‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 15 sur 209 · LE GÉNIE BLANC · texte numérisé non relu

LE GÉNIE BLANC

Il y avait une fois un chef, qui tendit ses filets dans un arbre de la forêt pour y prendre des roussettes, car il avait faim de chair. Quand il revint voir, si la proie était prise au piège, il y trouva une masse blanche de forme humaine, dont il eut peur; car il vit bien que c'était un génie. « Délivre-moi »,

(1) Dç Rochas, loc. cit,, 250.

(2) Bink, loc. cit.

(3) Moncelon, loc. cit.

(4) Louise Michel, Légendes canaques^ 3-5.

demanda celui-ci d'une voix doucereuse. — J'ai peur, dit le chef. — Délivre-moi. Je ne te ferai pas de mal et te donnerai des présents. — Le chef monta dans l'arbre ; mais à peine eut-il dégagé le génie blanc que celui-ci lui sauta à la gorge, se cramponna à son dos et lui cria : — « Descends de l'arbre et conduis-moi à ta cabane. » — Oui, mais làche-moi et marchons côte à côte. — Le génie refusa et le chef se rendit à sa case, en portant son fardeau. Arrivés à la cabane : « Que m'amènes-tu? lui dit sa vieille mère effarée. — C'est sans doute un génie étranger. Je ne sais qui il est, ni d'où il vient,

ni ce qu'il veut... Il s'est collé à mon dos Impossible de

m'en débarrasser. — Trêve de paroles ! et qu'on me donne des vivres, cria l'étranger d'une voix tonnante. Puis il se mit à manger les ignames, les taros, les bananes, le poisson, sans permettre qu'on y prît part, et, en mangeant il souilla de sa salive la tête du grand chef (c'est à la Nouvelle-Calédonie le plus sanglant des affronts). — Laisse-moi maintenant, dit le chef à son persécuteur repu. Voilà des perles, des bracelets; prends-les et retourne au lieu d'où tu es venu. — Vaine prière. Le chef dut garder son fardeau, et, à nuit close, il alla se coucher portant toujours sa lourde charge. Cependant le tyran s'endormit et alors le chef put s'en débarrasser. Vite, il prend ses plus belles armes, son plus riche bracelet, sa toque rouge, son aigrette et court à Bondé demander asile à son allié. — Frère, est-ce toi que je vois? lui dit celui-ci. — Oui, c'est moi qui erre sans asile. J'ai tendu un piège aux roussettes et j'y ai trouvé un être inconnu ; je l'ai délivré et il s'est

jeté sur mes épaules Il a dévoré mes vivres, m'a insulté et

m'a empêché de manger Je t'en prie, cache-moi. —

Prends place à mon foyer, répond le vaillant chef de Bondé, et ne crains rien. Nous savons manier le casse-tête et éventrer un ennemi. Nous attendrons cet étranger. — Aussitôt éclate un ouragan épouvantable ; un énorme nuage couvre l'horizon ; sa tête est au. sommet des montagnes, son pied est dans la plaine... Bientôt on reconnaît le génie blanc. Le chef de Bondé

44 LA Littérature des mélanésiens.

prie son hôte de se retirer et celui-ci se réfugie à Hienguène. — Frère, est-ce toi ? dit le chef de Hienguène. — Oui, c'est moi qui erre sans asile, etc.. Même accueil, même déception. 11 se réfugie à Ouagap, puis à Kanala, mais toujours poui-suivi. Enfin il arrive à l'extrémité de Tile, là où il n'y a plus que la mer. Déjà il voyait venir le terrible persécuteur, quand il aperçut sur le rivage deux enfants. — Qui êtes-vous, leur dit-il? — Je suis un grand chef. J'ai tendu un piège aux roussettes, etc., etc. Suis-nous, lui répondent les enfants, au fond de la mer. Ils percent la vague et le chef les suit juste au moment où l'ouragan fondait sur le rivage. Le noble fugitif, guidé par les jolis enfants, amvc à une magnifique cabane au fond de la mer et il y trouve des ignames, des taros, des bananes, des cannes à sucre, de la viande et du poisson avec six jeunes filles pour le servir. Le génie blanc n'avait pu le poursuivre. Il ne savait pas nager; mais il monta sur un rocher et appela les oiseaux : « Toi, dit-il à l'hirondelle, prends ce moiran (signe et ordre de ralliement) ; porte-le à tous les oiseaux de l'île pour qu'ils viennent ici. Et bientôt tous les oiseaux arrivent. Le génie leur ordonne de boire l'eau de la mer. Le canard boit, boit, boit, boit. Il ordonne au héron de boire et le héron boit, boit, boit, boit et les autres oiseaux font de même. Bientôt les écueils se découvrent ; puis la cabane où le chef s'est réfugié se découvre à son tour. Le génie blanc s'y précipite ; mais au moment où il passe sa tête dans la porte (la porte de cabane est très basse), le plus petit des deux jeunes enfants la lui tranche d'un seul coup de hache ». (1)

L'allégorie est ingénieuse et elle nous pennet de rectifier sur un point nos théories littéraires. Nous sommes trop enclins à tenir tous nos genres littéraires comme les derniers résultats des civilisations avancées ; ce qui est exactement le contraire de la vérité. En particulier l'allégorie nous semble

(1) De Rochas, /oe. cit., 214.

un procédé délicat et des plus raffinés; or, ce procédé est usuel chez les Canaques anthropophages et il est commun dans nombre de littératures primitives; car il s'accorde trèsbien avec la tendance animique, avec le goût des métaphores, qui sont innés chez les sauvages et chef Tenfant. Ce qu'il faut particulièrement noter dans l'allégorie, que je viens de citer, car c'est un trait commun à la phase première des littératures, c'est l'abus des répétitions resté frappant encore quoiqu'il ait été atténué dans la traduction précitée. Pour le primitif, ces redites n'ont rien de choquant, au contraire elles lui plaisent et aident sa mémoire très peu tenace pour les choses de l'esprit. Nos chansons populaires usent aussi très largement des répétitions, soit des airs, soit des paroles, et notre coutume de refrain remonte certainement à une lointaine époque de sauvagerie. L'apologue, la fable, tiennent de très près à Tallégorie, aussi les Canaques connaissent fort bien ce genre. J'en citerai un exemple, qu'un Lafontaine pourrait prendre pour sujet d'une fable destinée à stigmatiser l'ingratitude des rustres.

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