‹ L'évolution, la révolution et l'idéal anarchiqueChapitre 5 sur 15 · L'I^VOI.UTIO.N, LA REVOLUTION · texte numérisé non relu

L'I^VOI.UTIO.N, LA REVOLUTION

celle des g-ens qui dans l'ensemble des chanc^ements à accomplir n'en voient qu'un seul et se vouent strictement, méthodiquement, à sa réalisation, sans se préoccuper des autres transformations sociales. Ils ont limité, borné d'avance leur champ de travail. Quelques-uns, gens habiles, ont voulu de cette manière se mettre en paix avec leur conscience et travailler pour la révolution future sans danger pour eux-mêmes. Sous prétexte de consacrer leurs efforts à une réforme de réalisation prochaine, ils perdent complètement de vue tout idéal supérieur et Técartent même avec colère afin qu'on ne les soupçonne pas de le partager. D'autres, plus honnêtes ou tout à fait respectables, même vaguement utiles à Tachèvement du grand

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£uvre, sont ceux qui en efTet n'ont, par itroitesse d'esprit, qu'un seul progrès m vue. La sincérité de leur pensée et ie leur conduite les place au-dessus de a critique : nous les disons nos frères, ;out en reconnaissant avec chagrin com- DÏen est étroit le champ de lutte dans equel ils sont cantonnés et comment, Dar leur unique et spéciale colère contre .m seul abus, ils semblent tenir pour ustes toutes les autres iniquités.

Je ne parle pas de ceux qui ont pris pour objectifs, d'ailleurs excellents, soit a réforme de rorthoqraphc, soit la ré- :i^lementation de Dicurc ou le changement du méridien, soit encore la sup- :)ression des corsets ou des bonnets à -)C)i\ ; mais il est des propagandes plus sérieuses (|ui ne prêtent point au ridicule

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et qui demandent chez leurs protagonistes courage, persévérance et dévouement. Dès qu'il y a chez les novateurs droiture parfaite, ferveur du sacrifice, mépris du danger, le révolutionnaire leur doit en échange sympathie et respect. Ainsi quand nous voyons une femme pure de sentiments, noble de caractère, intacte de tout scandale devant Fopinion, descendre- vers la prostituée et lui dire : « Tu es ma sœur ; je viens m'allier avec toi pour lutter contre l'agent des mœurs qui t'insulte et met la main sur ton corps^ contre le médecin de la police qui te fait appréhender par des argousins et te viole par sa visite, contre la société tout entière qui te méprise et te foule aux pieds », nul de nous ne s'arrête à des considérations

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j^énérales pour marchander son respect à la vaillante évolutionniste en lutte contre l'impudicité du monde oflicicl.

Sans doute, nous pourrions lui dire que toutes les révolutions se tiennent, que la révolte de l'individu contre l'État embrasse la cause du forçat ou de tout autre réprouvé, aussi bien que celle de la prostituée ; mais nous n'en restons pas moins saisis d'admiration pour ceux qui combattent le bon combat dans cet étroit champ clos. De môme nous tenons pour des héros tous ceux qui, dans n'importe quel pays, en n'importe (]ucl siècle, ont su se dévouer sans arricrc-pensée pour une cause commune, si j)cu iari^e que iùt leur horizon 1 (^ue chacun de nous les salue avec émotion et (pi'il se dise : « Sachons les égaler sur notre champ

de bataille, bien autrement vaste, qui comprend la terre entière ! »

En effet, l'évolution embrasse l'ensemble des choses humaines et la révolution doit l'embrasser aussi, bien qu"il n'y ait pas toujours un parallélisme évident dans les événements partiels dont se compose Fensemble de la vie des sociétés. Tous les progrès sont solidaires, et nous les désirons tous dans la mesure de nos connaissances et de notre force : progrès sociaux et politiques, moraux et matériels, de science, d'art ou d'industrie. Evolutionnistes en toutes choses, nous sommes également révolutionnaires en tout, sachant que l'histoire même n'est que la série des accomplissements, succédant à celle des préparations. La grande évolution in-

