I. — Division ethnoffraphique
Pour rajeunir les thèmes usés, il est un infaillible moyen ; c'est de les envisager à un point de vue nouveau. Le sujet de ce livre, la littérature, a donné lieu à la publication d'un très grand nombre d'études générales, presque toutes écrites par des
spécialistes. Néanmoins pour Tanthropologie, c'est un champ presque neuf ; en le défrichant, on a donc chance de lui voir produire quelques aperçus nouveaux. C'est surtout pour la littérature que Ton s'est bien longtemps borné à s'occuper des fleurs sans songer aux racines. Personne n'imaginait qu'audessous des chefs-d'œuvres littéraires, expression des civilisations les plus avancées, il put exister rien qui méritât l'attention des savants. Depuis la victorieuse irruption du transformisme dans la science, on s'est un peu corrigé de cette illusion. Déjà quelques auteurs de grand mérite ont essayé de remonter aux origines, mais presque toujours en ne prenant pour objet de leurs analyses que les ouvrages littéraires des peuples de race blanche, même de certains de ces peuples et tout particulièrement des Grecs et des Latins ; enfin on s'est le plus souvent renfermé dans le domaine purement littéraire.
C'est une tout autre manière de procéder, que nous prescrit la méthode anthropologique. Pour être féconde, notre étude doit embrasser non plus quelques peuples d'élite, mais le genre humain tout entier, non seulement elle ne doit pas dédaigner les types les plus humbles ; il lui faut même s'y attacher de préférence ; car les essais littéraires de ces races si inférieures sont, précisément à cause de leur indigence, précieux pour la recherche des origines. C'est dans ces productions si informes, que nous avons quelques chances de retrouver la genèse première.
Un autre devoir nous incombe, celui de rattacher autant que possible les manifestations littéraires ou esthétiques au milieu social qui les aura enfantées, aux institutions, aux fonnos politiques, dont la littérature n'est nécessairement que le reflet.
En interrogeant successivement les divers types humains, j(; devrai aussi, pour être fidèle à la méthode évolutive, marcher de simple au complexe, c'est-à-dire débuter par les races les plus humbles. C'est d'ailleurs Tordre, que j'ai constamment suivi dans mes précédentes études. Mais les races inférieures
diffèrent beaucoup entre elles ; chacune a son empreinte originelle, qui donne à son intelligence un caractère spécial. Aussi, pour éviter les disparates, je diviserai mon exposition en trois sections, correspondant aux trois principaux aspects du genus homo : à Tbomme nègre, à l'homme jaune, à Thomme blanc. Enfin chacun de ces grands types se subdivise en sousespèces ou sous-races, qui se peuvent aussi ranger en série d'après leurs divers degrés de développement, et dont certaines méritent une étude particulière. Je les examinerai successivement.
A peine ai-je besoin de répéter qu'à mes yeux l'inégalité actuelle des races humaines n'a rien de fatal, rien d'immuable. Si dissemblables que nous paraissent les divers types humains, ils- ont un fond moral et intellectuel, qui, dans ses grandes lignes, leur est commun. Plus ou moins heureusement, plus ou moins vite toutes les races humaines gravissent ou peuvent gravir la même échelle progressive ; mais toujours elles le font avec une extrême lenteur et d'autant plus lentement qu'elles sont plus inférieures. En d'autres termes, les races dites supérieures sont plus proches de l'âge adulte, les races dîtes inférieures sont moins détachées de l'enfance, quand elles n'y sont pas encore plongées.
L'homme nègre, dont nous devons d'abord étudier les productions ou manifestations littéraires, se subdivise en plusieurs sous-races, qui se peuvent grouper sous trois chefs : les Mélanésiens d'Australie, les Mélanésiens de la Papouasie, les nègres d'Afrique. Nous avons donc à interroger successivement ces trois races au sujet de leurs aptitudes littéraires.
Dans une vue d'ensemble, on peut sans inconvénient assimiler les Tasmaniens et les Australiens ; car, pour tout ce qui touche à la \de mentale, les premiers ne difl'craient guère des seconds : ils étaient seulement un peu plus sauvages. On
26 LA UTTÉRATURB DES MÉLANÉSIENS.
peut même rapprocher de cette race les Veddahs de Ceylan, qui comptent parmi les types les plus inférieurs de F humanité et, dans la hiérarchie des races, forment une sorte de chaînon intermédiaire aux Tamils de l'Inde et aux Australiens.
Or, la langue des Veddahs est tout-à-fait rudimentaire ; son vocabulaire se compose d'un petit nombre de mots, tous strictement nécessaires pour désigner les objets les plus usuels. Encore ces dénominations sont tellement imparfaites, qu'elles obligent à périphraser pour exprimer les choses et les actes les plus ordinaires de la vie (1). Déjà cependant les Veddahs dansent et chantent et leur danse est une cérémonie destinée à apaiser les méchants esprits. Ils dansent au son d'un tam-tam rudimentaire, étant plus avancés en cela que les Australiens. En outre ils ont des chansons relatant des aventures de chasse, des événements qui les ont frappés. Les Veddahs ont donc fait les premiers pas dans la production littéraire. Mais l'esthétique littéraire des Australiens, leurs émules en sauvagerie primitive, nous est beaucoup mieux connue.
