‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 22 sur 209 · II. — La Littérature des Hottentots · texte numérisé non relu

II. — La Littérature des Hottentots

Au point de vue des origines, la littérature ou plutôt l'esthétique littéraire des Hottentots, des Khoi-Khoi, comme ils s'appellent eux-mêmes (1), est très précieuse. Mieux encore que celle des Australiens, elle atteste l'étroite parenté primitive de la poésie, de la danse et de la musique. A vrai dire, les œuvres littéraires des Hottentots sont presque toujours des opéras, bien entendu des opéras embryonnaires. L'orchestre de ces opéras est simple. H se compose uniquement de flûtes en roseaux, ayant, au dire d'un bon observateur, exactement le son d'un harmoniian (2). Enfin le chant s'accompagne toujours d'une danse (3), cVst-à-dire d'une mimique rj^thmée.

Les poésies hottentotes sont de deux espèces : il en est de sacrées ; il en est de profanes. Dans un précédent ouvrage (L'Evolution re/igietise)^ j'ai montré, que l'animisme, c'està-dire la vivification soit d'objets du monde» extérieur, soit d'êtres imaginaires, est le fond de toutes les religions, petit(»s

;i) Théoph. Hahn, Tsuni — Goam.

2) Ibid., 29.

3) Ibid.. 27.

OU grandes. Les Hottentots n'en sont encore qu'à ranimisme très primitif. Pour eux, certains astres, notamment la lune et les pléiades, sont des êtres vivants et puissants. La lune, c'est KhAb ; les pléiades, c'est Khounousati,

Les Hottentots n'étaient pas agriculteurs, mais ils étaient pasteurs; or, sans pâturages, pas de troupeaux; sans pluie, pas de pâturages. Par conséquent les Hottentots demandaient de la pluie, de la précieuse pluie, à ces astres vivifiés par leur imagination. Dans ce but, ils se réunissaient ordinairement à la nouvelle et à la pleine lune, pour jouer un de leurs opéras primitifs. Ces cérémonies chorégraphiques étaient des danses nationales, des danses de clan; car leur objet intéressait toute la communauté. Mêmes chants, mêmes danses et invocations au retour des pléiades. On chantait en chœur : « Donne-nous de la pluie. Donne-nous des fruits, etc. » (1). Le tonnerre avait donné lieu aux mêmes illusions et il avait aussi sa chanson-danse, véritable représentation scénique avec solos et chœurs alternant. Une personne figurant l'éclair, conçu comme étant une femme, chantait son solo auquel le chœur répondait. Ce chœur jouait le rôle des habitants d'un Kraaly dont un membre aurait été tué par l'éclair. C'était donc un chœur à la manière hellénique.

Comme il faut s'y attendre, la poésie des Hottentots n'est pas riche. En voici un échantillon :

CHANSON-DANSE DE l' ECLAIR

Le chœur, — Toi, fille du nuage tonitniant, belle-fille du feu ! Toi, qui as tué mon frère ! Te voilà maintenant gisante dans une fosse !

So/o. — Oui, c'est bien moi qui ai tué ton frère!

J4e chœur. — Aussi te voilà gisante dans une fosse. Tu as peint ton corps en rouge, comme Goro! Toi, qui n'as plus de menstrues. Toi femme de l'homme au corps de cuivre. » (2).

(1) Théoph. Hahn. — Tsuni — Goam, 131.

(2) Ibid., 60.

Peut-être les Hottentots voyaient-ils dans les astres les doubles de certains personnages légendaires; car ils justifiaient leurs cérémonies lunaires en disant : « que leurs ancêtres avaient toujoui's fait ainsi, qu'ils adoraient un grand chef.» (1). Le fait d'adoration ancestrale et astrale, est certain pour les Pléïades. Cette constellation s'identifiait avec un chef légendaire Tsoui-Goab, qui était l'ancêtre original des Khoi- Khoi, Il avait vaincu Gaunal, l'ennemi de son peuple, qui, avant de mourir, l'avait blessé au genou, d'où son nom (Tsoui- Goab, genou blessé). Depuis lors il était boiteux. Tsoui-Goab peut accomplir des prodiges. Plusieurs fois il est mort, puis ressuscité. Sa demeure est au-dessus des nuages, dans un firmament rouge; tandis que son rival vit dans un ciel noir. Tsotii'Goab est très riche et très bon. Il crée les nuages et par suite peut accorder de la pluie, donner libéralement des troupeaux, des moutons, des vaches; aussi lui fait-on des offrandes de lait, de bétail. A en croire les Hottentots- Koranas, c'est Tsoui-Goab qui a fait le premier homme, lequel avait à côté de lui un serpent. Les Hottentots se préoccupaient beaucoup d'un personnage aussi utile que cet assembleur de nuages : « Ah ! disait un Namaquois, en regardant le ciel chargé de nuages, Tsoui-Goab vient, selon sa vieille habitude, comme il faisait du temps de nos grandspères. Aujourd'hui vous verrez pleuvoir et bientôt le pays sera couvert de Tousib.n (Tousih signifie la couleur verttendre de Therbe naissante.)