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tellectuelle, qui émancipe les esprits, a pour conséquence logique l'émancipation, en fait, des individus dans tous leurs rapports avec les autres individus. On peut dire ainsi que l'évolution et la révolution sont les deux actes successifs d'un même phénomène, l'évolution précédant la révolution, et celle-ci précédant une évolution nouvelle, mère de révolutions futures. Un changement peut-il se faire sans amener de soudainsdéplacements d'équilibre dans la vie? La révolution ne doit-elle pas nécessairement succéder à l'évolution, de même que lacté succède à la volonté d'ai^ir ? L'un et Tautre ne diffèrent que par l'époque de leur apparition. Qu'un éboulis barre une rivière, les eaux s'amassent peu à peu au-tlcssus de l'obstacle, et un lac se

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forme par une lente évolution; puis tout à coup. une infiltration se produira dans la digue d'aval, et la chute d'un caillou décidera du cataclysme : le barrage sera violemment emporté et le lac vidé redeviendra rivière. Ainsi aura lieu une petite révolution terrestre.

Si la révolution est toujours en retard sur l'évolution, la cause en est à la résistance des milieux : l'eau d'un courant bruit entre ses rivages parce que ceux-ci la retardent dans sa marche; la foudre roule dans le ciel parce que l'atmosphère s'est opposée à l'étincelle sortie du nuage. Chaque transformation de la matière, chaque réalisation d'idée est, dans la période même du changement., contrariée par l'inertie du milieu, et le phénomène nouveau ne peut s'ac-

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c*)mplir que par un effort d'autant plus violent ou par une force d'autant plus puissante, que la résistance est plus grande. Herder parlant de la Révolution française l'a déjà dit : « La semence tombe dans la terre, longtemps elle parait morte, puis tout à coup elle pousse son aigrette, déplace la terre dure qui la recouvrait, fait violence à l'argile ennemie, et la voilà qui devient plante, qui fleurit et mûrit son fruit. » Et l'enfant, comment nail-il ? Après avoir séjourné neuf mois dans les ténèbres du ventre maternel, c'est aussi avec violence qu'il s'échaj)pe en déchirant son enveloppe, et i:)arluis même en tuant sa mère. Telles sont les révolutions, conséquences nécessaires des évolutions qui les ont j)récédées.

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Les formules proverbiales sont fort dangereuses, car on prend volontiers rhabitude de les répéter machinalement, comme pour se dispenser de réfléchir.

C'est ainsi qu'on rabâche partout le mot de Linné : « Non facit salins natura. » Sans doute « la nature ne fait pas de sauts, » mais chacune de ses évolutions s'accomplit par un déplacement de forces vers un point nouveau. Le mouvement général de la vie dans chaque être en particulier et dans chaque série d'êtres ne nous montre nulle part une continuité directe, mais toujours une succession indirecte, révolutionnaire, pour ainsi dire. La branche ne s^ajoute pas en longueur à une autre branche. La fleur n'est pas le prolongement de la feuille, ni le pistil celui dQ

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rétamine, et l'ovaire diffère des organes qui lui ont donne naissance. Le fils n'est pas la continuation du père ou de la mère, mais bien un être nouveau. Le ])rog-rès se fait par un changement continuel des points de départ pour chaque individu distinct. De môme pour les espèces. L'arbre généalogique des êtres est, comme l'arbre lui-même, un ensemble de rameaux dont chacun trouve sa force de vie, non dans le rameau précédent, mais dans la sève originaire.

Pour les grandes évolutions histori- (]ucs, il n'en est pas autrement. Quand les anciens cadres, les formes trop limitées de l'organisme, sont devenus insutfisants, la vie se tléplace pour se réaliser en une lormation nouvelle, l ne révolution s'accomplit..

