LE ROMANCERO ESPAGNOL
Pèdre le Cruel fait, sans motif sérieux et parce que tel est son bon plaisir, décapiter son frère, le grand-maitre de Saint-Jacques ; puis il envoie, sur un plat, la tête du mort à Maria de Padilla, qui l'apostrophe, Tinsulte et la jette à un chien (1),
Certains autres traits, tout en n'étant pas cruels, dénotent une grande grossièreté morale. Ainsi, dans la célèbre Légende du Cid^ Chimène commence par réclamer la mort du meurtrier de son père, du jeune Rodrigue ; puis, quand le roi le lui offre pour mari, non seulement elle l'accepte, mais elle le demande :
« Celui, qui tua mon père, donne-le moi pour égal ; car celui qui m*a fait tant de mal me fera, je sais, quelque bien. »
Le roi cède volontiers, mais en faisant des réflexions philosophiques :
« J'ai toujours entendu dire, et je vois à présent que cela est vrai, que le sexe féminin est bien extraordinaire. » (2).
L'arrangement semble au contraire tout simple à Rodrigue : c< J'ad tué ton père, dit-il à Chimène... En place d'un père mort, tu as acquis un époux honoré » (3). On marie en grande pompe ces singuliers amants et, par un cérémonial symbolique, de toutes les fenêtres, on sème du blé sur le cortège nuptial : « La modeste Chimène en reçoit mille grains dans sa gorgerette ; mais le roi (aussi galant qu'il est patriarcal) les en retire à mesure » (4). — Plus tard, les filles du Cid sont outragées par leurs maris, qui, en pleine campagne, les dépouillent et « fouettent sans pudeur leurs corps blancs et nus » (5). — Mais toute cette grossièreté de mœurs et de cœur va de pair avec l'héroïsme et une indomptable fierté. Les guerriers du
(1) Damas-Hinard, Romancero gênerai, I, 194.
(2) Ibid., II, 21.
(3; Ibid,, II, 28.
(4) ïbid., 11,29.
(5; Ibid., II, 173.
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Romancero traitent presque d'égal à égal avec les rois. Bernard del Carpio va jusqu'à défier le roi Alphonse le Chaste (1). Ailleurs, pendant que Rodrigue baise la main du roi, son estoc se détache et le monarque en ressent une grande épouvante : « 0 te- toi de là, s'écrie-t-il, diable, dont la figure est d'un homme et la conduite d'un lion sauvage » (2). — Le roi Alphonse VllI a besoin d'argent pour guerroyer contre Ifô Mores, et il se hasarde à imposer à ses nobles un très léger tribut, cinq maravédis pour chacun d'eux; petite somme mais grosse question de principe. Les gentilshommes attachent les pièces de monnaie bien enveloppées au-dessous du fer de leurs lances et se rangent en bataille, en disant que : « Que le collecteur vienne percevoir l'impôt! » (3).
En revanche, ces vassaux si indociles sont toujours prêts à faire le sacrifice de leur vie ; ils se ruent sur les Mores sans les compter et se réjouissent de succomber ensemble en les combattant (4). Le vieil Arias Gonzale défend à ses pai'entes de pleurer son fils Fernan, tué à l'ennemi :
« Il n'est point mort dans une taverne, ni en jouant au jeu des tables; il est mort pour Zamora, en défendant bien votre honneur; il est mort comme chevalier, en combattant avec ses armes. » (5).
Une jeune fille « de blanc tout habillée et de qui les blonds cheveux retombaient en tresses dorées sur ses épaules » apostrophe le roi Ramiro, qui a consenti à livrer des vierges aux Mores en guise de tribut.
« Il est bien convenu que tes hommes doivent rester tranquilles, afin d'avoir des filles pour payer la redevance ; car ils ne sont hommes que pour cela, etc. » (6).
La plus grande partie de ces romances est consacrée à ra-
(1) Romancero y I, 33.
(2) Ihid., II, 18.
3) Ibid., I, 150.
(4) Ibid., 104.
(5; Ibid., II, 92.
