III. — La littérature dans raveriir
Cette nécessaire corrélation entre les destinées littéraires et celles des sociétés n'est pas propre à nous rassurer. Jusqu'ici les nations, qui nous ont précédés sur la scène du monde et y ont joué un rôle important, ont eu un sort final plus ou moins triste. Tout en accumulant progrès sur progi'ès au point de vue de Fart, de la science, de l'industrie, ces grands peuples ont peu à peu moralement dégénéré ; tous ont fini par s'immobiliser dans le despotisme monarchique, l'asservissement religi.îii\, Tcxploitation sans merci de la masse par une minorité de puissants ou d'habiles, c'est-à-dire jmr le complet triomphe de l'égoïsme sur l'altruisme. De ces nations dégénérées, certaines sont restées paralysées en apparence pour tou-
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jours ; la plupart ont été punies de leur immoralité sociale* d'abord par la dépopulation, puis par la conquête. Ces dernières ont, au total, été les moins mal partagées; des en vahisseurs moins raffinés, mais plus sains, leur ont parfois infusé un sang nouveau et le cycle a recommencé. En serat-il toujours ainsi? L'évolution sociale doit-elle fatalement aboutir à la même et lamentable fm? La désespérante formule de Yico est-elle la grande loi du monde social?
Bien des signes avant-coureurs annoncent que notre Europe et les Etats qui en ont essaimé sont arrivés à ce qu*on peut appeler Tàge critique. Notre civilisation, la dernière venue dans le monde, doit-elle subir le sort déplorable de ses devancières, glisser pour les mêmes causes sur la même pente et aboutir au même destin : le dépècement par la conquête ou une incurable léthargie mentale? Le naufrage social est peu probable ; car on commence à éprouver le besoin de virer de bord. Si ce changement de direction ne s'effectue pas en temps utile, il n'y a pas à s'inquiéter de notre avenir littéraire : les morts n'ont pas de littérature. Si au contraire les nations civilisées à l'européenne se transforment et s'engagent dans une ère de progrès social, nos descendants pourront assister à une véritable renaissance littéraire, qui, cette fois, ne sera plus une imitation du passé.
Un fait général ressort de notre enquête à travers les races et les âges, c'est que l'esthétique est toujours étroitement liée à l'état social et politique, dont elle n'est que le reflet. Or, toutes nos études antérieures à propos de la famille, du mariage, de la propriété, de la constitution politique, de la religion, de la morale, nous ont amené à une même conclusion : la nécessité de revenir à un régime de solidarité sociale. C'est d'un individualisme excessif que proviennent partout l'anarchie et la stérilité littéraires. Sans doute il est impossible que les sociétés futures retournent jamais au clan communautaire des primitifs, qui, lui aussi, est funeste à la production littéraire: car il absorbe la totale activité des individus. Le problème so-
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cial à résoudre consiste donc à concilier une suffisante indépendance individuelle avec une suffisante solidarité générale. Les sociétés qui auront résolu ce problème, moins ardu peutêtre qu'il ne semble, verront leurs littératures prendre un essor jusqu'alors inconnu.
Comme on Ta déjà remarqué bien des fois, la grande inspiratrice en esthétique, c'est la sympathie sociale : « Pour être extrêmement bon, dit Shelley, un homme doit avoir une imagination à la fois intense et compréhensive ; il doit pouvoir se mettre à la place d'un autre, de beaucoup d'autres hommes; les peines et les joies de son espèce doivent devenir siennes » (1). Pour qu'une œuvre littéraire traverse les siècles, en restant vivante et jeune, il faut qu'elle résume avec éclat les plus générales aspirations du temps et du pays qui l'ont vu naître. Les contemporains commencent par s'y reconnaître, par goûter le plaisir de voir leur idéal exprimé d'une manière supérieure. Ce fut la raison première du succès des poèmes honaériques, succès que.les générations suivantes et étrangères ont confirmé ; car il est un fonds analogue dans la mentalité humaine des races civilisées. Pourtant l'idéal homérique est bien barbare encore ; mais il n'est pas individualiste. Ce qui importe en effet et avant tout à la naissance et au succès d'une grande œuvre littéraire, c'est l'existence d'un idéal commun à tout un peuple. Mais la communauté des sentiments suppose une société homogène et dont l'organisation ait pour base une suffisante justice. Dans les sociétés où sévit un individualisme presque anarchique, où à peu près personne n'occupe sa vraie place, où les rapports soci^iux sont trop souvent des conflits résultant d'une véritable mêlée d'intérêts et d'appétits égoïstes, il ne saurait exister d'idéal commun ayant quelque «'•lévation. La guerre incessante de chacun contre tous et de tous contre chacun étouffe forcément les sentiments généreux, tost-à-dire solidaires. Pourtant c(*s sociétiîs individualistes, si
'1 Shelley, Defence of poetry.