Toutefois les révolutions ne sont pas nécessairement un proi^rès, de môme que les évolutions ne sont pas toujours orientées vers la justice. Tout chanq^e, tout se meut clans la nature d'un mouvement éternel, mais s'il y a progrès il peut y avoir aussi recul, et si les évolutions tendent vers un accroissement de vie, il y en a d'autres qui tendent vers la mort. I/arrèt est impossil)le, il faut

se mouvoir clans un sens ou dans un autre, et le réactionnaire endurci, le libéral douceâtre qui poussent des cris d'effroi au mot de révolution, marchent quand même vers une révolution, la dernière, qui est le grand repos. La maladie, la sénilité, la gangrène sont des évolutions au même titre que la puberté.

L'arrivée des vers dans le cadavre, comme le premier vagissement de l'enfant, indique qu'une révolution s'est faite. La physiologie, l'histoire, sont là pour nous montrer qu'il est des évolutions qui s'appellent décadence et des révolutions qui sont la mort.

L'histoire de l'humanité, bien qu'elle; ne nous soit à demi connue que pendant une courte période de quelques milliers d'années, nous offre déjà des exemples

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sans nombre de peuplades et de peuples, de cités et d'empires qui ont misérablement péri à la. suite de lentes évolutions entraînant leur chute. Multiples sont les faits de tout ordre qui ont pu déterminer ces maladies de nations, de races entières. Le climat et le sol peuvent avoir empiré, comme il est arrivé certainement pour de vastes étendues dans TAsie centrale, où lacs et lleuves se sont desséchés, où des efflorescenccs salines ont recouvert desterrains jadis fertiles. Les invasions de hordes ennemies ont ravagé certaines contrées, tellement à fond qu'elles en restèrent désolées à jamais. Cependant mainte nation a pu rcllcurir après la conquête et les massacres, même aj^rès des siècles d'oppression : si clic retombe dans la

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barbarie ou meurt complètement, c'est en elle et dans sa constitution intime, non dans les circonstances extérieures, qu'il faut surtout chercher les raisons de sa régression et de sa ruine. Il existe une cause majeure, la cause des causes, résumant l'histoire de la décadence. C'est la constitution d'une partie de la société en maîtresse de Tautre partie, c'est l'accaparement de la terre, des capitaux, du pouvoir, de l'instruction, des honneurs par un seul ou par une aristocratie. Dès que la foule imbécile n'a plus le ressort de la révolte contre ce monopole d'un petit nombre d'hommes, elle est virtuellement morte ; sa disparition n'est qu'une affaire de temps. La peste noire arrive bientôt pour nettoyer cet inutile pullulement d'individus sans li-

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bertc. Les massacreurs accourent de l'Orient ou de l'Occident, et le désert se fait à la place des cités immenses. Ainsi moururent l'Assyrie et l'Egypte, ainsi s'effondra la Perse, et quand tout Tempire Romain appartint à quelques grands propriétaires, le barbare eut bientôt remplacé le prolétaire asservi.

11 ncst pas un événement qui ne suit double, à la fois un phénomène de mort et un phénomène de renouveau, c'e-stà-dirc la résultante d'évolutions de décadence et de progrès. Ainsi la chute de Rome constitue, dans son immense complexité, tout un ensemble de révolutions correspondant à une série d'évolutions, dont les unes ont été lunestes et les autres heureuses. (Certes, ce fut un grand soulagement pour les oppri-

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mes que la ruine de la formidable machine d'écrasement qui pesait sur le monde ; ce fut aussi à maints égards une heureuse étape dans l'histoire de l'humanité que l'entrée violente de tous les peuples du nord dans le monde de la civilisation ; de nombreux asservis retrouvèrent dans la tourmente un peu de liberté aux dépens de leurs maîtres ; mais les sciences, les industries périrent ou se cachèrent; on cassa les statues, on brûla les bibliothèques. Il semble, pour ainsi dire, que la chaîne des temps se soit brisée. Les peuples renonçaient à leur héritage de connaissances. Au despotisme succéda un despotisme pire ; d'une religion morte poussèrent les rejetons d'une religion nouvelle plus autoritaire, plus cruelle, plus fanatique;

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et pendant un millier d'années, une nuit d'ignorance et de sottise propagée par les nn-)ines se répandit sur la terre.