(6) Ibid., I, 66, 67.
conter des actions héroïques, à exprimer de fiers sentiments et le merveilleux n'y occupe qu'une faible place. 11 y a bien çà et là quelques visions, quelques apparitions de saints ; mais les miracles sont bien plus chevaleresques que chrétiens. Ainsi Babiéla, le cheval du Cid, prend la parole à l'occasion (1). Avant de se mesurer avec Tinsulteur de son père, Rodrigue adresse une harangue héroïque à son épée (2). — Une fois mort, le Cid, soigneusement embaumé et bien paré, fut déposé dans une église et assis sur un fauteuil. Sept ans après, un Juif eut la coupable envie d'aller lui toucher la barbe, sa barbe blanche :
« Le Juif approcha la main'pour faire ce qu*il méditait; mais, avant qu'il eût touché la barbe, le bon Cid avait empoigné son épée Tizona et Tavait tirée, long d'une palme, hors du fourreau. Le Juif, voyant cela, en conçut un très grand effroi ; il tomba, à la renverse, à moitié mort d'épouvante. » (3).
En résumé, ce qui domine, dans tout le Romancero, c'est le sentiment de la fierté individuelle, l'amour de la gloire personnelle, mais acquise pour une cause réputée bonne. Les auteurs anciens avaient déjà été frappés de la sauvage énergie des Cantabres, qui entonnaient leur chant de mort au milieu des supplices et qu'ils eurent tant de peine à vaincre. Il semble bien que les auteurs du Romancero aient été les descendants de cette race si forte et si sauvage. — A ces poésies épiques, composées par les races berbères du Moyen-âge, il est intéressant de comparer celles des races septentrionales, celles des Allemands et celles des Celtes.
Chez les races germaniques du Moyen-âge, nous pouvons suivre toute une évolution de la poésie épique. Ainsi le vieux
(1) Romancero ^ II, 155.
(2) Ibid., II, 12.
(3) Ibid,, n, 223.
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poème de Beowulf est encore proche parent des Eddas. Le comte Beowulf, prince des Jutes ou Goths, s*en va combattre un démon gigantesque, Grendel, qui décime les Danois :
" Sans crainte, dit- il, j'attaquerai ie monstre et ma haine affrontera sa haine. — Si toutefois la mort m*attendait, enlève-moi du carnage, donne-moi la sépulture et célèbre sans larmes le repas des funérailles. Voyageur solitaire, qu'une fleur marque ma tombe et que nul ne s afflige de mon pèlerinage ! » (1).
Le duel s'engage ; mais le monstre, qui se soucie peu de combattre à armes égales, se met à vomir des flammes sur Beowulf. Alors le jeune écuyer de Beowulf, Wiglaf, qui jusqu alors n*avait été que témoin du combat, saisit son « bouclier de tilleul pâle » et ceignit son épée :
« Je me souviens, se dit-il, du temps où nous buvions joyeusement lliydromel ; alors, dans la salle des banquets, quand notre seigneur nous distribuait des bracelets d*or, nous promettions de lui rendre ses bienfaits au jour des combats, si jamais il était surpris par quelque danger semblable à celui-ci; nous jurions de le servir sous le casque et avec le glaive ! — En même temps il se jeta dans le tourbillon des flammes, s'élança tout armé au secours de son chef, etc. »> (2).
Les dernières paroles, que le poème met dans la bouche de Beowulf vadnqueur, mais mourant de ses blessures, sont aussi remarquables. — Le trésor, que gardait le géant et que le héros a payé de sa vie, Beowulf veut « qu'on le mette en réserve pour servir aux besoins du peuple » :
« Je ne dois plus, ajoute-t-il, rester longtemps ici. Ordonnez qu aprps avoir éteint mon bûcher flamboyant, on m'élève sur le promontoire un tertre immense, qui me serve de monument chez ma nation, en sorte que les navigateurs, qui sillonneront au loin les flots brumeux, nomment, en l'apercevant, le tertre de Beowulf. »> (3).
Quoique le manuscrit du poème de Beowulf soit du x* siècle, le sujet en est évidemment bien plus ancien et l'esprit ausâ.
(i; p. G. Eichoff, Littérature du nord, 109. (2) Ibid,, 112.
(3; làid., 114.
Les sentiments exprimés sont chevaleresques, dans le meilleur sens du mot, et plus nobles que ceux du Romancero^ parce qu'ils sont moins individuels.
