S LM'VOIAJTION, LA REVOLUTION
n'esl-ce pas la rùglj de le laisser périr? Ainsi, sans paradoxe aucun, le peuple — ou tout au moins la partie du peuple (]ui a le loisir dépenser — en sait d'ordinaire beaucoup plus loni^ que la plupart des savants, et cela sans avoir passé par les universités ; il ne connaît pas les détails à Tintini, il nest pas initié à mille formules de grimoire ; il n'a pas la tête emplie de noms en toute langue comme un catalogue de bibliothèque, mais son horizon est plus large, il voit plus loin, d'un côté dans les origines barbares, de Fautre dans l'avenir transformé ; il a une compréhension meilleure de la succession des événements ; il prend une part plus consciente aux grands mouvements de Thistoire ; il connaît mieux la richesse du globe :
il est plus homme entin. A cet égard,
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on peut dire que tel camarade anarchiste de notre connaissance, jugé digne par la société d'aller mourir en prison, est réellement plus savant que toute une académie ou que toute une bande d'étudiants frais émoulus de l'Université, bourrés de faits scientiliques. Le savant a son immense utilité comme carrier :
il extrait les matériaux, mais ce n'est pas lui qui les emploie, c'est au peuple, à Tensemble des hommes associés qu'il appartient d'élever l'édifice.
Que chacun fasse appel à ses souvenirs pour constater les changements qui, depuis le milieu du dix-neuvième siècle se sont produits dans la manière de penser et de sentir, et qui nécessitent par conséquent des modifications correspondantes dans la manière d'a,^ir. La nécessité d'un maître, d'un chel ou
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capitaine en toute or<^anisation, paraissait hors de doute : un Dieu dans le ciel, ne fût-ce que le Dieu de \'oltaire; un souverain sur un trône ou sur un fauteuil, ne fût-ce qu'un roi constitutionnel ou un président de république, « un porc à lenj^rais », suivant 1 heureuse expression de l'un d'entre eux ; un patron pour chaque usine, un bâtonnier dans chaque corporation, un mari, un père à grosse voix, dans chaque ménage. Mais de jour en jour le préjugé se dissipe et le prestige des maîtres diminue ; les auréoles pâlissent à mesure que grandit le jour. En dépit du mot d'ordre, qui consiste à faire semblant de croire, même quand on ne croit pas, en dépit des académiciens et des normaliens qui doivent à leur dignité de feindre, la foi s'en va et malgré les âge-
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nouillements, les signes de croix et les parodies mystiques, la croyance en ce Maître Eternel dont était dérivé le pouvoir de tous les maîtres mortels se dissipe comme un rêve de nuit. Ceux qui ont visité TAngleterre et les l']tats-Unis à vingt années d'intervalle s'étonnent de la prodigieuse transformation qui s'est accomplie à cet égard dans les esprits. On avait quitté des hommes fanatiques^ intolérants, féroces dans leurs croyances religieuses et politiques ; on retrouve des gens à Fintelligence ouverte, à la pensée libre, au creur élargi. Ils ne sont plus hantés par l'hallucination (.lu Dieu vengeur.
La diminution du respect est dans la pratique de la vie le résultat le plus important de cette évolution des itlécs.
