniste » qu'ils ont formé, ils ont toujours à lutter contre les forces de dissociation, de disruption,
que représentent les habitudes, les mœurs, les liens de famille, toujours si puissants, les amitiés aux doucereux conseils, les amours aux jalousies féroces, les retours d'ambition mondaine^ le besoin des aventures, la manie du . changement. L'amour-propre, le sen- | liment de la dignité peuvent soutenir les novices pendant un certain temps, mais au premier mécompte, on selaisse facilement envahir par une secrète cspcrancc, celle que l'entreprise ne pourra réussir et que l'on replongera de nouveau dans les flots tumultueux de la vie extérieure. On se rappelle Texpérience des colons de l>rook Farm, dans la Nouvelle-Angleterre, qui, tout en restant lidcles à Tassociation, mais seulement j)ar im lien de vertu, par lidélitéà
276 l'Ilvolution, la révolution
leur impulsion première, n'en furent pas moins enchantés de ce qu'un incendie vînt détruire leur palais sociétaire, les déliant ainsi du vœu contracté par eux, avec une sorte de serment intérieur, quoique en dehors des formes monacales. Evidemment, l'association était condamnée à périr, même sans que l'incendie réalisât le désir intime de plusieurs, puisque la volonté profonde des sociétaires se trouvait en désaccord avec le tonctionnement de leur colonie.
Pour des causes analogues, c'est-àdire le manque d'adaptation au milieu, la plupart des associations communautaires ont péri * elles n'étaient pas ré^ glées, comme les casernes ou les couvents, parla volonté absolue de maîtres religieux ou militaires^, et par Tobéis-
sance non moins absolue des inférieurs, soldats, moines ou religieuses ; et d'autre part, elles n'avaient pas encore le lien de solidarité parfaite que donnent le respect absolu des personnes, le développement intellectuel et artistique, la perspective d'un large idéal sans cesse agrandi. Les occasions de dissentiment ou même de désunion sont d'autant plus à prévoir que les colons, attirés par le mirage d'une contrée lointaine, se sont dirigés vers une terre toute différente de la leur, où chaque cliosc leur paraît étrange, où l'adaptation au sol, au climat, aux mœurs locales est soumise aux plus grandes incertitudes. Les phalanstériens qui, peu après kl fondation du second empire, accompagnèrent Victor Considérant
ajS i;i';voLUTiON, la révolution
dans les plaines du Texas septentrional, marchaient à une ruine certaine, puisqu'ils allaient s'établir au milieu de populations dont les mœurs brutales et grossières devaient nécessairement choquer leur fine épiderme de Parisiens, puisqu'ils entraient en contact avec cette abominable institution de Tesclavanfe des noirs, sur laquelle il leur était même interdit par la loi d'exprimer leur opinion. De même, la tentative de Freiland ou de la « Terre libre », faite sous la direction d*un docteur autrichien, en des contrées connues seulement par de vagues récits et péniblement conquises par une guerre d'extermination, présentait aux yeux de l'historien quelque | chose de bouffon : il était d'avance évi-
dent que tous ces éléments hétérogènes
ne pouvaient s'unir en un ensemble harmonique.
Aucun de ces insuccès ne saurait nous décourager, car les efforts successifs indiquent une tension irrésistible de la volonté sociale : ni les déconvenues ni les moqueries ne peuvent détourner les chercheurs. D'ailleurs ils ont toujours sous les yeux l'exemple des « co(^pératives », sociétés deconsom.mation et autres, qui, elles aussi, curent des commencements difficiles et qui maintenant ont, en si ^-rand nombre, atteint une prospérité merveilleuse. Sans doute, la plupart de ces associations ont fort mal tourné, surtout parmi les plus pros pères, en ce sens que les bénéfices réalisés et le désir d'en accroître l'importance ont allumé l'amour du lucre chez
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les coopcratcurs, ou du moins les ont détournés de la ferveur révolutionnaire des jeunes années. C'est là le plus redoutable péril, la nature humaine étant prompte à saisir des prétextes pour s'éviter les risques de la lutte. Il est si facile de se cantonner dans sa « bonne œuvre », en écartant les préoccupations et les dangers qui naissent du dévouement à la cause révolutionnaire dans toute son ampleur. On se dit qu"il importe avant tout de faire réussir Tentreprise à laquelle l'honneur collectif d'un grand nombre d'amis se trouve attaché, et peu à peu on se laisse entraîner aux petites pratiques du commerce habituel : on avait eu le ferme vouloir de transformer le monde, et tout bonnement on se transforme en simple épicier.