Quand les Pléiades apparaissaient, voici ce que l'on chantait à Tsoui-Goab :

HYMNK DK TSOl'I-GOAB

«Toi, ô Tsoui-Goab! Toi, père des pères, toi, notre père, Fais couler le nuage-foudre ! Fais vivic» nos troupeaux. Faisnous aussi vivre ! Vraiment je suis exténué de soif, de faim !

(1) Tbéoph. Hahn. — Tsuni — Goam, 131.

Que je puisse manger les fruits de la terre! N'es-tu pas notre père, le père des pères? Toi, r.sowe-Go«A/ que nous puissions te témoigner notre reconnaissance! Toi, père des pères. Toi, notre homme gras! (qualificatif des chefs). Toi, oh! Tsoui-

Goahhy{\).

Au-dessous des personnages stellaires, il en est d'autres, dont on chante aussi la puissance et que Ton invoque. Par exemple, Heitsi-eibib, qui, d'après la légende, fut de son vivant un puissant sorcier namaquois. Ce dernier devinait tout, lisait dans l'avenir. A son ordre, les rivières écartaient leurs flots pour lui livrer un facile passage et se refermaient sur ses ennemis, comme le fit jadis la Mer Rouge. Ce héros était né d'une vache fécondée par le gazon naissant, qu'elle avait brouté. Cette vache merveilleuse accoucha d'un taureau, lequel se métamorphosa en homme, afin d'éviter la poursuite de ses ennemis humains. Un jour que Heitsi-eibib avait tué un grand lion, sa mère lui adressa cette apostrophe lyrique : « Toi, fils d'une grande femme ! Ton corps semble un coi'ps de vache. Toi, grand acacia aux grandes branches. Toi, taureau rouge! (un héros). Toi, fils d'une taurelle rouge (une héroïne). Toi qui as bu mon lait. Toi à qui je n'ai pas donné le sein chichement! » (2).

Voici maintenant une prière au même génie : « Oh ! Heùsieibib, toi, notre grand-père, rends-moi heureux. Donnemoi du gibier. Fais-moi trouver du miel et des racines. Que je puisse te bénir encore! N'est-tu pas notre grand-père, toi, Heitsi-Eibib ! »

On peut regarder ces petites compositions, comme des hymnes religieux ; mais les Hottentots composent et même improvisent aussi nombre de chansons profanes, qui, toutes, sont accompagnées de danse et de musique. Ces représentations, toujours mimées, reproduisent les faits notables de la

;i) Tliéoph. Hahn, Tsuni — Goam, 58, 16. (2> Théoph. Hahn. — Tsouni — Goam, 72.

LA UTTÉRATURE DES NÈQRES INFÉRIEURS. 59

vie quotidienne : la mort d'un brave tombé dans un combat, d'un chasseur dans une expédition, l'arrivée d'un étranger, etc. (1). De leur côté, les femmes composent des chansons satiriques contre des chefs impopulaires. Elles les appellent, même en leur présence, « hyène affamée, vautour brun, qui non content d'arracher la chair des os, dévore jusqu'aux intestins ». A un vieillard, qui prenait jeune femme, on chantait : « Chassée la première femme, il ne pense qu'à la seconde » etc. (2).

Quoique primitive dans le fond et dans la forme, la poésie hottentote est donc très vivante; elle est à la fois sacrée et profane, lyrique et satirique, libre enfin et jaillissant en improvisations, qui reflètent les préoccupations du moment. Mais dans sa partie essentielle, c'est encore une poésie de clan républicain. Nous allons voir la poésie revêtir un tout autre caractère dans les tribus monarchiques des nègres.

Nous venons de trouver chez les Hottentots la poésie musicale et chorégraphique du clan. Chez les nègres inférieurs du Gabon, du Congo, etc., chez ceux, dont les tribus sont disséminées entre Zanzibar et la région des Grands lacs, la musique et la poésie prennent une autre allure : elles sont devenues de simples divertissements. Musique et poésie d'ailleurs en sont habituellement réduites au rôle d'accessoires de la danse. Celle-ci est le plaisir des plaisirs et on s'y adonne avec furie, le plus souvent au son d'un seul instrument, et du plus primitif de tous, du tam-tam, qui plonge les danseurs dans un véritable délire chorégraphique. Dès que les nègres du Gabon entendent le son du tam-tam, ils perdent tout

(l) Théoph. Hahn, loc. cii.^ 27.