Allez chez les prêtres, bonzes ou niara-
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bf)uts : d'oîi vient leur amertume ? de ce qu'on ose j)enser sans leur avis, iîlt chez les grands personnages : de quoi se plaignent-ils? de ce qu'on les aioorde comme d'autres hommes. (Jn ne leur cède plus le pas, on néglige de les saluer. Et quand on obéit aux représentants de l'autorité, parce que le gagnepain l'exige, et qu'on leur donne en même temps les signes extérieurs du respect, on sait ce que valent ces maîtres ; et leurs propres subordonnés sont les premiers à les tourner en ridicule. Il ne se passe pas de semaine que des juges siégeant en robe rouge, toque sur tête, ne soient insultés, bafoués parleurs victimes sur la sellette. Tel prisonnier a même lancé son sabot à la tête du président. Et les ofénéraux ! Nous les avons vus à l'œuvre. Nous les avons vus, im-
portants, bouffis, solennels, inspecter les avant-postes, ne se donnant pas même la peine de monter en ballon ou d'y envoyer un officier pour examiner les positions de l'ennemi. Xous les avons entendus donnant Tordre de démolir des ponts que nulle batterie ne menaçait, et accuser leurs ing-énieurs d'avoir construit des ponts trop courts pour leurs colonnes d'attaque. Nous avons écouté avec ani^oisse cette terrible canonnade du Bourget, où quelques centaines de malheureux brûlaient leurs « dernières cartouches », attendant vainement que le « généralissime « envoyât à leur secours une partie du demimillion d'hommes qui obéissaient à sa voix ! Puis nous avons vu avec stupeur cette belle <( alfaire Dreylus » où il nous fut prouvé, par les olficiers eux-mêmes.
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que les jugemcnls par orJrc, la gestion de lupanars et la rédaction de « faux patriotiques » n'ont rien de contraire aux usages et à Thonneur de Tarmée. Est-il étonnant dans ces conditions que le respect s'en aille, et môme qu'il se change en mépris!
Il est vrai, le respect s'en va, non pas ce juste respect qui s'attache à riiomme de droiture, de dévouement et de labeur, mais ce respect bas et honteux qui suit la richesse ou la fonction, ce respect d'esclave qui porte la foule des badauds vers le passage d'un roi et qui change les laquais et les chevaux d'un grand personnage en objets d'admiration. Et non seulement le respect s'en va, mais ceux-là qui prétendent le plus à la considération de tous sont les premiers à compromettre leur rôle d'êtres surhu-
mains. Autrefois les souverains d'Asie connaissaient Tart de se faire adorer.
On voyait de loin leurs palais ; leurs statues se dressaient partout, on lisait leurs édits, mais ils ne se montraient point. Les plus familiers de leurs sujets ne les abordaient qu'à genoux, parfois un voile s'ouvrait à demi pour les montrer comme dans un éclair et les faire disparaître soudain, laissant tout émue l'àmc de ceux qui les avaient entrevus un instant. Alors le respect était assez profond pour tenir de la prostration : un muet portait aux condamnes un cordon de soie et cela suffisait pour que le lidclc adorateur se pendit aussitôt. Le sujet d'un émir, dans l'Asie centrale, devait se présenter devant son inailtc, la tète pencliéc sur Tépaulc droite, une corde à son cou liien dégagé, avec un glaive
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tranchant suspendu à cette corde, alin que le maître n'eût à son caprice que Tarme à saisir pour se défaire de Tesclave docile. Tamerlan, se promenant au haut d'une tour, fait un signe aux cinquante courtisans qui l'environnent, et tous se précipitent dans l'espace.
Que sont en comparaison les Tamerlan de nos jours, sinon des apparences plus ou moins, quoique toujours redoutables.
Devenue pure fiction constitutionnelle, l'institution royale a perdu cette sanction du respect universel qui lui donnait toute sa valeur. « Le roi, la foi, la loi » disait-on jadis. « La foi » n'y est plus, et sans elle le roi et la loi s'évanouissent transformés en fantômes. Mais hélas !
Qu'ils sont durs à mourir. Ces morts sont aussi de ceux « qu'il faut qu'on tue ! »
L'ignorance diminue, et, chez les évolutionnistes révolutionnaires, le savoir dirigera bientôt le pouvoir. C'est là le fait capital qui nous donne confiance dans les destinées de l'Humanité : malgré rinfinic complexité des choses, l'histoire nous prouve que les éléments de progrès remporteront sur ceux de régression. Kn mettant en regard tous les faits de la \\c conlenij^oraine, ceux
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qui témoignent crunc décadence relative et ceux (]ui au contraire indiquent une marche en avant, on constate que les derniers remportent en valeur et querévolution journalière nous rapproche incessamment de cet ensemble de transformations, pacifiques ou violentes, que d'avance on appelle « révolution sociale, y> et qui consistera surtout à détruire le pouvoir despotique des personnes et des choses, et Taccaparement personnel des produits du travail collectif.