ET L'IDÉAL ANARCHIQUE ;Sl
Néanmoins les anarchistes studieux et sincères peuvent tirer un grand enseignement de ces innombrables coopératives qui ont surgi de toutes parts et qui s'agrègent les unes aux autres, constituant des organismes de plus en plus vastes, de manière à embrasser les fonctions les plus diverses, celles de l'industrie, du transport, de l'agriculture, de la science, de Tart et du plaisir et qui s'évertuent même à constituer un organisme complet pour la production, la consommation et le rythme de la ^■ie esthétique. La pratique scientifique de Taide mutuelle se répand et devient facile- il ne reste plus qu'à lui donner son véritable sens et sa moralité, en simplifiant tout cet échange de services, en ne gardant qu'une simple statistique de pro-
282 L'i;VOLUTION, LA RLIVOLUTION
duits et de consommation à la place de tous ces grands livres de « doit » et d' « avoir », devenus inutiles.
Et cette rcvolution profonde n'est pas seulement en voie d'accomplissement, elle se réalise çà et là. Toutefois il serait inutilede signaler les tentatives qui nous semblent se rapprocher le plus de notre idéal, car leurs chances de succès ne peuvent que s'accroître si le silence continue de les protéger, si le bruit de la réclame ne trouble pas leurs modestes commencements. Rappelons- nous riiistoire de la petite société d'amis qui s'était groupée sous le nom de « Commune de Montreuil. » Peintres, menuisiers, jardiniers, ménagères, institutrices s'étaient mis en tète de travailler simplement les uns pour les autres sans
se donner un comptable pour intermédiaire et sans demander conseil du percepteur ou du tabellion. Celui qui avait besoin de chaises ou de tables allait les prendre chezTami qui en fabriquait; celui-ci, dont la maison n'était plus bien propre, avertissait un camarade, qui apportait le lendemain son pinceau et son baquet de peinture. Quand le temps était beau, on se parait du linge propre bien tenu et repassé par les citoyennes, puis on allait en promenade cueillir des léf^umes frais chez le compagnon jardinier, et chaque jour les mômes apprenaient à lire chez rinslitulricc. C'était trop beau ! Pareil scandale devait cesser. Heureusement un « attentat anarchiste »
avait jeté répoiivantc parmi les bourgeois, et le minislie dom le N'ilaiii nom
284 L'l::\ OLUTION, LA RIJVOLUTION
rappelle les « conventions scélérates »
avait eu l'idée d'olïVir aux conservateurs, en présent de bonne année, un décret d'arrestations et de perquisitions en masse. Les braves communiers de Montreuil y passèrent, et les plus coupables, c'est-à-dire les meilleurs, eurent à subir cette torture déguisée qu'on appelle Tinstruction secrète. C'est ainsi que Ton tua la petite Commune redoutée ; mais, n'ayez crainte, elle renaîtra.
Il me souvient, comme si je la vivais encore, d'une heure poignante de ma vieoùramertume de la défaite n'était compensée que par la joie mystérieuse et profonde, presque inconsciente, d'avoir agi suivant mon cœur et ma volonté, d'avoir été moi-même, malgré les hommes et le destin. Depuis celte époque, un tiers de siècle s'est écoule déjà.
La Commune de Paris élail en guerre
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contre les troupes de Versailles, et le bataillon dans leciiiel j'étais entré avait été fait prisonnier sur le plateau de Chàtillon. C'était le matin, un cordon de soldats nous entourait et des officiers moqueurs se pavanaient devant nous.