De même, les autres mouvements historiques se présentent sous deux faces, suivant les mille éléments qui les composent et dont les conséquences multiples se montrent dans les transformations politiques et sociales.

Aussi chaque événement donne-t-il lieu aux jugements les plus divers, corrélatifs à la largeur de compréhension ou aux préjugés des historiens qui Tapprccicnt. Ainsi, p(Hir en citer un exemple fameux, le puissant épanouissement de la littcraturc française au dix-septième siècle a été attril^uc au génie de Louis XI\^ parce c|ue ce roi se trouvait sur le trône à ré|)0(]uc même où tant

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d'hommes illustres produisaient de grandes œuvres en un lantrai^e admirable :

« Le regard de Louis enfantait des Corneille. J) Il est vrai qu'un siècle plus tard, personne n'osa prétendre que les Voltaire, les Diderot, les Rousseau devaient également leur génie et leur gloire à l'œil évocateur de Louis XV. Toutefois à une époque récente, n'avonsnous pas vu le monde britannique se précipiter au devant de la Reine en lui rendant hommage de tous les événements heureux, de tous les progrès qui s'étaient accomplis sous son règne, comme si cette immense évolution était due aux mérites particuliers de la souveraine? Pourtant cette personne de valeur médiocre n'eut d'autre peine que de rester assise sur le trône pendant

soixante longues années, la constitution même qu'elle était tenue d'observer l'ayant obligée à l'abstention politique pendant ce long espace de plus d'un demi-siècle. Des millions et des millions d'hommes, pressés dans les rues, aux fenêtres, sur les échafaudages, voulaient absolument qu'elle fût le génie tout-puissant de la prospérité anglaise.

L'hypocrisie publique l'exigeait peutêtre, parce que l'apothéose officielle de la reine-impératrice permettait à la nation de s'adorer réellement elle-même.

Néanmoins des voix de sujets manquaient à ce concert : on vit des faméliiiucs irlandais arborer le drapeau noir, et dans les cités de flndc des foules se ruer contre les palais et les casernes. Mais il est des circonstances où l'é-

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loge du pouvoir paraît moins absurde, et semble même au premier abord complètement justifié. Il peut se faire qu'un bon roi, — un Marc Aurèle par exemple, — un ministre aux sentiments généreux, un fonctionnaire philanthrope, un despote bienfaisant en un mot, emploie son autorité au profit de telle ou telle classe du peuple, prenne quelque mesure utile à tous, décrète l'abolition d'une loi funeste, se substitue aux opprimés pour se venger de puissants oppresseurs. Ce sont là d'heureuses conjonctures, mais par les conditions mêmes du milieu, elles se produisent d'une manière exceptionnelle, car les grands ont plus d'occasions que tous autres pour abuser de leur situation, entourés, comme ils le sont, de gens intéressés à

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leur montrer les choses sous un jour trompeur. Dussent-ils même se promener en déguisement la nuit, comme Haroun al Rachid, il leur est impossible de savoir la vérité complète, et malgré leur bon vouloir, leurs actes portent à faux, déviés du but dès le point de départ^ sous l'inlluence du caprice, des hésitations, des erreurs et fautes, volontaires et involontaires, commises par les agents chargés de la réalisation.

Cependant il est des cas où très certainement Tœuvre des chefs, rois, princes ou législateurs, se trouve franchement bonne en soi ou du moins assez pure de tout alliage; en ces circonstances l'opinion publique, la pensée commune, la volonté d'en bas ont forcé les souverains à Taclion. Mais alors l'initia-

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tive des maîtres n'est qu'apparente; ils cèdent à une pression qui pourrait être funeste et qui cette fois est utile ; car les fluctuations de la foule se produisent aussi souvent dans le sens progressif que dans le sens régressif; plus souvent même quand la société se trouve dans un état de progrès général. L'histoire contemporaine de l'Europe, de l'Angleterre surtout, nous offre mille exemples de mesures équitables qui ne proviennent nullement de la bonne volonté des législateurs, mais qui leur furent imposées par la foule anonyme : le signataire d'une loi, qui en revendique le mérite aux yeux de Thistoire, n'est en réalité que le simple enregistreur de décisions prises par le peuple, son véritable maître. Lorsque les droits sur les céréales fu-

