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avec fureur contrele premier venu qu'on lui désigne. Une révolution quelconque a toujours du bon quand elle se produit contre un maître ou contre un réprime d'oppression; mais si elle doit susciter un nouveau despotisme^ on peut se demander s'il n'eût pas mieux valu la diriger autrement. Le temps est venu de n'employer que des forces conscientes ; les évolutionnistes, arrivant enfin à la parfaite connaissance de ce qu'ils veulent réaliser dans la révolution prochaine, ont autre chose à faire qu'à soulever les mécontents et à les précipiter dans la mêlée, sans but et sans boussole.
On peut dire que jusqu'à maintenant aucune révolution n'a été absolument raisonnée, et c'est pour cela qu'aucune
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n'a complètement triomphé. Tous ces grands mouvements furent sans exception des actes presque inconscients de la part des foules qui s y trouvaient entraînées, et tous, ayant été plus ou moins dirigés, n'ont réussi que pour les meneurs habiles à garder leur sang-froid.
C'est une classe qui a fait la Réforme et qui en a recueilli les avantages ; c'est une classe qui a fait la Révolution fran- * çaise et qui en exploite les profits, mettant en coupe réglée les malheureux qui Font servie pour lui procurer la victoire. Et, de nos jours encore, le « Quatrième Etat », oubliant les paysans, les prisonniers, les vagabonds, les sans-travail, les déclassés de toute espèce, ne court-il pas le risque de se considérer comme une classe distincte cl de travailler non pour
l'humanité mais pour ses électeurs, ses coopératives et ses bailleurs de fonds.
Aussi chaque révolution eut-elle son lendemain. La veille on poussait le populaire au combat, le lendemain on l'exhortait à la sagesse ; la veille on l'assurait que Tinsurrection est le plus sacré des devoirs, et le lendemain on lui prêchait que « le roi est la meilleure des républiques », ou que le parfait dévouement consiste à « mettre trois mois de misère au service de la société », ou bien encore que nulle arme ne peut remplacer le bulletin de vote. De révolution en révolution le cours de l'histoire ressemble à celui d'un fleuve arrêté de distance en distance par des écluses. Chaque gouvernement, chaque parti vainqueur essaie à son tour d'en-
diguer le courant pour Tutiliser à droite et à gauche dans ses prairies ou dans ses moulins. L'espoir des réactionnaires est qu'il en sera toujours ainsi et que le peuple moutonnier se laissera de siècle en siècle dévoyer de sa route, duper par d'habiles soldats, ou des avocats beaux parleurs.
Cet éternel va-et-vient qui nous montre dans le passé la série des révolutions partiellement avortées, le labeur infini des générations qui se succèdent à la peine, roulant sans cesse le rocher qui les écrase, cette ironie du destin qui montre des captifs brisant leurs chaînes pour se laisser ferrer à nouveau, tout cela est la cause d'un «^rand trouble moral, et parmi les n(')trcs nous en avons vu qui, perdant l'espoir et fatigués
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avant d'avoir combattu, se croisaient les bras, et se livraient au destin, abandonnant leurs frères. C'est qu'ils ne savaient pas ou ne savaient qu'à demi : ils ne voyaient pas encore nettement le chemin qu'ils avaient à suivre, ou bien ils espéraient s'y faire transporter par le sort comme un navire dont un vent favorable gonfle les voiles : ils essayaient de réussir, non par la connaissance des lois naturelles ou de l'histoire, non de par leur tenace volonté, mais de par la chance ou de vagues désirs, semblables aux mystiques qui, tout en marchant sur la terre, s'imaginent être guidés par une étoile brillant au ciel
Des écrivains qui se complaisent dans le sentiment de leur supériorité et que les agitations de la multitude emplissent
crun parfait mépris condamnent l'humanité à se mouvoir ainsi en un cercle sans issue et sans fin. D'après eux, la foule, à jamais incapable de réfléchir, appartient d'avance aux démaj^ogues, et ceux-ci, suivant leur intérêt, dirigeront les masses d'action en réaction, puis de nouveau en sens inverse. En effet, de la multitude des individus pressés les uns sur les autres se dégage facilement une àme commune entièrement subjuguée par une môme passion, se laissant aller aux mômes cris d'enthousiasme ou aux nicmes vociférations, ne formant plus (ju'un seul être aux mille voix frénétic|ucs d'amour ou de haine, i^n quel- (]ues jours, en cpielqucs heures, le remous des événements entraine la même foule aux manifestations les plus con-
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traires d'apothéose ou de malédiction.
