‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 18 sur 209 · LA CHANSON DES BLANCS · texte numérisé non relu

LA CHANSON DES BLANCS

« Quand les blancs sont venus dans leurs grandes pirogues, nous les avons reçus en frères (tayos). Ils ont coupé les grands arbres pour attacher les ailes de leui-s pirogues : cela ne nous faisait rien. Ils ont mangé l'igname dans la marmite (keulê) du clan : nous en étions contents. Mais les blancs se sont mis à prendre la bonne terre qui produit sans la remuer; ils ont emmené les jeunes gens et les popinées (femmes) pour les servir : ils ont pris tout ce que nous avions. Les blancs nous promettaient le ciel et la terre ; mais ils n'ont rien donné, rien que la tristesse. Us ont pris les échancrures du rivage où nous mettions nos pirogues. Ils ont mis leurs villages près des cours d'eau, sous les cocotiers, où nous mettions les nôtres. Ils marchent dans nos cultures avec mépris parce que nous n'avons que des bâtons pour retom'ner la terre et pourtant ils avaient besoin de ce que nous avions et ils devaient être malheureux chez eux pour venir d'aussi loin, de l'autre côté de l'eau, dans le pays des clans. Qui donc vous mène, hommes blancs? Quels souffles vous poussent? Est-ce qu'un jour toutes les tribus se mêleront à travers les mers ? Frères

(1'; L. Michel, loc. dt.y 101.

Évolution littéraiiië* 4

50 LA LITTÉUATIRE DES MÉLANÉSIENS.

(taijos), frappez les roseaux. Idara a parlé assez longtemps. »> (Idara est une vieille femme.) (1).

I Ce dernier chant est signé ; car il est de date récente. 11 est Tœi^vre d'une femme évidemment experte dans la poésie canaque; et le fait n'est pas exceptionnel. En effet, chez les PapouîB en général, la fonction poétique s'est déjà spécialisé(» et chaque village a son poète ou sa poétesse, dont on invoque, en les rémunérant, le concours pour célébrer dignement tous les événements d'importance : le lancement d'un canot, une visite d'amis étrangers, une fête quelconque. Ce sont ces trouvères noirs, qui composent la littérature nouvelle, de circonstance, les chants pour une voix, pour plusieurs, pour les chœurs qui sont souvent alternés (2).

En dehors des genres particulièrement littéraires, cultivés chez les Papous et dont je viens de donner quelques spécimens tout-à-fait dignes d'attention, les Mélanésiens en pratiquent un autre, dont la plupart des civilisés s'attribuent aussi, mais bien à tort, le monopole; je veux parler du genre oratoire. Ce genre s'est développé, dans les clans primitifs, corrélativement au régime républicain, qui ne va pas sans de fréqu(*ntes délibérations. En tout pays, au contraire, le goût de Téloquence tend à s'éteindre après l'inauguration et une suffisante durée du régime monarchique, du pouvoir absolu. Ce n'est pas encore le cas, en Papouasie, où Torganisation politique est souvent féodale et où par suite l'art de parler conserve toujours une grande importance; caries grands chefs ont fréquemment b(»soin de persuader les petits. Je terminerai donc c(î chapitre par une citation de genre oratoire ; et, comme* les précédentes, elle prouvera, que nous méprisons trop les sauvages, même les plus inférieurs en apparence.

11 s'agit d'un chef, qui, s'étant soumis aux Français, guida lui-même une troupe de soldats jusque dans son village où il

;1) L. Michel, /oc. cit.A^,

f.2) Godringtoii, The Mclanesians^ 334.

fut reçu par un jeune homme d'une vingtaine d'années, son sujet, mais sûrement un notable. Celui-ci, sans autre aime qu'un bâton de cérémonie, orné de rubans, et sur lequel étaient gravées des figures bizarres, tint à son chef le fier langage que voici : « C'est toi, notre chef, qui montres aux étrangei^ le chemin de notre pays! C'est toi, toi qui devrais marcher à notre tête contre les usurpateurs de nos champs, c'est toi qui viens dans leurs rangs armés ravager nos plantations, brûler nos cabanes, tuer les défenseurs du sol, que nous ont légué nos pères, tuer ceux qui, cent fois, se sont battus pour ta cause et à tes côtés ! Nous sommes petits et les étrangei*s sont grands; tu nous en amènes un nombre, que nous ne pouvons compter. 11 ne nous reste qu'à nous soumettre. Nous sommes prêts à promettre tout ce qu'on voudra. J'ai fini de pai'ler.» (1).

Il règne dans ce petit discours un accent de fierté, d'indignation contenue, de résignation hautaine, qui ferait honneur à un orateur blanc.

Si maintenant nous embrassons d'un coup d'oeil d'ensemble la totalité des petites œuvres littéraires, que j'ai citées au cours de ce chapitre, nous voyons toute une évolution se dérouler sous nos yeux. L'Australien ne sait guère encore que chanter et ce qu'il chante est grossier, incohérent, puéril. Au contraire, le Papou, qui a pourtant bien des coutumes en commun avec l'Australien, sait combiner des tableaux, sous lesquels il met des idées. Les sentiments délicats, généreux, ne lui sont pas inconnus et il réussit à les exprimer. Or, cette littérature relativement élevée n'est point propre au seul Néo- Calédonien, l'élite de sa race, peut-être parce qu'il est plus ou moins métissé de Polynésien. Ainsi dans divers archipels papous, aux îles Banks, aux Nouvelles-Hébrides, une légende très populaire glorifie l'héroïsme de l'amour maternel. Je la résumerai en quelques mots. La légende rapporte que primiti-

;i) De Rochas, La Nouvelle-Calédonie ^ 225.

vement les hommes ne mouraient pas; ils secouaient seulement la vieillesse par une simple mue, comme celle des serpents. Or, un jour une femme déjà avancée en âge, entra dans un ruisseau pour se rajeunir en changeant de peau. Après l'opération, elle laissa sa vieille défroque cutanée s'en aller au fil de l'eau et la vit s'accrocher à un arbuste. Ensuite la femme revint à sa case, mais alors son enfant s'obstina à ne la plus reconnaître; c'était une mère vieille et non une jeune qu'il aimait. Obligée de choisir entre l'amour de son enfant et la vieillesse, qui mène à la mort, la mère n'hésita point. Elle retourna au ruisseau, revêtit à nouveau son ancienne peau, d'abord dédaignée; puis elle rentra chez elle pour y vieillir et y mourir bientôt (1).

Peu des contes vantés par nos folkloristes européens pourraient rivaliser avec cet ingénieux récit des insulaires papous. Il termine dignement cette petite anthologie mélanésienne et pourra servir d'argument en faveur de l'équivalence originelle des races.

(1) Codrington, The Melanesians, 264.

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