V. — Les phases de la littérature gréco-romaim
Dans ses causes, la décadence littéraire de Rome se relie étroitement au déclin social et politique et son histoire pourrait figurer dans une Morale en action à Tusage des peuples.
De même et plus étroitement encore, l'évolution littéraire de la Grèce a suivi pas à pas son évolution politique. Mais les destinées littéraires des deux peuples ont été singulièrement différentes, et il en faut trouver la raison.
Latins primitifs et Grecs primitifs étaient probablement d'origine asiatique, mais sûi'ement congénères; leurs langues non seulement appartiennent à la grande famille des langues indo-européennes, mais elles sont même proches parentes. Elles ont en commun quantité de radicaux et d'expressions : elles ont môme une grande analogie de syntaxe et de grammaire et Ton tient la langue des Latins primitifs, comme très voisine des dialectes archaïques de la Grèce, surtout du dialecte éolien (1).
D'autre part, les origines premières de la littérature sont, dans les deux races, très analogues. Pourtant la littérature latine a avorté ; la littérature hellénique, au contraire, a eu un développement splendide. La diversité de la trempe intellectuelle ne suffit pas à expliquer des destinées si dissemblables ; c'est dans les causes sociales et politiques, qu'il en faut chercher la raison. Ce qui a coupé court à la floraison littéraire de Rome, ce sont : le patriciat, les luttes intestines, la perpétuité de l'état de guerre et l'instinct belliqueux qui en naquit. Il en
(l)Pierron, //?>/. Uilér. lai,, 8.
résulta une littérature mal venue, qui ne put supporter la concurrence hellénique et fut facilement étouffée par elle.
Combien différent fut le sort des Hellènes ! Jamais leur primitive aristocratie ne fut oppressive, comme celle des Romains; leurs rois même, leurs rois protohistoriques, ont dû se résigner à rester des princes débonnaires, toujours obligés de compter avec \ agora. — En outre, les Hellènes n'ont point débordé en conquérants sur le monde et par conséquent le plus clair de leur activité a pu trouver un meilleur emploi que celui de la guerre. Aussi l'évolution de la littérature hellénique est-il un modèle de développement régulier et, ses phases sortent logiquement Tune de Tautre.
Au début, la littérature communautaire des clans, les chœurs et la mimique chorale ; puis le lyrisme mythique d'abord, historique ensuite, d'où jaillirent tout naturellement les grandes épopées. De même la tragédie naît du dithyrambe, c'est-à-dire d'un opéra-ballet religieux, et à partir de là, toute la littérature dramatique se développe par un progrès régulier, devenant de plus en plus variée et laïque pour aboutir à la confédie aristophanesque.
De son côté le lyrisme graduellement s'émancipe ; il secoue peu à peu le joug religieux, s'individualise et finit par exprimer non seulement des sentiments, mais des systèmes de philosophie également personnels.
Comme toutes ces transformations se gont opérées spontanément, naturellement, la littérature les subit sans perdre le caractère premier, que lui avaient imprimé les âges primitifs. Non seulement elle garde toujours la mesure, le bon goût, la sobriété ; mais elle n'aborde guère que des sujets d'intérêt commun ; jamais elle ne s'égare dans les minuties des genres trop individuels ; la peinture analytique des « états d ame » personnels la tente fort peu. Enfin de ses commencements à son déclin, elle reste grecque ; sans doute elle hellénise nombre d'idées étrangères ; mais sans jamais les copier servile-
ment : elle n'a pas le goût des « restitutions » archaïques ou exotiques.
Après un cours glorieux, la littérature hellénique entra à son tour dans sa période de déclin ; car en tout pays la décomposition littéraire suit la décomposition sociale dont elle est une des expressions. Sa décadence résulta, comme partout, des vices de l'organisation sociale, de l'extinction des antiques sentiments de solidarité civique. Finalement la littérature hellénique, coupée de ses racines, devint une chose factice, un amusement pour les rhéteurs et les sophistes. — De toute cette évolution ressort un enseignement moral, si clair qu'il est inutile d'y insister.