La langue des Australiens est, comme celle des Veddahs, très imparfaite : elle est dépourvue de termes correspondant aux idées générales ou nobles et, comme il arrive partout à l'origine des sociétés, elle se décompose en une infinité de dialectes, d'idiomes de clans ou tout au plus de tribus (2). Ces dialectes, quoique linguistiquement parents, sont inintelligibles pour les non initiés, à ce point, qu'aujourd'hui, pour converser ensemble, les natifs appartenant à des groupes différents préfèrent souvent parler anglais (3).
En effet les Australiens en étaient ou en sont encore à la première phase sociale, à la phase du clan, par laquelle ont passé les peuples de toutes les races. Dans de précédentes
(1) Bailey, Trans. etknol. soc. (nouvelle série), vol. II, 298, 300.
(2) Mallor, Rehe der Fregat, Novara (Anthrop. ThciI,S. 10). (3j Bonwick, Daily life and origin of the TasmanianSj 148.
LA UTTÉRATURB DES AUSTRALKNS. 27
études, en parlant du mariage, de la famille, de la propriété, des institutions politiques (1) , j'ai décrit en détail Torganisation du clan australien. Sans vouloir y revenir, je me contenterai de rappeler que ce clan forme un petit groupe à la fois consanguin et communautaire, ayant son nom, son symbole ou totem, un groupe où la solidarité est extrême, où des coutumes ayant force de loi règlent tous les actes de la vie, où chaque membre du clan n'est qu'une partie intégrante de la minuscule unité sociale, à tel point que ce n'est pas l'individu mais bien le groupe qui se marie (2).
C'est à cette forme du clan que remontent les origines premières de l'esthétique australienne ou plutôt universelle, dont les diverses branches sont d'abord étroitement unies, du moins celles dont nous avons à nous occuper ici. La sculpture, quand elle existe en Australie, se borne à l'ornementation des armes en bois. En 1878, dans l'Exposition des colonies australiennes, on pouvait voir et même admirer une longue lance, dont le bois, non loin de la pointe, avait été fouillé avec beaucoup de goût et de délicatesse. Le dessin, ou plutôt la gravure, était beaucoup plus usité en Australie que la sculpture. Près de Sydney, on a trouvé sur des rochers de grès des dessins gravés représentant des hommes, des femmes, des poissons, des quadrupèdes, des hiéroglyphes totémiques. Des dessins du même genre ont été découverts dans d'autres localités de l'Australie et de la Tasmanie, sur des rochers, sur des arbres, etc. Le voyageur Péron a vu aussi des totems gravés sur des plaques d'écorce recouvrant des ossements. Tous ces essais graphiques des Australiens sont extrêmement grossiers, bien inférieurs, par exemple, aux essais analogues de l'homme magdalénien ou à ceux des Esquimaux.
Je passe rapidement sur ce côté de l'esthétique australienne, qu'il fallait cependant mentionner. Comme je me suis efforcé de
(1) Voir surtout mon Evolution politique des diverses races humaines. (2j Fison and Howit, Kamilaroi and Kurnai, 57. — The folklore of the Australian aborigines, 11.
le montrer dans le précMent chapitre, au point de vue psychique, tous les arts sont consanguins et cette parenté est surtout frappante à l'origine. Le danseur australien, alors qu'il imite l'allure du kangourou, fait exactement, quoique d'une autre manière, la même chose que l'artiste de sa race gravant sur des rochers, sur des écorces les contours du même animal et l'on peut rapprocher de l'un et de l'autre le chanteur peignant par des mots l'animal, que le danseur a imité, que l'artiste a dessiné.
A plusieurs points de vue, les chansons et chants des Australiens sont curieux. D'abord ces chants, quel qu'en soit le sujet, ne se séparent jamais des gestes ; car l'Australien ne s'en fie pas encore à la parole pour peindre sa pensée. Sa langue est si pauvre et il est si malhabile à s'en servir! D'autre part, les mots lui semblent des moyens d'expression trop abstraits. Il a besoin de les appuyer, de les expliquer par une mimique appropriée. Aussi les chansons australiennes sontelles toujours des pantomimes parlées. La mimique de ces chants est très expressive et sûrement on y attache plus d'importance qu'aux paroles ; car elle s'efforce de reproduire aussi exactement que possible le sujet de la chanson. Souvent on a, pour cette petite représentation, besoin du concoui^s de deux ou trois personnes. Le thème du chant consiste ordinairement en récits d'amour, de chasse, de guerre, etc. On a beaucoup discuté et disserté dans les traités spéciaux au sujet des origines de l'art dramatique en général. En Australie, nous prenons cette origine sur le fait même. A vrai dire, l'art dramatique, étant beaucoup moins abstrait que la poésie, doit être au moins aussi ancien, sinon plus ancien qu'elle, ou plutôt il a dû nécessairement, dans le principe, se confondre avec elle.