Un fragment d'un autre poème, plus médioéval, celui de nildebrand et Hadubrand, est aussi empreint d'une grande élévation morale. C'est la légende persane de Rustem et de son fils Zohrab habillée à l'allemande. Comme dans le Livre des rovi^ le père et le fils se combattent sans se connaître. Un recueil, la Vilkina-saga, composé au xiii* siècle, nous donne le dénouement qui manque dans le fragment conservé. Ce dénouement, contrairement à celui de la légende persane, est heureux. Après avoir vaincu son fils, le père le reconnaît et la réconciliation s'en suit. — Le poème de Hildebrand et Hadubrand a déjà moins de couleur que celui de Beowulf, mais on y sent encore une inspiration morale élevée.
L'épopée des Nibelungeriy que toute l'Allemagne contemporaine a proclamée de tout point admirable, est, si on la veut bien juger sans parti pris, singulièrement inférieure non seulement aux poèmes, dont je viens de parler, mais même à la sauvage poésie des Eddas, auxquels elle a emprunté son sujet, en transformant les primitives légendes de la Scandinavie, en les accommodant au goût d'une époque barbare et déjà moralement déchue.
Publié, il y a un siècle à peine, le poème des Nibelungen est anonyme et sa rédaction connue ne remonte qu'à la fin du XII® ou au commencement du xiii» siècle. Que cette rédaction soit l'œuvre d'un ou de plusieurs poètes, elle n'a fait dans tous les cas que mettre en œuvre les chants de l'Edda, mais singulièrement altérés et, l'on peut dire, rapetisses, accommodés au goût du Moyen-âge féodal. Les noms ont changé; Gudrun s'appelle Brunhilt et Sigurd est devenu Sifrît. Le héros Sifrît a toujours conquis le funeste trésor, à la force de son bras, en tuant au pied d'une montagne le dragon gardien.
;i) p. G. Eichhoff, loc. cit., 123, 125
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Cette fois, il n'a pas mangé le cœur du monstre et s'est contenté de se baigner dans son sang. Par ce bain sanglant, il est devenu invulnérable, comme l'Achille homérique, sauf sur un seul point de son corps, de son dos, qui se trouvant couvert par une grande feuille de tilleul, n'a pu être mouillé par le sang magique.
Brunhilt, qui a remplacé la Gudrun Scandinave, n'est plus une vierge enchantée et endormie dans un château^entouré de flammes. C'est simplement une haute et puissante damoiselle d'Islande, douée d'une force plus que virile et batailleuse à l'excès. Pour l'épouser, il faut la vaincre en combat singulier et qui n'y réussit pas a la tête tranchée.
Sifrit ne désire pas triompher pour lui-même de cette amazone ; il est épris de Kriemhilt, sœur de Gunther, roi des Burgondes, et, c'est uniquement pour obtenir la msdn de celte dernière, qu'il aide son futur beau-frère à conquérir Brunhilt; ce qui lui est assez facile en raison de sa grande force et surtout d'un talisman, la Tarrikappe, qui le rend invisible.
Une fois marié, grâce à Sifrit, Gunther n'est pas au bout de ses peines. La première nuit de ses noces, il est outrageusement battu par sa jeune épouse, qui même finit par Je garrot- , ter et le suspendre à un clou jusqu'au jour. C'est encore grâce à Sifrit et à la Tarnkappe, que le roi Gunther dompte la jeune guerrière, qui perd toute sa vigueur avec sa virginité. En même temps Sifrit ou Siegfrid s'est marié, le même jour, avec la belle Kriemhilt. Puis les deux reines se brouillent ; des indiscrétions rendent furieuse Brunhilt et elle fait assassiner le beau Sifrit frappé juste à l'unique endroit où il est vulnérable. « Il tomba parmi les fleurs et fut bien pleuré par les belles femmes » (1).