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rent abolis par les Chambres anglaises, les grands propriétaires dont les votes diminuaient leurs propres ressources ne s'étaient que très péniblement laisse convertir à la cause du bien public ; mais, en dépit d'eux-mêmes ils avaient fini par se conformer aux injonctions directes de la multitude. D'autre part, lorsque, en France, Napoléon III, secrètement conseillé par Richard Cobden, établit quelques mesures de libre échange, il n'était soutenu ni par ses ministres, ni par les Chambres, ni par la masse de la nation : les lois qu'il fit voter par ordre ne devaient donc pas subsister, et ses successeurs, confiants dans l'indifférence du peuple, saisirent la première occasion pour restaurer les pratiques de protectionnisme et presque de prohibition, au profit des

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riches industriels et des grands propriétaires.

Le contact de civilisations différentes produit des situations complexes dans lesquelles on peut se laisser aller aisément à l'illusion d'attribuer au « pouvoir fort » un honneur qui revient à de tout autres causes. Ainsi Ton fait grand état de ce que le gouvernement britannique de l'Inde a interdit les siitti ou sacrifices de veuves sur le bûcher de leurs époux, quand on serait en droit de s'étonner au contraire que les autorités anglaises aient pendant tant d'années et avec tant de mauvaises raisons résisté au vœu des hommes de cœur, en Europe et dans Phide elle-même, pour la suppression de ces holocaustes ^ on se demandait avec stupeur pourquoi le gouvernement se

faisait le complice d'une tourbe de bourreaux immondes en n'abrogeant pas des instructions brahmaniques dépourvues de toute sanction autre que des textes du Véda incontestablement falsifiés. Certes, l'abolition de telles horreurs fut un bien, quoique un bien tardif, mais que de maux durent être attribués aussi à l'exercice de ce pouvoir « tutélaire », que d'impôts oppressifs, que de misères, et, pendant les famines, combien de faméliques, jonchant les routes de leurs cadavres!

Tout événement, toute période de rhistoire offrant un aspect double, il est impossible de les jui^cr en bloc. L'exemple môme du renouveau (|ui mit un terme au moycn-àge et à la nuit de la pensée nous montre comment deux révolutions peuvent s'accomplir à la fois,

l'une cause de décadence et l'autre de progrès. La période de la Renaissance, qui retrouva les monuments de l'antiquité, qui déchiffra ses livres et ses enseignements, qui dégagea la science des formules superstitieuses et lança de nouveau les hommes dans la voie des études désintéressées, eut aussi pour conséquence l'arrêt définitif du mouvement artistique spontané qui s'était développé si merveilleusement pendant la période des communes et des villes libres. Ce fut soudain comme un débordement de fleuve détruisant les cultures des campagnes riveraines : tout dut recommencer, et combien de fois la banale mitation de Tantique remplaça-t-elle ides œuvres qui du moins avaient le mérite d'être originales !

La renaissance de la science et des arts fut suivie parallèlement dans le monde religieux par la scission du christianisme à laquelle on a donné le nom de Réforme. Il sembla longtemps naturel de voir dans cette révolution une des crises bienfaisantes de Thumanité, résumée par la conquête du droit d'initiative individuelle, par Témancipation des esprits que les prêtres avaient tenus dans une servile ignorance : on crut que désormais les hommes seraient leurs propres maîtres, égaux les uns des autres par Tindcpendance de la pensée. Mais on sait maintenant que la Réforme fut aussi la constitution d'autres églises autoritaires, en face de riiglise qui jusque-là avait possédé le monopole de rasservisscmcnt

intellectuel. La Réforme déplaça les fortunes et les prébendes au profit du pouvoir nouveau, et de part et d'autre naquirent des ordres, jésuites et contrejésuites, pour exploiter le peuple sous des formes nouvelles. Luther et Calvin parlèrent, à l'égard de ceux qui ne partageaient pas leur m.anière de voir, le même langage d'intolérance féroce que les saint Dominique et les Innocent IIL Comme Tlnquisition, ils firent espionner, emprisonner, écarteler, brûler; leur poctrine posa également en principe l'obéissance aux rois et aux interprètes de la « parole divine. »