Ceux d'entre nous qui ont combattu pour la Commune connaissent ces effrayants ressacs de la houle humaine.
Au départ pour les avant-postes, on nous suivait de saluLations touchantes, des larmes d'admiration brillaient dans les yeux de ceux qui nous acclamaient, les femmes agitaient leurs mouchoirs tendrement. Mais quel accueil fut celui des héros de la veille qui, après avoir échappé au massacre, revinrent comme prisonniers entre deux haies de soldats! En maint quartier^ le populaire se composait des mêmes individus ; mais quel contraste absolu dans ses sentiments et son attitude! Quel ensemble de cris et de malédictions ! Quelle férocité dans les paroles de haine. « A mort ! A mort !
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A la mitrailleuse! Au moulin à café! A la guillotine ! »
Toutefois il y a foule et foule, et suivant les impulsions reçues, la conscience collective, qui se compose des mille consciences individuelles, reconnaît plus ou moins clairement, à la nature de son émotion^ si Toeuvre accomplie a été vraiment bonne. D'ailleurs, il est certain que le nombre des hommes qui i^ardent leur individualité fière et qui restent eux-mêmes, avec leurs convictions personnelles, leur ligne de conduite propre, augmente en proportion du progrès humain. Parfois ces hommes, d^nt les pensées concordent ou du moins se rapprochent les unes des autres, sont assez nombreux pour Constituer à eux seuls des assemblées où les paroles, où
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les volontés se trouvent d'accord ; sans doute, les instincts spontanés, les coutumes irréfléchies peuvent encore s'y faire jour, mais ce n'est que pour un temps et la dignité personnelle reprend le dessus. On a vu de ces réunions respectueuses d'elles-mêmes, bien différentes des masses hurlantes qui s'avilissent jusqu'à la bestialité. Par le nombre elles ont l'apparence de la foule, mais par la tenue, elle sont des groupements d'individus, qui restent bien eux-mêmes par la conviction personnelle, tout en constituant dans l'ensemble un être supérieur, conscient de sa volonté, résolu dans son œuvre. On a souvent comparé les foules à des armées, qui, suivant les circonstances, sont portées par la folie collective de l'héroïsme ou dispersées
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par la terreur panique, mais il ne manque pas d'exemples dans l'histoire, de batailles dans lesquelles des hommes résolus, convaincus, luttèrent jusqu'à la fin en toute conscience et fermeté de vouloir.
Certainement les oscillations des foules continuent de se produire, mais dans quelle mesure : c'est aux événements à nous le dire. Pour constater le progrès, il faudrait connaître de combien la proportion des hommes qui pensent et se tracent une ligne de conduite, sans se soucier des applaudissements ni des huées, s'est accrue pendant le cours de l'histoire. Pareille statistique est d'autant plus impossible que, même ixirini les novateurs, il en est beaucou]) (pii le sont en jKiroles seule-
ment et se laissent aller à Tentraînement des compagnons jeunes de pensée qui les entourent. D'autre part, le nombre est grand de ceux qui, par attitude, par vanité, feignent de se dresser comme des rocs en travers du courant des siècles et qui pourtant perdent pied, changeant sans le vouloir de penser et de langage. Quel est aujourd'hui Thomme qui, dans une conversation sincère, n'est pas obligé de s'avouer plus ou moins socialiste? Par cela seul qu'il cherche à se rendre compte des arguments de l'adversaire, il est en toute probité obligé de les comprendre, de les partager dans une certaine mesure, de les classer dans la conception générale de la société, qui répond à son idéal de perfection. La logique même Toblige à
sertir les idées d'autrui dans les siennes. Chez nous révolutionnaires, un phénomène analogue doit s'accomplir ; nous aussi, nous devons arriver à saisir en p:irfaite droiture et sincérité toutes les idées de ceux que nous combattons; nous avons à les faire nôtres, mais pour leur donner leur véritable sens. Tous les raisonnements de nos interlocuteurs attardés aux théories surannées se classent naturellement à leur vraie place, dans le passé, non dans Tavenir. Ils appartiennent à la philosophie de Thistoirc.
