‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 168 sur 209 · IV. — Les romans de la Table ronde · texte numérisé non relu

IV. — Les romans de la Table ronde

Nous venons de voir que les chants épiques de l'Espagne et ceux des Germains diffèrent singulièrement ; les races, qui les ont composés, n'ont évidemment ni le même idéal, ni la même trenape morale. La troisième grande race européenne, la race celtique, créa aussi, durant le Moyen-âge, un courant littéraire ayant son caractère propre et ne ressemblant ni au Romancero j ni aux Nibelungen. — Nous nous sommes déjà occupés des bardes bretons et de leur rôle. Nous avons même vu qu'ils existent encore, mais à Tétat déchu et redevenu primitif, dans notre Bretagne française. Leurs devanciers du Moyenâge eurent un sort autrement glorieux. La Bretagne d'alors était considérable ; elle comprenait l'Irlande, le Pays de Galles, etc. ; aussi, même sous le joug saxon, le vieil esprit celtique persista plus ou moins dans le reste de TAngleterre. Les Celtes ont, de tout temps, été renommés par leur attachement tenace à leurs vieilles coutumes. Au iv" siècle, Ausone a pu voir, dans la Gaule chrétienne, un collège de druides. Au vu® siècle, Fortunat parle encore de la harpe des Bretons. Plus tard, les harpeurs bretons continuèrent à prendre les sujets de leurs lais dans les vieilles traditions et légendes de leur race, au temps où elle était indépendante. Le roi Arthur ou Artus, héros malheureux de la résistance des Bretons insulaires aux envahisseurs saxons du vi* siècle, laissa chez les peuples celtiques un souvenir héroïque et profondément empreint; mais ce souvenir tourna vite à la légende et il se forma autour de son nom tout un cycle de chant, tout une matière épique. A ces lais relativement récents s'en joignirent d'autres, relatifs aux anciennes annales et aussi à la conversion au Christianisme (1). On y mêla même des légendes orientales, apportées par les pèlerins, des souvenirs vagues et déformés de l'antiquité gréco-

(1) Paulin Paris. Romans de la Table ronde ^ introd. 4.

506 LA LITTERATURE MÉDIOÉYALE.

latine. De tout cela résulta une étrange littérature, toujours épique, parce qu'elle a pour objet constant de peindre un idéal chevaleresque, mais toute d'imagination et infiniment peu soucieuse du réel. Les romans de la Table ronde, s'inspirant particulièrement des anciens lais celtiques, jouirent d'une énorme célébrité. Joseph d'Arimathie^ le SaiiU Graal, Merlin r enchanteur, qui était né par immaculée conception, le roi Artus, Lancelot du Lac devinrent des types moraux et littéraires et enfantèrent de nombreuses imitations où toute la noblesse médioévale put contempler la perfection chevaleresque mise en action (1). Suivant un auteur du temps, Jean Bodel, un écrivain ne peut puiser qu'à trois sources, à trois matières, selon l'expression alors reçue :

N'en sont que trois matières à nul home vivant De France et de Bretagne et de Romme la grant.

La matière de Bretagne était absolument fantastique; les personnages de ses romans étaient des fées, des enchanteurs, des géants et des preux ordinairement d'un honneur impeccable et d'une valeur indomptable. Le roman de Merlin raconte, entre autres merveilles, comment Merlin l'enchanteur fut lui-même enchanté dans la forêt de Broceliande par la Dame du Lac, la belle Viviane, et mis ainsi dans Timpossibilité d'aller au secours du roi Artus, comme c'était son devoir de chevalier de la Table ronde. Dans le roman de la Mule sans frein^ c'est le preux Gauvain, chevalier de la Table ronde comme Merlin, qui pénètre dans un château enchanté, défendu par des lions monstrueux et un géant terrible, pour y chercher le frein d'une mule ravie à une dame qui ne saurait s'en passer. Gauvain traverse à cheval, sans autre pont qu'une barre de fer, une rivière noire et torrentueuse, tue un lion fantastique, triomphe en combat singulier d'un géant, résiste aux séductions d'une enchanteresse ornée d'une incomparable

;i} Paulin Paris, Romans de la Table ronde y introd. 3

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