Plusieurs nous insultaient; l'un qui, plus tard, devint sans doute un des élégants parleurs de l'Assemblée, pérorait sur la folie des Parisiens : mais nous avions autres soucis quedeTécoutcr. Celui d'entre euxqui me frappa le plus était un homme sobre de paroles, au regard dur, à la figure d'ascète, probablement un hobereau de campagne élevé par les jésuites. Il passait lentement sur le rebord abrupt du plateau, et se détachait en noir comme une vilaine ombre sur le fond lumineux de Paris. Les rayons
du soleil naissant s'cpandaienten nappe d'or sur les maisons et sur les d(jmes : jamais la belle cité, la ville des révolutions, ne m'avait paru plus belle! a Vous voyez votre Paris ! » disait l'homme sombre en nous montrant de son arme l'éblouissant tableau; « l']h bien, il n'en restera pas pierre sur pierre ! » En répétant d'après ses maîtres cette ])arolc biblique, appliquée jadis aux \inives et aux Babylones, le fanatique officier espérait sans doute que son cri tie haine serait une prophétie. Toutefois Paris n'est point tombé; non seulement il en reste « pierre sur pierre »; mais ceux dont l'existence lui taisait exécrer Paris, c'est-à-dire ces trente-cinq mille hommes que l'un éi^or-^ea dans les rues, dansles casernes cl dans les cimetières.
288 L'KVOLUTION. LA REVOLUTION
ne sont point morts en vain, et de leurs cendres sont nés des vengeurs. Et combien d'autres « Paris », combien d'autres foyers de révolution consciente sont nés de par le monde! Où que nous allions, à Londres ou à Bruxelles, à Barcelone ou à Sydney, à Chicago ou à Buenos-Aires, partout nous avons des amis qui sentent et parlent comme nous. Sous la grande forteresse qu'ont bâtie les héritiers de la Rome césarienne et papale, le sol est miné partout et partout on attend l'explosion. Trouverait-on encore, comme au siècle dernier, des Louis XV assez indifférents pour hausser les épaules en disant : ce Après moi le déluge! » C'est aujourd'hui, demain peut-être, que viendra la catastrophe. Balthazar est au festin, mais il
sait bien que les Perses escaladent les murailles de la cité.
De même que l'artiste pensant toujours à son œuvre la tient entière en son cerveau avant de l'écrire ou de la peindre, de môme Thistorien voit d'avance la révolution sociale : pour lui, elle est déjà faite. Toutefois nous ne nous leurrons point d'illusions : nous savons que la victoire définitive nous coûtera encore bien du san^ , bien des fatigues et des angoisses. A l'Internationale des opprimés répond une Internationale des oppresseurs. Des syndicats s'organisent de par le monde pour tout accaparer, produits et bénéfices, pour enrégimenter tous les hommes en une immense armée (le salariés, là ces syndicats de milliardaires et de faiseurs,
2qo L'ÉVOLUTION, LA RÉVOLUTION
circoncis et incirconcis, sont absolument certains, que par la toute-puissance de l'argent ils auront à leurs gages les gouvernements et leur outillage de répression : armée, magistrature et police. Ils espèrent en outre que par Thabile évocation des haines de races et de peuples, ils réussiront à tenir des foules exploitables dans cet état d'ignorance patriotique et niaise qui maintient la servitude. En effet, toutes ces vieilles rancunes, ces traditions d'anciennes guerres et ces espoirs de revanche^ cette illusion de la patrie, avec ses frontières et ses gendarmes, et les excitations journalières des chauvins de métier, soldats ou journalistes, tout cela nous présage encore bien des peines, mais nous avons des avantages que l'on ne peut nous ra-
ET L'/DÉAL ANARCHIQUE 2Qi
vir. Nos ennemis savent qu'ils poursuivent une œuvre funeste et nous savons que la nôtre est bonne ; ils se détestent et nous nous entr'aimons ; ils cherchent à faire rebrousser l'histoire et nous marchons avec elle.
Ainsi les grands jours s'annoncent.
L'évolution s'est faite, la révolution ne saurait tarder. D'ailleurs ne s'accomplitcllc pas constamment sous nos yeux, par multiples secousses? Plus les consciences, qui sont la vraie lorcc, apprendront à s'associer sans abdiquer, jMus les travailleurs, cjui sont le nombre, auront conscience de leur valeur, et plus les
202 L'KVOLUriON, LA 1< KVOLU I ION
révolutions seront faciles et pacifiques. Finalement, toute opposition devra céder et même céder sans lutte. Le jour vindra où l'Evolution et la Révolution, se succédant immédiatement, du désir au fait, de l'idée à la réalisation, se confondront en un seul et même phénomène.
C'est ainsi que fonctionne la vie dans un organisme sain, celui d'un homme ou celui d'un monde.