Comme on pouvait s'y attendre, la musique des chants australiens est d'une extrême simplicité, d'une fatigante monotonie. Les airs ne se composent que de deux ou trois notes et ordinairement chacune de ces notes se répète plusieurs fois ; tout au plus en varie-t-on quelque peu le mouvement. Souvent
Tair est d'abord d'une tierce au-dessous de la tonique ; puis il s'élève, mais seulement d'une tierce au-dessus (1). Parfois cependant le chant est coupé par de brusques variations. 11 en est une, qui était de rigueur en Tasmanie, c'est un cri, un houhou qui terminait l'air et s'élevait d'une octave au-dessus de la tonique. En général les airs nationaux ou plutôt populaires des Tasmaniens sont compris dans une échelle de 5 à 6 notes au plus ; mais l'échelle des aii's australiens est plus pauvre encore, puisqu'elle n'est guère que de trois notes. Enfin ces airs sont toujours en mineur, comme il arrive ordinairement chez les sauvages et assez souvent dans les airs populaires des peuples civilisés (2). En Australie, certains airs se terminaient même sui* un ton si bas qu'il était à peine perceptible.
En dehors des chansons de danse, il existe en Australie des légendes chantées ou récitées, le soir, autour des feux du campement et j'en citerai tout-à-l'heure des échantillons. Les compositions de ce genre ont une certaine étendue, mais les chansons proprement dites ne contiennent que deux ou trois vers se terminant par des rimes ou des assonances. Souvent la rime australienne s'obtient en répétant tout simplement le vers ; par exemple :
Ne popila raina pogana, Ne popila raina pogana, Ne popila raina pogana (3).
Chacun des vers de la chanson est ainsi répété à deux ou trois reprises.
Dans ces chansons, le sens des mots n'importe guère ; les mots ne sont, à vrai dire, qu'un accessoire greffé sur un air, qui chatouille agréablement l'oreille. Ce à quoi l'on tient particulièrement, c'est à la justesse des sons, à rexactitud(î de la mesure, de la cadence (4). On voit que dans leur ensemble,
;i] Bonwick, loc. cit., 30.
(2; Bonwick, loc. cit,. 30-32.
(3] Ibid., 28-29.
(4) Woods, Native tribes, ^41-242.
tous ces faits encouragent fort à croire, que le chant, le cri modulé, a préexisté à la parole articulée, gradation d'ailleurs si vraisemblable.
Il arrive assez souvent que nos airs d'Europe, même les plus populaires, laissent tout-à-fait indifférents les hommes des autres races. Les Australiens feraient exception ; ainsi le naturaliste Pérou raconte que certains Tasmaniens goûtèrent vivement Tair de la Marseillaise : « Ils manifestaient, dit-il, leur satisfaction par dos gestes et des contorsions bizarres ; à peine une strophe était-elle finie que de grands cris d'admiration partaient de toutes les bouches à la fois ». (1).
Le régime communautaire du clan primitif ne se prête pas du tout à l'individualisme littéraire ou esthétique ; aussi les chants, comme les danses, des Australiens étaient des divertissements communs au groupe tout entier, parfois à plusieurs clans réunis. Souvent on chantait en chœur et les hommes et les femmes mêlaient leurs voix. En dehors des chants transmis de génération en génération, il y avait aussi des improvisations ayant trait aux événements ou incidents du jour. En Tasmanie, dans les derniers jours de la race, ces chansons improvisées étaient souvent des moqueries à l'adresse des Européens. On les chantait et l'on s'en amusait en chœur (2).
On a recueilli un certain nombre, un trop petit nombre, de chants et de traditions chez les Australiens et les Tasmaniens. Or, cette littérature embryologique a un caractère tout-à-fait enfantin, comme l'ont aussi les dessins de la race. A ce titre elle est fort curieuse ; car (»lle met bien en évidence l'extrême infériorité intellectuelle de l'homme primitif. De ces essais littéraires il en est qui nous renseignent sur le passé social des tribus, par exemple, la tradition suivant laquelle les premiers hommes vécurent d'abord en état de promiscuité, jusqu'au jour où les chefs régularisèrent les unions sexuelles entre les clans (3).
(1) Baudin, Uist. univ. voy., vol. XVllI, 11.
(2) Bonwick, loc, cit., 28, 29.
(3) Woods, Native tribes, 260.