Sans doute, il existe une différence entre le protestant et le catholique : (je parle de ceux qui le sont en toute sincérité, et non par simple convenance

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de famille). Celui-ci est plus naïvement crédule, aucun miracle ne Tétonne; celui-là fait un choix parmi les mystères et tient avec d'autant plus de ténacité à ceux qu'il croit avoir sondes : il voit dans sa religion une œuvre personnelle, comme une création de son génie. \in cessant de croire, le catholique cesse d'être chrétien; tandis que d'ordinaire le protestant ratiocineur ne fait qu'entrer dans une secte nouvelle, lorsqu'il modifie ses interprétations de la « parole divine » : il reste disciple du Christ ; mystique inconvcrtissable, il garde Tillusion de ses raisonnements. Les peuples contrastent comme les individus, suivant la religion qu'ils j^rofcssent et qui pénètre plus ou moins leur essence morale. Les protestants ont certainement plus d'ini-

tiative et plus de méthode dans leur conduite, mais quand cette méthode est appliquée au mal, c'est avec une impitoyable rigueur. Qu'on se rappelle la ferveur religieuse que mirent les Américains du Nord à maintenir l'esclavage des Africains comme « institution divine ! » Autre mouvement complexe^ lors de la grande époque évolutionnaire dont la Révolution américaine et la Révolution française furent les sanorlantes crises. — Ah! là du moins, semble-t-il, le chanofement fut tout à l'avantage du peuple, et ces grandes dates de l'histoire doivent être comptées comme inaugurant la naissance nouvelle de l'humanité! Les conventionnels voulurent commencer l'histoire au premier jour de leur constitution, comme si les siè-

des antérieurs n'avaient pas existé, et que l'homme politique pût vraiment dater son origine de la proclamation de ses droits. Certes, cette période est une grande époque dans la vie des nations, un espoir immense se répandit alors par le monde, la pensée libre prit un essor qu'elle n'avait jamais eu, les sciences se renouvelèrent, Fesprit de découverte agrandit à Tinlini les bornes du monde, et jamais on ne vit un tel nombre d'hommes, transformés par un idéal nouveau, faire avec plus de simplicité le sacrilicc de leur vie. Mais cette révolution, nous le voyons maintenant, n'était point la révolution de tous, elle fut celle de quelques-uns pour quelques-uns. Le droit dcrh(^mnie resta j)urcmcnt théoricpic : hi garantie tle lu

propriété privée que l'on proclamait en même temps, le rendait illusoire.

Une nouvelle classe de jouisseurs avides se mit à l'œuvre d'accaparement, la bourgeoisie remplaça la classe usée, déjà sceptique et pessimiste, de la vieille noblesse, et les nouveau-venus s'employèrent avec une ardeur et une science que n'avaient jamais eues les anciennes classes dirigeantes à exploiter la foule de ceux qui ne possédaient point. C'est au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité que se firent désormais toutes les scélératesses. C'est pourémanciper le monde que Napoléon tramait derrière lui un million d'égorgeurs; c'est pour faire le bonheur de leurs chères patries respectives que les capitalistes constituent les vastes pro-

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priétés, bâtissent les grandes usines, établissent les puissants monopoles qui rétablissent sous une forme nouvelle l'esclavage d'autrefois.

Ainsi les révolutions furent toujours à double effet : on peut dire que l'histoire offre en toutes choses son endroit et son revers. Ceux qui ne veulent pas se payer de mots doivent donc étudier avec une critique attentive^ interroger avec soin les hommes qui prétendent s'être dévoués pour notre cause. Il ne suffit pas de crier : Révolution, Révolution! pour que nous marchions aussitôt derrière celui qui sait nous entraîner. Sans doute il est naturel que rignorant suive son instinct : le taureau aflfolé se précipite sur un chilfon rouge et le i)cuple toujouis opprimé se rue

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