‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 17 sur 209 · LE LIT DES AÏEUX · texte numérisé non relu

LE LIT DES AÏEUX

« Les pères ont bu la vie ; ils dorment sur la haute montagne. Les fils font la gueiTC. Les filles battent l'écorce pour faire la coiffure des funérailles... Dormez, ô pères. Dormez. La vie est bornée; le sommeil est meilleur... L'ombre la plus épaisse est sous la terre, où plus jamais on n'a faim. Dormez, ô pères I Dormez longtemps. Le rêve est bon, ne plus rêver est

(1) L. Michel, Légendes el chants de gestes canaques, 126.

meilleur. Ne pas être, c'est bon, ô pères! Que faites-vous ainsi étendus dans la poussière ? Qui donc y repose avec vous? Qui donc ronge jusqu'à Tos vos bras robustes? Quelles dents mangent vos chairs? Ce n'est plus le cœur, qui bat dans vos poitrines; c'est un crabe (uboé), qui, levant sa pince, cherche sa nourriture entre vos côtes. Un collier s'enroule autour de votre cou ; c'est le serpent bleu et blanc aux brillants anneaux. Ce ne sont pas vos yeux, ô pères, qui s'agitent ainsi au fond de leurs trous noirs; ce sont des vers enlacés. Mais vous ne sentez rien, ô pères ; vous ne voyez rien ; vous n'entendez plus rien. » (1).

Couleur locale à part, ce chant canaque rappelle fort une pièce célèbre de notre vieux poète Villon ; elle en a la simplicité, le réalisme et le désenchantement. En voici une autre où un trait affreux des mœurs canaques est dépeint avec une simplicité, qui ne manque pas de poésie :

LE KOUINDIO (récif)

« Là fleurit le corail à la fleur vivante ; là nagent de grands poissons, de quoi nourrir les clans. N'y allez pas. N'allez pas chercher le corail pour en faire des colliers. N'allez pas prendre les poissons pour les clans. Là le Kouindio ouvre sa gueule énorme. Là est la mort. Le Kouindio est, à la marée basse, plus haut que les cases du grand chef. Un vieux y vint pour mourir. Ses dents étaient cassées; il ne pouvait plus mordre le fruit ou les racines; ses jambes tremblaient; il ne pouvait plus marcher. Son fils ne voulait pas le nourrir; son fils ne chassait pas; il ne péchait pas, mais il mangeait dans la marmite (keidé) la chasse des autres. Quelquefois le vieux lui demandait une igname; mais il refusait brutalement : son père l'ennuyait. Père, dit-il un jour, tu as vécu si longtemps qu'on ne peut plus compter tes ignames (années); tu as les dents cassées et tes jambes tremblent. Tu devrais t'en aller

(1) L. Michel, loc, cit., 91.

dormir avec les morts; tu n'aurais plus faim. Si tu veux, j'ai un casse-tête qui ne manque jamais. Tu ne souffriras pas. Le vieux eut peur du casse-tète; il aimait mieux mourir tout doucement, emporté au fond de Teau. 11 prit un peigne (tehiou), auquel il tenait, le mit par devant ses cheveux pour l'emporter avec lui et s'en alla. Il alla sur le bord de la mer en face du Kouindio; il lava ses jambes, qui tremblaient, et se trouva tout ragaillardi. Si bien qu'il put aller jusqu'au récif et descendre avec le flot tournant. » (1).

Pour terminer la série, je citerai encore une lamentation touchante à l'adresse des envahisseurs français :

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