L'animisme anthropique joue naturellement un rôle important dans les légendes cosmogoniques, des Australiens. Dans ces récits, le soleil est une femme. La lune aussi est une femme et les Australiens expliquent d'une manière curieuse sa croissance, sa décroissance apparentes et sa disparition momentanée. C'est que la lune est une femme, mais une femme lubrique. Les abus sexuels, qu'elle commet avec les hommes, la font maigrir, maigrir, la réduisent enfin à l'état de squelette et finalement elle s'évanouit ou plutôt elle disparaît exténuée. A partir de ce moment, la lune-femme se met en quête de racines nourrissantes, reprend peu à peu de l'embonpoint, puis reparaît à l'état de croissant, etc. (1). Il n'y a pas lieu de s'étonner des mœurs de la femme-lune, de ses unions avec les hommes, car le ciel australien est un pays très-voisin de la terre. Une légende rapporte même qu'un chef des temps anciens y est monté, un jour, en dardant sur la voûte du firmament un javelot auquel était attachée une corde. Les étoiles ont été autrefois des hommes ; ces astres ont même encore une forme humaine, seulement ils habitent dans le ciel, dans des huttes, qu'ils quittent, la nuit, pour reprendre leur ancienne vie terrestre. Toutes les étoiles ne sont pas des hommes : certaines sont simplement des boules d'excréments, ceux d'un chef légendaire, Ningarope. Ce chef, séduit par leur belle couleur rouge, les a lui-même modelés pour en faire des astres stellaires (2). Quant aux hommes et à tous les autres êtres, ce sont des ouvrages de la femme-lune (3). On voit qu'il est difficile de pousser plus loin la pauvreté de l'imagination.
Les chants, nous l'avons vu, ne se composent que de quelques vers ; on ne saurait donc y trouver d'importants récits : ce sont de courtes effusions. Un chant, celui de l'arc-en-ciel, est ainsi conçu : « Mettez les couleurs dans les sacs ; fermez ces sacs ; mettez dans les sacs tressés toutes les couleurs de
,1) Woods, loc. cit., 200, 201.
(2j Woods, loc, cit,
;3} Woods, loc, cit, y 260.
à2 LA LITTERATURE DES MÉLANÉSIENS.
l'arc-en-ciel » (1). Ces chants font sans doute allusion à Tornementation des sacs tressés par les femmes. Un autre chant, celui des iguanes, dit : « Avec un houmerang nous rassemblerons tous les iguanes de la plaine ; nous les cernerons ; ils auront commerce ensemble et se multiplieront » (2).
Ces chants, si courts et si dépourvus d'idées, sont vraisemblablement des chansons de danse. Les légendes chantées ou récitées autour des feux du campement ont plus d'étendue. En voici une, qui raconte l'introduction du feu chez les Australiens, et, par cela même, elle atteste que l'usage du feu n'avait pas toujours été connu des ancêtres. Voici le texte de cette légende, qui semble avoir été traduite avec soin : « Mon père, mon grand-père, tous ceux qui vivaient jadis dans ce pays (à Oyster-Bay, en Tasmanie), il y a longtemps, n'avaient pas de feu. Survinrent deux noirs ; ils dormirent au pied d'une colline, d'une colline de mon pays. Sur le sommet, mes pères, mes compatriotes, les virent. Les deux noirs lancèrent du feu, comme une étoile. Ce feu tomba au milieu des noirs, mes compatriotes. Ceux-ci, effrayés, se sauvèrent, puis revinrent; puis se hâtèrent de faire du feu, du feu de bois (on brûlait volontiers des broussailles). Plus jamais le feu ne se perdit dans mon pays. Les deux noirs sont dans les nuages. Par les nuits claires vous les pouvez voir, comme deux étoiles (Castor et Pollux). Ce sont eux, qui ont apporté le feu à mes pères. — Les deux noii's séjournèrent quelque temps dans le pays de mes pères. Deux femmes se baignaient ; c'était près d'un rivage rocheux, plein de moules. Les femmes étaient de mauvaise humeur, tristes; leurs maris infidèles étaient partis avec des jeunes filles. Les femmes étaient seules ; elles nageaient dans l'eau ; elles plongaient pour trouver des coquillages. Une raie à aiguillons était tapie dans un creux de roche, une grande raie à aiguillon ! Elle était grande la raie à aiguillon ! Elle avait un long aiguillon. De son trou elle épia les femmes ;
(1) Woods, loc, cit.
[2] Ibid,
elle les vit plonger ; elle les perça de son aiguillon ; elle les tua ; elle les emporta ; les femmes disparurent. La raie revint ; elle alla près du rivage, se plaça dans des eaux tranquilles près d'un banc de sable, avec la raie étaient les femmes ; elles étaient embrochées par Taiguillon ; elles étaient mortes ! Les deux noirs combattirent la raie; ils la tuèrent. — Les femmes étaient mortes ! — Les deux noirs allumèrent un feu, un feu de bois. De chaque côté du feu ils placèrent une femme. Le feu était entre les femmes ; les femmes étaient mortes. Les noirs cherchèrent des fourmis, de grosses fourmis bleues ; ils les mirent sur la poitrine des femmes. Les fourmis mordirent les femmes cruellement, profondément. Les femmes recommencèrent à vivre; elles vivent encore. Bientôt survint un brouillard, un brouillard noir comme la nuit. Les deux noirs s'en allèrent ; les femmes disparurent. Elles traversèrent le brouillard, Fépais, le noir brouillard. Leur séjour est dans les nuages. Les deux étoiles, que vous voyez par une nuit claire et froide, ce sont les deux noirs. Les femmes sont avec eux ; elles sont étoiles, là-haut » (1). Ce petit morceau littéraire est un échantillon vraiment typique. Par l'invention, par le style, il est absolument enfantin.