(2} Ibid.. 28.

empire sur eux-mêmes et oublient en un instant toutes leurs misères publiques et privées (1).

D'ordinaire les deux sexes ne se mêlent pas dans ces danses, qui presque toujours sont fort indécentes. Celles des femmes sont particulièrement lascives, et fréquemment elles s'accompagnent de chants appropriés. Voici un échantillon de ces chants, mais des plus nobles : « Tant que nous sommes vivants et bien portants, — Soyons gais, chantons, dansons et rions ; — car, après la vie vient la mort — et alors le corps pourrit, le ver le mange — et tout est fini pour toujours. » (2).

Dans l'Afrique orientale, même goût passionné pour la danse. Dans chaque village, les soirs de clair de lune sont des soirs de fête. Le tam-tam résonne appelant au plaisir non seulement toute la population du village, mais même celle des environs. On commence par former un cercle, au milieu duquel un homme debout entonne un récitatif monotone, redit en chœur par tous les assistants, mais en sourdine. Puis les corps se balancent lentement, les pieds se soulèvent alternativement. Au dernier temps de la période, tous les talons, des centaines, frappent la terre diin seul coup^ avec une justesse extrême. Peu à peu les mouvements s'accélèrent, les voix s'élèvent et un galop infernal emporte tout le monde dans un tourbillon. Les vieillards, réduits au rôle de spectateurs, applaudissent avec attendrissement.

Les femmes dansent entre elles, mais à elles, plus encore qu'aux hommes, le bal inspire presque toujours des paroles cyniques. Les fêtes improvisées sont un simple divertissement général; ce n'est plus une cérémonie officielle. Il ne s'agit plus d'invoquer un pouvoir surnaturel ou de mimer un fait intéressant la communauté, mais simplement de s'enivrer de bruit, de mouvement et d'amour (3).

(1] Du Chaillu, Voy, dans V Afrique équalor.y 22G. — R. et J. Lander, Hist, univ. voy.y XXX, 301.

(2) Du Chaillu, loc. cit., 43.

(3) Burton, Voy. Grands lacs, 312-313.

LA UTTËRATtJRË DES NÈGRES INFÉRIEURS. 61

Les nègres du Gabon, n'aiment pas la musique pour ellemême. 11 en est autrement chez les Niam-Niam du Haut-Nil, comme nous le verrons tout-à-rheure. Mais ni les uns ni les autres n'ont guère de littérature proprement dite. Les noirs de l'Afrique orientale, nous affirme Burton, n'ont ni légendes, ni poésies. Pour tromper les ennuis de la marche, ils répètent seulement, des heures durant, quatre ou cinq mots sans suite (1). Les porteurs de la caravane de Burton improvisaient parfois, en cheminant, des chansons en l'honneur du voyageur anglais. Voici un spécimen de ces improvisations toujours composées de courtes phrases entonnées par un soliste et séparées par un refrain interjectionnel, que l'on chantait en chœur :

« f^e méchant homme blanc vient du rivage, » {Le chœur). Pouti ! Pouti !

« Nous le suivrons, le méchant homme blanc »

Pouti ! Pouti !

« Aussi longtemps qu'il nous nourrira bien. »

Pouti ! Pouti !

« Nous franchirons et montagnes et rivières »

Pouti I Pouti !

« Avec la caravane du grand négociant blanc ! »

PouU ! Pouti ! (2)

Les phrases sont chantées sur un mode traînant et la mélopée se termine en nasillement (3).

Au dire de Burton, ces Africains orientaux n'auraient aucune légende ; ils ne soupçonneraient pas la versification, quoiqu'en possession d'une langue bien faite, dont tous les mots se terminent par des voyelles (4). Pourtant ces noirs semblent posséder encore quelques survivances littéraires de l'âge du clan. Ce sont des chants spéciaux, adaptés à des faits d'intérêt général : à la moisson, à la chasse, à la plainte (5).

(i; Burton, ioc. cit. y 64i.

(2) Burton, Ioc. Ci^,. 314*

(3) Ibid., 641.

(4) làid., 641.

(5) Ibid.