La douleur de Kriemhilt n'a pas, dans les Nibelungen, la grandeur tragique de Gudrun : On nous dit bien que M De ses blanches mains elle souleva sa tête si belle et le bàisa mort, le noble et bon chevalier. De douleur, ses
(1' Xibelungen (trad. Laveleye), 144
yeux si brillants pleurèrent du sang » (1). Mais le désespoir de Kriemhilt ne lui fait pas perdre la tête et elle a bien soin de faire apporter du royaume de Sifrit le trésor des Nibelungen, sa Morgengabe ; il était tout or et pierreries, remplissant douze chariots. Non moins avides qu'elle, ses frères s'emparent du trésor et le cachent au fond du Rhin (2). Pour finir, Kriemhilt épouse le roi des Huns, monarque régnant sur le bord du Danube, et elle invite à la venir voir ses frères et le meurtrier de Sifrît. Le dénouement est calqué sur celui de l'Edda. Une salle de festin est incendiée; de furieux combats se li\Tent; l'enfant, que Kriemhilt a eu du roi des Huns, est décapité, mais par les Burgondes, et sa tête vole sur les genoux de sa mère. Kriemhilt se venge cruellement et finalement est tuée.
En comparant les Nibehingen aux chants de TEdda, on voit quel chemin peuvent faire les légendes, comme elles se dénaturent et s'accommodent aisément aux goûts des diverses époques. Les primitives légendes, d'où sont sortis les poèmes homériques, les épopées de l'Inde, etc., peuvent donc avoir eu un caractère entièrement différent de celui des poèmes complets et arrangés qui nous sont parvenus.
Au point de vue littéraire, l'Edda comparé aux Nibelungen l'emporte de beaucoup. Sans doute la poésie de l'Edda est une poésie de sauvages ; mais elle a de la couleur, parfois de la grandeur. Au contraire, le style des Nibelungen est terne, plat, très pauvre en images. A peine est-il besoin de dire que les deux poèmes sont également vides d'idées ; mais, pour les sentiments exprimés, les Nibelungen sont encore inférieurs à l'Edda, qui, tout en étant une poésie de cannibales, est empreint çà et là d'une certaine élévation morale.
Dans le poème allemand, tous les personnages sont animés de passions plus ou moins méprisables, sauf le héros Sifrît,
(1) Nibelungen, loc. cit., 156.
2; Ibid., 166.
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qui, lui, est d'un caractère simple et naïvement brutal. Ainâ pour punir sa femme Kriemhilt d'avoir dit des paroles blessantes à Brunbilt, Sifrlt la conûge manuellement et Kriemhilt trouve parfaite la conduite de ce héros « vaillant et bon » (1).
Au dénouement, quand les Burgondes sont morts ou vaincus pour la plupart, Kriemhilt propose tranquillement à Hagene, le meurtrier de son mari, de lui rendre la liberté, s'il veut lui dire où il a caché le trésor des Nibelungen et c'est seulement sur son refus qu'elle le décapite (2). Pourtant Hagene avait traité jadis Kriemhilt avec une cruauté raffinée. Après lui avoir tué son mari, le beau Sifrlt, il avait eu soin de faire porter et déposer le cadavre en travers de la porte, devant la chambre de Kriemhilt, afin qu'elle le trouvât inopinément, en sortant pour aller, en bonne chrétienne, à la messe du matin (3). Ce Hagene était d'ailleurs une sorte de bête fauve, qui. lors du massacre final, donna à ses compagnons l'exemple, suivi par eux, de boire le sang des morts pour se réconforter (4).
Tout cela est médiocrement admirable et, en effet, lors de la découverte des Nibeliingen^ au siècle dernier, les Allemands eurent, nous dit-on, de la peine à se. persuader que ce vieux poème fût beau. Mais plus tard, après les guerres napoléon niennes, les Nibelungen furent sacrés chef-d'œuvre par le patriotisme surexcité. Depuis lors, les érudits, les lettre, les artistes allemands n'ont cessé de vanter ce vieux livre ou de s'en inspirer. Les professeurs le commentent; les enfants en apprennent des morceaux, qui certainement ne leur formeront ni le goût, ni le cœur. De toutes les œuvres du même genre, que nous avons jusqu'ici passées en revue, le poème des Nibelungen est sûi*ement la plus inférieure, la plus décolorée et en même temps la moins épique et la moins noble.
(1) Nibelungen (trad. Laveleye)» 130.
(2) ïbid., 352.
(3) Ibid., 147.
(4) /6irf., 314.