Plusieurs caractères, propres à la poésie populaire de tous les peuples, sans en excepter le folklore européen, sont aussi extrêmement saillants dans cette légende australienne : la parfaite insouciance des lois du possible et de l'impossible ; la pauvreté de l'expression ; car chaque nouveau trait est résumé en quelques mots très simples. La construction des courtes phrases est toujours identique. On n'a même pas l'idée de les relier par des transitions et tout le récit est incohérent. Enfin, pour attirer l'attention sur un fait, un détail, qui semble intéressant, on se borne à des répétitions : « une grande raie & aiguillon ; elle était grande la raie à aiguillon » ; « Elles étaient mortes ! Les femmes étaient mortes ! » Je me borne à signaler
,1; Bonwickf loc» cit.^ 202 (Légende recueillie par Milligaii).
ÉVOLtTlON UTTÉRAIttE. 3
34 LA LirrÉRATURE DES MÉLANÉSIENS.
ces traits caractéristiques de la poésie tout-à-fait primitive. Au cours de mon exposition, j'aurai msdnte occasion d'y revenir.
Chez les Australiens et les Tasmanîens, le chant pouvait déjà se séparer de la danse (1), mais la danse était au contraire inséparable du chant. Ces danses étaient toujours mimiques. Rarement les hommes et les femmes dansaient ensemble. De beaucoup les moins importantes, les danses de femmes mimaient ordinairement tel ou tel incident de leur existence dans les bois : comment elles grimpaient aux arbres pour capturer les opossums; comment elles plongeaient pour pêcher des coquillages ; comment elles déteiTaient des racines comestibles ou nourrissaient leurs enfants, comment elles se querellaient avec leurs hommes. Parfois aussi, en présence des hommes, les femmes exécutaient des danses lubriques. Alors, elles commençaient par placer leurs mains derrière leurs têtes; puis elles serraient les genoux et les pieds, les uns contre les autres. Pendant la danse, la position des mains et celle des pieds ne variaient pas ; mais les genoux au contraire s'écartaient et se rapprochaient alternativement. Les spectateurs masculins prenaient à cette danse un très-vif intérêt, qu'ils marquaient par des exclamations (Ough) (2).
Les danses des hommes étaient beaucoup plus fréquentes ; c'était leur amusement favori. Ces danses avaient lieu, le soir, près des feux du campement. Souvent elles consistaient à imiter l'allure de certains animaux ; ainsi la danse du kangourou était sautante. Dans la danse de Témou, un certain nombre de danseurs marchaient lentement autour du feu, en imitant avec les bras les mouvements de tête de l'animal (3). Les vieillards qui ne dansaient pas, marquaient la mesure avec leurs bâtons. Les femmes, accroupies autour des danseure, leurs servaient d'orchestre et chantaient.
^1) Bonwick, loc. cil. y 33.
(2) Pépon fcité par Bonwick, p. 37).
(3) Bonwick, loc. cil. y 35.
Les Australiens n'avaient encore aucun instrument de musique, pas même l'universel tam-tam; mais déjà pourtant, ils en avaient conçu l'idée. En effet les femmes y suppléaient en frappant avec les paumes de leurs mains sur leurs manteaux de peau bien tendus entre leurs cuisses.
Il y avait en Australie des danses nationales, viriles par excellence, des danses de clan, appelées corroborys et que Ton exécutait ordinairement à la pleine lune, surtout quand plusieurs clans se trouvaient assemblés. Les femmes, spectatrices accroupies de ces corroborys^ commençaient par entonner un chant mélancolique, auquel succédait bientôt un air plus gai. Les danseurs, la tête ornée de jilumes d'émou, le corps zébré de lignes blanches, peintes comme ornement, bondissaient sous la direction des vieillards, qui servaient de maîtres de cérémonies. Les danseurs tenaient à la main des bouquets de feuilles de gommier. En mesure, les jeunes gens agitaient leurs bras et balançaient leurs torses. Bientôt les membres inférieurs se mettaient de la partie, mais d'une façon toute spéciale ; seulement par des sortes de tremblement qui secouaient les muscles des cuisses et des mollets. Le tout se terminait par plusieurs chassés et par un cri perçant. De leur côté, les femmes poussaient des Ao, ha admiratifs et complimentaient les danseurs (1).