Au Gabon, on trouve une poésie rudimentaire, chantée, mais non dansée. Voici un chant adressé au génie de la lune, à Ilogo, pour lui demander la guérison du roitelet de la tribu, (jue l'on supposait ensorcelé :

« Ilogo, nous t'invoquons ! — Dis-nous qui a ensorcelé le roi! — Ilogo, nous t'invoquons! — Que devons-nous faire pour guérir le roi ! — Les forêts t'appartiennent, Ilogo ! — La lune t'appartient ! — ô lune ! ô lune ! ô lune ! — Tu es la demeure d'Ilogo ! — Le roi mourra-t-il, ô Ilogo ? — 0 Ilogo ! ô lune! ô lune. » (1).

Cet échantillon lyrique est sûrement inférieur aux chants analogues et pourtant si grossiers des Hottentots et, de plus, il a un caractère de servilité monarchique ; car les nègres du Gabon sont, bien plus que les Khoi-Khoi, éloignés de la phase sociale d'origine, celle du clan républicain.

Les nègres du Gabon ont encore un autre genre de poésies, des compositions funèbres, dont les airs sont lugubres et qu'il est d'usage de chanter à chaque décès. Le texte est toujours une lamentation, un adieu éternel au défunt : « Hélas ! Vous ne nous parlerez plus jamais! — Nous ne reverrons jamais votre visage ! — Vous ne vous promènerez plus avec nous !

— Vous ne prendrez plus notre parti dans nos querelles. » (2).

— « Il n'existe plus, — Nous ne le reverrons jamais. — Nous ne lui serrerons plus la main. — Nous ne l'entendrons plus rire. » (3).

Voilà certes de pauvre lyrisme. Sommes-nous fondé à croire qu'il constitue toute la littérature des nègres inférieurs? Non. Ces populations nous sont encore trop insufBsamment connues. On nous affirme bien que les nègres orientaux n'ont aucune légende, quoiqu'ils soient d'infatigables causeurs. La chose est invraisemblable. Pour s'en assurer, il faudrait non pas tra-

(1) Du Ghaillu, loc. cit., 449.

(2) Ibid., 147.

(3) Ibid.y 434.

LA LlTTÉRArURE DES NÈGRES SUPÉRIEURS. 63

verscT seulement leur pays, mais séjourner longtemps au milieu d'eux.

Les nègres du Congo, très analogues à ceux du Gabon et de l'Afrique orientale, composent des chansons assez compliquées, à propos des événements quelconques qui les frappent. Monsieur de Brazza a publié jadis un chant naïf improvisé en son honneur, lors de son arrivée dans un village et chanté en chœur pai* toute la population. On y célébrait la puissance et surtout la bonté de Texplorateur français, contrastant avec la férocité du voyageur Stanley. On y constatait que les femmes noires aimaient beaucoup les hommes blancs, et que ceux-ci daignaient leur rendre la pareille, mais quelquefois seulement, etc., etc.. En somme, on avait mis en vers et en musique le souvenir d'un fait considéré comme important et intéressant toute la communauté (1).

Tout-à-l'heure j'ai indiqué à grands traits les régions, les zones africaines où dominent les nègres, que Ton peut appeler supérieurs, c'est-à-dire ceux qui sont plus ou moins apparentés à la race éthiopienne ou bien se sont largement croisés avec des voisins ou envahisseurs de race blanche. De toute manière cette aristocratie des noirs africains est plus civilisée que les grossières tribus, dont je viens de parler. Il faut donc nous attendre à trouver chez elle une littérature plus développée, seulement cette littérature a souvent un caractère, qu'on peut appeler monarchique; car, partout, les races, dont nous nous occupons, ont fondé de petits états servilement soumis à des rois absolus.

Néanmoins la musique et la littérature ne sont plus tout-àfait à l'état primitif et le goût musical, quoique très borné encore, est des plus intenses. Dans les caravanes, les porteurs

1) PubUé par le journal Le Temps, en 1880.

noirs ont besoin, absolument besoin, pour ne pas succomber à la fatigue, de s'exciter par un chant animé; ils ne peuvent supporter les marches nocturnes et périlleuses où le silence est de rigueur (1). Les Cafres ne voulaient apprendre Talphabet, qu'en le chantant en chœur : « Oh ! disaient les jeunes garrx)n8 au missionnaire Moffat, enseigne-nous TA B C avec la musique! » (2). Pourtant, chez les Cafres, Tart du chant est très peu développé. Au dire de Livingstone, les Cafres Makololos n'avaient même aucune musique. Chez les Bongos du Haut- Nil, le chant n'est encore, comme chez beaucoup de primitifs, qu'un débit précipité de mots entrecoupés, de sons, imitant l'aboiement du chien, le braiement de la vache, etc. (3).