La période du pur instinct est dépassée maintenant : les révolutions ne se feront plus au hasard, parce que les évolutions sont de plus en plus conscientes et réfléchies. De tout temps, Tanimal ou Tenfant crièrent quand on les fraj")|")a et répondirent par le i;este ou le coup; la sensitive aussi rei)lie ses tcuilles quanti un niouvement les olTensc; mais il y a loin de ces révoltes spontanées à la
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lutte méthodique et sûre contre Toppression. Les peuples voyaient autrefois les événements se succéder sans y chercher un ordre quelconque, mais ils apprennent à en connaître l'enchaînement, ils en étudient l'inexorable logique et commencent à savoir qu'ils ont également à suivre une ligne de conduite pour se reconquérir. La science sociale, qui enseigne les causes de la servitude, et par contre-coup, les moyens de l'afFranchissement, se dégage peu à peu du chaos des opinions en conflit.
Le premier fait mis en lumière par cette science est que nulle révolution ne peut se faire sans évolution préalable.
Certes, l'histoire ancienne nous raconte par millions ce que l'on appelle des « révolutions de palais », c'est-à-dire le
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remplacement d'un roi par un autre roi, d'un ministre ou d'une favorite par un autre conseiller ou par une nouvelle maîtresse. Mais de pareils changements, n'ayant aucune importance sociale et ne s'appliquant en réalité qu'à de simples individus, pouvaient s'accomplir sans que la masse du peuple eut la moindre préoccupation de l'événement ou de ses conséquences : il suffisait que l'on trouvât un sicaire avec un poignard bien affilé, et le tronc avait un nouvel occupant. Sans doute, le caprice royal pouvait alors entraîner le royaume et la foule des sujets en des aventures imprévues, mais le peuple, accoutumé à l'obéissance et à la résignation, n avait (|u'à se conformer aux velléités d'en haut : il ne s'ingérait p^iiu à émettre
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un avis sur des affaires qui lui semblaient immesurablement supérieures à son humble compétence. De môme, dans le pays que se disputaient deux familles rivales avec leur clientèle aristocratique et bourgeoise, des révolutions apparentes pouvaient se produire à la suite d'un massacre : telle conjuration de meurtriers favorisés par la chance déplaçait le siège et modifiait le personnel du gouvernement; mais qu'importait au peuple opprimé ? Enfin, dans un Etat où la base du pouvoir se trouvait déjà quelque peu élargie par l'existence de classes se disputant la suprématie;, au-dessus de toute une foule sans droit, d'avance condamnée à subir la loi de la classe victorieuse, le combat des rues, Térection des barricades et la proclamation d'un gouver-
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nement provisoire à l'hôtel de ville étaient encore possibles.
Mais de nouvelles tentatives en ce sens ne sauraient réussir dans nos villes transformées en camps retranchés et dominées par des casernes qui sont des citadelles, et d'ailleurs les dernières ft révolutions » de ce genre n'ont abouti qu'à un succès temporaire. C'est ainsi qu'en 1848 la F'rance ne marcha que d'un pas boiteux à la suite de ceux qui avaient proclamé la République, sans savoir ce qu'ils entendaient par le mot, et saisit la première occasion pour (aire volte-face. La masse des paysans^ qui n'avait pas été consultée, mais qui ncn arriva pas moins à exprimer sa pensée, sourde, indécise, informe, déclara d'une façon suffisamment claire que son cvo-