Le sujet de la chanson accompagnant le corrobory^ n'avait parfois aucun rapport avec la mimique. Voici le texte d'une de ces chansons : « Vous voyez de la fumée à Kapoundo ; — Le vapeur halète avec régularité — Il va, comme une eau courante ; — Il frappe, comme un cachalot, qui fait rejaillir l'eau M (2). Dans certaines danses, que l'on croit phalliques, on sautait autour d'un javelot orné de feuillage (3). Dans mainte autre contrée, chez mainte autre race, nous rencontrerons des danses de ce genre, des danses chorales. Elles
,'l) Bonwick, loc. cit., 38, 39.
;2; Wood», Native iribeg, p. 37.
(3, BoQwick, loc. cit,y 195.
constituent le fond le plus clair, le plus important de Testhétique dans les clans primitifs. En fait, toute cette littérature des Australiens est un bon spécimen de l'esthétique à la fois chorégraphique et poétique des premiers âges. Celle des Papous, dont je vais maintenant parler, lui ressemble, tout en étant déjà un peu plus développée.
Les nègres de la Papouasie diffèrent physiquement des Australiens, mais surtout parce qu'ils ont les cheveux crépus et non simplement bouclés. On sait que la race papoue, qui a précédé les Polynésiens à la Nouvelle-Zélande, occupe encore dans rOcéan pacifique un grand nombre d'îles et d'archipels, disséminés sur une vaste région appelée Mélanésie par Dumont d'Urville. Les principales de ces îles sont : la Nouvelle-Guinée, les îles Viti, les Nouvelles-Hébrides, la Nouvelle- Irlande, enfin la Nouvelle-Calédonie où des immigrants polynésiens se sont croisés avec les Papous.
Partout les Papous sont notablement plus avancés que les Australiens ; car leur intelligence est un peu plus aiguisée et ils ont fait plus d'un emprunt à la civilisation polynésienne. Mais c'est surtout par leurs aptitudes artistiques qu'ils l'emportent de beaucoup sur les Australiens. Ainsi, quoique parfaitement ignorants de la perspective, ils ont un certain talent pour le dessin. Souvent les Néo-Guinéens dessinent assez bien des barques, des serpents, des crocodiles, aussi des figures obscènes, phalliques. Les femmes elles-mêmes couvrent de dessins l'écorce des arbres, des feuilles (1). Elles ont besoin de dessiner ; pourtant c'est surtout comme sculpteurs que les Papous remportent non seulement sur les Australiens, mais sur la plupart des sauvages. Cependant ils ne sculptent
(1) 0. Beccarij E i suoi viaggi^ par E. Giglioli (\uova antologica). — Bink, Réponses au questionnaire de sociologie, Bull, de la Société d'anthropologie,
que le bois; mais c'est avec une sorte de passion. Les Papous de la Nouvelle-Guinée couvrent de sculptures les poteaux de leurs maisons, la proue de leurs embarcations, les pilons qui leur servent à pétrir l'argile de leur poterie, car ils sont céramistes, les flotteurs de leurs lignes, leurs boîtes à tabac, etc. Tout leur est prétexte à faire sur bois de la sculpture d'ornementation, qui souvent est exécutée avec beaucoup de goût. Ces aptitudes artistiques n'empêchent d'ailleurs en aucune façon les Papous d'être extrêmement grossiers et barbares (1); car, si le développement intellectuel et moral ne peut que servir l'art, petit ou grand, il ne lui est en aucune façon corrélatif.
Le goût de la sculpture est commun à presque toute la race papoue. Il est moins développé pourtant à la Nouvelle-Calédonie, quoiqu'on y fasse aussi des statuettes grossières et de la sculpture d'ornementation. Si le besoin de fixer ou d'extériorer des images, en recourant à la plastique, est moins impérieux à la Nouvelle-Calédonie, c'est peut-être parce que l'aptitude littéraire proprement dite y est plus développée, comme nous le vendons bientôt. Non pas qu'il y ait antagonisme déclaré entre la poésie et les arts plastiques ou graphiques, mais les images mentales, que la première sait susciter, peuvent émousser le désir des représentations plus grossières. Le trait esthétique dominant, chez les Canaques Néo-Calédoniens, paraît être un amour désordonné pour la couleur rouge. Ce goût est assez habituel aux primitifs, mais, chez les Canaques, il s'exalte jusqu'à la passion, et ils enluminent à l'ocre rouge leurs statuettes, leurs sculptures, jusqu'aux poteaux de leurs cabanes (2).
La chorégi*aphie des Papous en général rappelle beaucoup celle des Australiens. A la Nouvelle-Guinée, comme en Australie, ce sont les hommes seuls, qui dansent, au moins quand il s'agit de danses importantes, nationales. Les femmes sont chaînées de la partie musicale; mais elles n'en sont plus
(1) WaUace, Malay Archipelago, II, 196.
