II. — Les littératures moderne et contemporaine
Mon but étant, dans ces ouvrages, non de faire une étude complète des grands sujets que successivement j'aborde, mais bien de retracer l'évolution de chacune des principales activi-
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tés sociales, en l'attachant le présent aux origines, j'arrête toujours mon investigation au Moyen-âge, en terminant par quelques considérations générales ayant trsdt, les unes au présent, les autre's à Tavenir. Cette fois encore, je ne me départirai pas de cette méthode et terminerai ce volume par quelques réflexions touchant notre littérature contemporaine, par quelques inductions sur la littérature à venir.
Un fait primordial ressort de notre enquête à travers l'esthétique littéraire du genre humain, c'est la nécessaire relation qui enchaîne la littérature à Tétat social. L'histoire de notre littérature, depuis le Moyen-âge jusqu'à nos jours, confirme bien cette donnée générale. Au point de vue politique et social, le Moyen-âge prête le flanc à bien des critiques : qu'il ait été une époque d'oppression et d'ignorance, on ne le saurait nier; pourtant il n'a pas été une époque de décrépitude. Sans doute le sort du serf médioéval ressemblait trop à celui du bétail, opprimé qu'il était dans son corps par la noblesse, dans son esprit par l'Eglise; mais l'énergie ne faisait pas défaut aux classes dirigeantes, les seules qui pussent goûter quelques jouissances littéraires. Aussi, tant que le Moyenâge s'est maintenu debout dans toute sa force grossière, il a ou sa littérature vivante, comme lui, et, comme lui, faite pour la noblesse. Les chansons de Geste, les poèmes épiques, glorifient nettement certaines qualités morales, qui ont leur grandeur, et elles constituent une littérature bien appropriée aux inspirations des classes dominantes.
A l'âge de déclin de l'esprit médioéval, quand les communes apparurent et commencèrent à miner la société ambiante, quand le vieil esprit chevaleresque perdit de sa verdeur, les chansons de Geste tombèrent peu à peu en discrédit ; la vogue, préférant l'ombre à la réalité, alla aux insipides romans de chevalerie et à un pseudo-lyrisme aussi niais par le fond qu'il était alambiqué par la forme.
L'art dramatique du Moyen-âge a été fort inférieur à sa poésie épique et héroïque; les/arc^.f et les 7nystères n'ont guère
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dépassé la plaisanterie grossière et la superstition sotte. C'est que, d'une part, le niveau intellectuel était fort peu élevé et que, d'autre part, il ne pouvait exister de commune atmosphère morale dans cette société à compartiments étages.
Pourtant le Moyen-âge a eu un mérite, celui de ne pas avoir adopté de littérature d'emprunt. Son esthétique littéraire était fruste, mais elle était à lui, et ses lettrés faisaient un cas médîocre de la littérature antique, dont ils connaissaient pourtant assez de fragments pour éprouver le désir de les compléter, s'ils les avaient trouvés d'un vif intérêt.
Il en fut tout autrement au xv° et au xvi* siècle. Quand la littérature, gréco-latine envahit triomphalement le monde occidental, elle y rencontra peu de résistance non seulement parce qu'elle était supérieure, mais surtout parce que les classes dirigeantes s'intéressaient alors très peu aux compositions littéraires de leur temps et de leur pays. Sans peine notre Occident fut conquis par la littérature antique, comme Rome l'avait été jadis par la littérature hellénique, et il ne s'en est jamais complètement relevé.
Pour qu'une Uttérature exotique détrône une Uttérature indigène, il faut que cette dernière n'ait plus de racines solides dans sa patrie. Qu'une littérature étrangère quelconque ait pu, au beau temps de la Grèce, se substituer à la littérature hellénique, personne ne le saurait admettre; car, indépendamment de sa valeur intrinsèque, la littérature était, en Grèce, •'.expression même de la vie nationale. Les choses étaient bien différentes dans l'Europe médioévale, où la littérature écrite était un simple jeu de lettrés, dont la masse ne pouvait avoir cure ; aussi changea-t-on sans peine la couleur, le genre d'amusements esthétiques, auxquels une minime partie de la population s'intéressait seule : ce fut comme une mascarade à l'antique pour le seul usage des classes supérieures. Toute cette révolution littéraire était si factice, si indépendante du consentement des masses, que l'on vit quelques écrivains, Ronsard et sa pléiade, s'attaquer à la langue elle-même et avec
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un certain succès. Une fois accompli ce changement si artificiel, le petit monde des rimeurs se mit à composer des odes, des éU^ies, même des dithyrambes, à pasticher Tart tragique des Grecs. A son tour, mais avec moins de naïveté et de fraîcheur, le XVII* siècle suivit docilement Timpulsion donnée et fournit des modèles à toute une littérature européenne, totalement dépourvue de racines. En littérature, le xvui* âècle, à glorieux pourtant au point de vue intellectuel, resta, comme ses devanciers, embourbé dans Tomière gréco-latine; mws surtout parce qu'il y attachait peu d'importance : il avait bien autre chose à faire.
En résumé, la littérature européenne, soi-disant relevée, s'est, pendant plusieurs siècles, acharnée à imiter non seulement les Grecs, mais même les Latins, c'est-à-<Ure, dans ce dernier cas, à imiter des imitateurs. Le mal eût été considérable, si la littérature relevée n'eût été tout à fait factice ; il a fini par être enrayé de nos jours, comme il avait été créé, par une poignée de littérateurs qui suffirent à remonter le courant, à créer le mouvement littéraire dit du romantisme, aujourd'hui bien épuisé à son tour.
Actuellement la littérature non seulement de la France, mais de l'Europe, ressemble à la société politique contemporaine; elle s'est à peu près débarrassée du joug antique, *mais ne sait pas du tout où elle va ; elle vit au jour le jour, en pleine anarchie. Sans doute nos écrivains n'imitent plus les (îrecs et les Romains ; mais ils continuent à composer de la poésie qui le plus souvent ne répond à aucun sentiment gémirai, à aucune aspiration sociale, de la poésie de diletlanti : notre réalisme contemporain résulte bien cependant d'une tentative pour sortir une bonne fois du factice ; mais, ne sachant trop où se prendre, il se borne presque toujours à peindre, à photographier plutôt, certains aspects de nos sociétés, i-arement les plus beaux et les meilleurs. Ce serait unf époque de décadence, si Ton ne sentait poindre un grand mouvement de transformation sociale et par suite littéraire.
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Comme il arrive à toutes les époques de décadence littéraire, la forme est pour le moment prisée beaucoup plus que le fond ; la consonne d'appui et d'autres futilités du même genre dispensent aisément d'avoir le sens commun : on a des rimes riches et des pensées pauvres. Pour ne parler que de notre pays, c'est sûrement un fâcheux symptôme que de voir des ciseleurs de vers rebrousser chemin jusqu'à la littérature des sauvages les plus primitifs, à la littérature interjectionnelle, où le son est tout, où le sens n'est rien, et se créer une sorte de réputation, pas assez ridicule, en écrivant des poèmes, que Ton peut, indifféremment et sans en altérer la signification, lire aussi bien du commencement à la fin que de la fin au commencement.
Des aberi'ations analogues ont marqué toutes les époques de décadence littéraire et, quand elles se généralisent, le mal est sans remède. Nous ne sommes pas encore si gravement atteints; maison peut se d'^mandor avec quelque inquiétude, quel avenir littéraire est réservé aux pays civilisés à Teuropéenno; car les maladies littéraires correspondent toujours à des perturbations correspondantes dans la santé du corps social.