V. — La Chanson de Roland
Los trois littératures épiques, que nous venons d'examiner, ont chacune leur caractère et semblent bien l'œuvre de trois races, moralement bien distinctes, au moins à l'époque ipédioévale. Le Romancero composé par une population, en grande partie d'origine africaine et berbère, est grossier, cruel, mais d'une chevaleresque fierté ; le poème germanique des Ntbelungen^ n'est qu'une plate transformation des légendes Scandinaves, dépouillées de tout ce qu'elles ont d'élevé ; c'est pour de l'argent que les personnages s'y trahissent et s'y
1] p. Paris, Romans de la Table ronde, II, 62.
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égorgent ; tandis que les héros du Romcaicero ne pensenl qu à Thonneur et à la gloire. Les romans de la Table ronde sont l'œuvre d'une race moralement très jeune encore, d'une race dont l'imagination est trop vive, mais dont le caractère est très noble.
Il me reste à parler de poèmes, que l'on peut appeler français; car on ne saurait les attribuer particulièrement à telle ou telle race. Ces compositions, la Chanson de Jérusalem, la Chanson (TAntioche^ la Chanson de Roland, etc., s'inspirent de ce que les vieux trouvères appelaient « la matière de France »> ; ce sont des récits d'estoire et non d^avaniure (1) ; ils sont l'œuvre de populations françaises, c'est-à-dire résultant du mélange des grandes races, qui ont peuplé la France et aussi l'Europe. Plus tard, ces poèmes se desrimèrent et devinrent des chroniques. De ces chansons de Geste francaûses, la plus justement célèbre est la Chanson de Roland.
La composition de ce poème remonte à la fin du. xi^ siècle, mais le trouvère, qui l'a rimé, parle d'un document antérieur et il y en avait sans doute plus d'un, puisque déjà Eginbard raconte la défaite de Ronce vaux (2) et que ce désastre mit immédiatement en émoi les imaginations populaires, à une époque où tout devenait légende avec une grande facilité. — La Chanson de Roland est encore un poème composé de tête, non écrit, et destiné à être chanté devant un auditoire ne sa-chant pas lire (3) ; car les vers ne se terminent que par des assonnances ; chaque couplet n'a même qu'une seule et même assonnance, terminant tous ses vers. — Par la concision du vers, par sa sobriété de couleur, le poème rappelle le Romancero, mais il n'en a pas les grossièretés, et il est écrit en un français encore mal dégrossi; enfin, par le sujet, il est germanique. C'est donc bien un poème français, synthétique en ce qui concerne les races.
(1) E. Lintilhac, loc. cit., 52.
(2) Eginhard, Vita Karoli. IX.
(3j L. Gauthier, Chanson de Roland, XXVHI.