;2) De Rochas, Nouvelle-Calédonie, 183.
réduites, comme les Australiennes, à improviser avec leurs manteaux des tambours rudimentaires. En effet, dans tous les archipels, on a des tam-tam particuliers, dont je parlerai toutà-l'heure. Les Néo-Guinéennes, accroupies à la mode australienne, peuvent donc assez commodément marquer le rythme des chants et de la danse (1). Toujours, comme en Australie, la danse s'exécute plutôt avec le haut du corps, avec le tronc, qu'avec les pieds. Ce à quoi Ton vise spécialement dans les danses chorales, c'est à frapper le sol violemment et avec un ensemble aussi parfait que possible. Les figures de la danse sont souvent compliquées et gracieuses. Deux chaînes de danseurs s'entrelacent de diverses manières, en ayant pour parure des feuilles de palmier non encore ouvertes. Dans certaines tles, la danse est si habituelle que chaque notable a, près de sa case, un terrain à danser (2).
A Viti, quoique les figures chorégraphiques fussent compliquées, les pieds étaient la partie du corps qui se mouvait le moins (3) et les danses de femmes avaient ce même caractère. A la Nouvelle-Calédonie, ces danses féminines consistent en mouvements des hanches, de gauche à droite et de droite à gauche, avec accompagnement de trépignements et de gestes; caria danse est encore mimique. Comme les femmes exécutent le plus souvent des danses d'amour, leur danse a volontiers une allure lascive. Parfois les danseuses canaques tiennent dans leurs mains une guirlande de feuillage, portée à la manière d'un balancier, à peu près comme le font les jeunes danseurs en Australie (4). Ces danses d'amour sont aussi en usage à la Nouvelle-Guinée (5).
Mais, dans tous les archipels, les grandes danses, les danses de clan ou de tribu, ont un objet sérieux et sont des danses
(1) Bink, loc. cit.
(2) Codrington. Melanesians^ 333.
(3) Wallig (cité par Bonwick, loc, cit., 36).
(4) De Rochas, loc. ciL, 273.
(5) Bink, loc, cit.
d'hommes. A la Nouvelle-Calédonie, aux Nouvelles-Hébrides, la récolte des ignames donne lieu à une grande fête chorégraphique, dite fête des ignames. A cette occasion, chaque tribu convie à tour de rôle les tribus, qui lui sont alliées, à de grandes réjouissances, à des pilou-pilou solennels. Dans ces réunions, les tribus rivalisent entre elles de splendeurs et de gatté également sauvages (1). Pendant deux, trois, quatre jours de suite et autant de nuits, on mange, on boit, on chante, on se livre à des danses échevelées avec des tambours pour orchestre. Même à défaut de tambours, de simples planches suffisent. Les Néo-Hébridiens joignent à leurs tamtam ou gongs en bois des sifflets de bambous (2). Les danseurs sont toujours extrêmement parés et, comme en Australie, ils portent sur la tête des ornements en plumes ; leurs visages et leurs poitrines sont barbouillés de noir (3).
Ces danses ont un certain caractère littéraire, en ce sens qu'elles sont toujours expressives, mimiques, et figurent des scènes importantes aux yeux de la communauté. Toutes sont par excellence des danses de clan. En Néo-Calédonie, telle danse reproduit les divers moments des travaux agricoles ; telle autre les phases d'un combat, l'extermination de Tennemi, le festin anthropophagique qui couronne la victoire (4). Aujourd'hui encore les Vitiens christianisés exécutent des kavasj c est-à-dire des festivals guerriers et anthropophagiques, même pour célébrer l'arrivée de leurs missionnaires. Cette chorégraphie vitienne est extrêmement expressive ; les danseurs simulent la découverte de l'ennemi, le combat victorieux, le massacre des vaincus, le festin anthropophagique ; ils font même semblant de tenir en l'air des têtes tranchées et de boire le sang, qui en découle (5).
(1} De Rochas, loc. cit., 271.
(T Imhaus, Nouvelles-Hébrides, 59.
(3) De Rochas, loc. cit. y 272.
[b] Un kava à Fidji (Annales prop. de la foi, nov. 1890, p. 460).
A la Nouvelle-Calédonie, la chorégraphie est très variée ; il y a des danses de pêche, des danses pour la récolte, des danses de noces, des danses funèbres, etc.; en résumé, chaque fait important de la vie publique a son imitation chorégraphique. D'autres danses sont fantaisistes, par exemple, la danse des roussettes, pendant laquelle les danseurs se meuvent lentement en agitant leurs bras, comme des ailes (1).
Là où, comme à la Nouvelle-Calédonie, la tribu est monarchique, les fêtes se donnent souvent en l'honneur du maître, par exemple, pour célébrer la naissance d'un de ses fils. Dans ces occasions, les tribus alliées elles-mêmes prennent officiellement part à la réjouissance pubUque, en y envoyant des députations (2). Dans certains cas, plus spécialement quand le chef médite une expédition guerrière, la danse peut servir de prétexte à une sorte de plébiscite. Pendant que l'on saute, le chef pose aux danseurs des questions, auxquelles ils répondent en cadence : « Attaquerons-nous les ennemis? — Oui. — Sont-ils forts ? — Non. — Sont-ils vaillants ? — Non. — Nous les tuerons ? — Oui. — Nous les mangerons ? — Oui » etc. (3).