Le fait capital est la naissance de l'Internationale des Travailleurs. Sans doute, elle était en (;erme depuis que les hommes de nations différentes se sont entr'aidés en toute sympathie et pour leurs intérêts communs; elle prit
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même une existence théorique le jour où les philosophes du dix-huitième siècle dictèrent à la Révolution française la proclamation des(( Droits de T Homme»; mais ces droits étaient restés une simple formule et l'assemblée qui les avait criés au monde se gardait bien de les appliquer : elle n'osait pas même abolir l'esclavage des noirs de Saint- Domingue et ne céda qu'après des années d'insurrection, lorsque la dernière chance de salut était à ce prix. Non, l'Internationale, qui par tous pays civilisés était en voie de formation, ne prit conscience d'cllc-mcnic que pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, et c'est dans le monde du travail qu'elle surgit : les « classes dirigeantes » n'y furent i)()ur rien. i/liUcinationale! i^e-
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puis la découverte de rAmérique et la circumnavif,^ation de la Terre, nul fait n'eut plus d'importance dans l'histoire des hommes. Colomb, Magellan, El Cano avaient constaté, les premiers, Tunité matérielle de la Terre, mais la future unité normale que désiraient les philosophes n'eut un commencement de réalisation qu'au jour où des travailleurs anglais, français, allemands, oubliant la différence d'onVine et se comprenant les uns les autres malgré la diversité du langage, se réunirent pour ne former qu'une seule et même nation, au mépris de tous les gouvernements respectifs. Les commencements de l'œuvre furent peu de chose : à peine quelques milliers d'hommes s'étaient groupés dans cette association, cellule primitive
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de rHumanité future, mais les historiens comprirent Fimportance capitale de l'événement qui venait de s'accomplir. Et dès les premières années de son existence, pendant la Commune de Paris, on put voir, par le renversement de la colonne Vendome,que les idées de l'Internationale étaient devenues une réalité vivante. Chose inouïe jusqu'alors, les vaincus renversèrent avec enthousiasme le monument d'anciennes victoires, non pour flatter lâchement ceux qui venaient de vaincre à leur tour^ mais pour témoii^ner de leur sympathie fraternelle envers les Irèrcs tju'on avait menés cntreeux, et de leurs sentiments d'exécration contre les maîtres et rois (jui de part et d'autre conduisaient leurs sujets à Tabattoir.. Puur ceux (jui savent se
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placer en clchtjrs des luttes mes()uincs des partis et contempler de haut la marche de Thistoire, il n'est pas, en ce siècle, de signe des temps qui ait une signification plus imposante que le renversement de la colonne impériale sur sa couche de fumier!
On Ta redressée depuis, de même qu'après la mort de Charles I" et de Louis XVI on restaura les royautés d'Angleterre et de France, mais on sait ce que valent les restaurations ; on peut recrépir les lézardes, mais la poussée du sol ne manquera pas de les rouvrir : on peut rebâtir les édifices, mais on ne fait pas renaître la foi première qui les avait édifiés. Le passé ne se restaure, ni l'avenir ne s'évite. Il est vrai que tout un appareil de lois interdit Tinter-
nationale. l^>n Italie on Ta qualifiée d' (' association de Malfaiteurs » et en France on a promulgué contre elles les « lois scélérates. » On en punit les membres du cachot et du bagne. En Portugal c'est un crime durement châtié que de prononcer son nom. Précautions misérables ! Sous quelque nom qu'on la déguise, la fédération internationale des Travailleurs n'en existe et ne s'en développe pas moins, touj(nirs plus solidaire et plus puissante. (Test môme une singulière ironie du sort de nous montrer combien ces ministres et ces magistrats, ces législateurs et leurs complices, sont des êtres prompts à se duper euxmêmes et combien ils s'empêtrent chuis leurs propres lois. Leurs armes ont à peine servi que déjà, toul émoussécs,