Il ne sera pas hors de propos de jeter maintenant un coup d'œil sur la musique papoue; mais il faut distinguer la musique vocale de l'instrumentale. La première, seule, mérite le nom de musique ; elle se compose d'airs fort simples, sur lesquels se chantent toutes les poésies plus ou moins rimées ou rythmées. D'après un bon obsei^vatour, la gamme des Néo- Guinéens irait seulement de mi à do; mais elle procéderait par quarts de tons, ce qui donnerait aux chants un caractère d'extrême douceur. (L. Michel. Loc, ciL 123, 124.)
La musique instrumentale commence à peine à se détacher du bruit et ne peut guère servir qu'à marquer la mesure. Un peu plus avancés que les Australiens, peut-être parce qu'ils ont imité les Polynésiens, les Papous ont de vrais instruments
(1) De Rochas, loc. cit., 273. • L. Michel, Légendes canaques, 48, 123.
(2) De Rochas, Nouvelle-Calédonie, 264. — Ibid,, 25G.
(3) Dumont d'Urville, Hist, univ. voy.y vol. XVIII, 311.
à percussion ; à la Nouvelle-Guinée, ces instruments sont des tambours à diaphragme en peau, souvent en peau de kangourou (1). Les Néo-Hébridiens et beaucoup d'autres Papous fabriquent des gongii en bois constitués par des troncs d'arbres non seulement creusés, mais sculptés en figures monstrueuses. Ces gonga sont fichés au milieu des villages par leur extrémité inférieure, qui est pointue, et, quand on les frappe, ils produisent des sons retentissants, que Ton entend à de grandes distances. Durant les fêtes, ils résonnent, jour et nuit (2) et, comme des instruments analogues, usités dans l'Afrique centrale, ils peuvent aussi servir à donner l'alarme. Les Papous les plus avancés, ceux des Nouvelles-Hébrides et de la Nouvelle-Calédonie, se servent en outre d'un instrument à vent, grossière flûte en roseau ou en bambou, percée seulement aux deux extrémités. De ces orifices, l'un sert d'embouchure ; en obturant plus ou moins l'autre, on module quelque peu les sons : on joue de cette flûte indifféremment par le nez ou la bouche, ce qui semble bien indiquer un instrument d'origine polynésienne (3). Mais les Néo-Calédoniens improvisent souvent des orchestres avec des instruments beaucoup plus primitifs : des tiges de bambous frappées en cadence ; des branches de palmiers grattées, une feuille appliquée sur la bouche, etc., etc.. Comme le tam-tam rudimentaire des Australiens, tout cela ne peut servir qu'à faire du bruit et tout au plus à marquer grossièrement la mesure : telle est bien Torigine première de la musique instrumentale.
Les compositions littéraires des Papous sont moins frustes que celles des Australiens ; mais ce sont souvent des chansons de clans, de groupes très solidaires encore, puisque tout membre d'un clan peut s'inviter lui-même, au moment des repas, à telle marmite qu'il lui plaît. 11 existe même une classe de parasites abusant sans vergogne dos droits de l'hospitalité.
[1) O. Beccari, lœ. cit.
■t) Imhaus, Nouvelles-Hébrides y 48, 59.
(3) Imhaus, loc, ciL^ 48. — L. Michel » Légendes canaques, 124.
En les voyant, on se chuchotte tout bas : « Voilà Thirondelle » {\i^z pique-assiette); mais on ne les chasse pas (1). Sous un tel régime, les chansons et les légendes sont, plus facilement encore que la pro vende, communes à tous les sociétaires d'un petit groupe. Les clans alliés même les adoptent ; mais elles ne sauraient pourtant se propager bien loin, à cause du grand nombre des dialectes. De ces compositions littéraires, les plus propres à intéresser le clan tout entier sont celles qui sont faites en mémoire des morts ou celles qui retracent et glorifient les faits et gestes des ancêtres. Les Néo-Guinéens ont des poésies de ce dernier genre (2). A la Nouvelle-Calédonie, chaque décès est l'occasion de compositions funéraires et Ton accompagne le corps du défunt, en psalmodiant ses louanges (3). .
Les Néo-Calédoniens, qui semblent être les plus intelligents de la race, ont imagination vive et un langage imagé fait pour la poésie. Ainsi, pour eux, la voie lactée est « le fleuve du ciel », les lacs sont des <( mers-enfants » (4). « Tu parles comme un ruisseau » disait Tun d'eux à un missionnaire. Aussi ont-ils nombre de chansons de geste, nombre de contes et affectionnent-ils l'apologue et Tallégorie. Voici un conte où est symbolisée l'invasion française et le sort final, que l'on souhaite aux envahisseurs. Il fut composé, lors de la dépossession du chef de Balade :