La musique instrumentale est beaucoup plus perfectionnée et les noirs supérieurs n'en sont plus réduits au grossier tamtam. Chez eux, les instruments à vent et à cordes sont assez répandus. Les Bongos du Haut-Nil ont de bruyantes trompes en bois, longues de quatre à cinq pieds (à) et d'autres trompes en ivoire, dont leurs artistes jouent avec une grande maestria^ habiles qu'ils sont tantôt à les faire rugir, comme un lion, ou soupirer comme la brise, tantôt à s'en servir pour exécuter avec délicatesse des trilles et des trémolos (5). Les Bongos ont pour leurs instruments de musique une sorte de respect religieux; ils veulent que ces instruments ne soient touchés que par les hommes (6). Les Mittous sont plus habiles musiciens encore. Ils ont des gourdes sonores savamment percées de trous, des petits cornets à trois orifices, de fines trompettes, enfin un instrument à cordes, tenant le milieu entre la lyre et la mandoline, très analogue d'ailleurs au rabaha des Nubiens, qui sont congénères des Mittous (7).

(!) Barth, Voxj. en Afrique, III, 210.

(2) Moffat, Vingt-trois anx^ etc. y 380.

(3) SchweinfarUï, The heart of Africa, I, 289.

(4) Schweinfurth, Au cœur de l'Afrique, I, 277.

(5) ïbid., II, 46.

(6) Ibid., II, 82.

(7) Ibid., I, 388.

Les moins civilisées de ces populations, les Niam-Niam, se plongent dans de vraies orgies de chant et de musique également monotones, mais qui suffisent à les jeter dans une sorte d'extase (I). Pourtant chez ces populations la musique ne s'est pas encore nettement séparée du bruit, d'où elle provient. Les Bongos du Haut-Nil se délectent encore au grondement de leui*s énormes caisses, aux mugissements de leurs trompes géantes, aux sifflements de leurs cornes, aux grincements de gourdes pleines de cailloux, et même au choc de branchilles sèches, qu'ils frappent les unes contre les autres, à la manière des singes (2).

Dans la plupart de ces petits états, un grand progrès est en voie de s'accomplir dans l'esthétique musicale et littéraire. On ne se contente plus de chœurs exécutés par tout le monde indifféremment : le talent poétique et artistique *s'est spécialiser, des sortes de bardes apparaissent. Dqà les Niam-Niam ont des musiciens de profession, des chanteurs ambulants, parés d'une manière extravagante, coiffés de plumets fantastiques, couverts de morceaux de bois, de racines, d'écailles de tortue, de becs d'aigle, de serres d'oiseaux de proie. Ces grossiers trouvères, parfois un peu magiciens et marchands de talismans, racontent l(»urs voyages et aventur(?s dans des récitatifs emphatiques (3).

Ailleurs, plus à l'ouest, la spécialisation esthétique s'est grandement accentuée; il existe des classes, même des castes de griots^ trouvères ou artisans de la « gaye science >». Ces castes d'artistes sont parfois aristocratiques et jouissent de privilèg(?s souvent importants. On rencontre de ces castes chez les Bambaras (4), chez les Mandingues. Dans ce dernier pays, les orateurs et les musiciens sont tenus pour inviolables ; en tout temps, même en temps de guerre, ils peuvent

1] SchwcinfurUi, loc. cU,, H, ,'30.

(2) laid., I, 277.

3} Ibid.. II, 30.

4 RaflfcnGl, Nouveau voyage au pays des nègres, I, 384.

Évolution littéraire. 5

parcourir la contrée sans danger, et prendre des étrangers sous leur protection (1). Ltun- talent artistique fait office de saufconduit.

Chez les Bongos du Haut-Nil, les rois ont des goûts néroniens ; ils se piquent d'être artistes. Le roi Mounza^ observé par le voyageur Schweinfujth, ne sortait jamais sans être accompagné d'un orchestre (2). 11 avait sa musique de chambre composée d'exécutants de choix; des ménestrels, des danseurs étaient attachés à sa maison royale (3). Lui-même, dans les concerts, faisait fonction de chef d'orchestre et battait la mesure avec une sorte de hochet en vannerie, qui était rempli de cailloux (à). Enfin, à de certains joui*s, le roi Mounza dansait avec une vraie furie artistique en présence de ses femmes, de sa cour et de son peuple, fonnant un grand public tout plein d'enthousiasme sincère ou simulé (5).

Pourtant les grandes assemblées chorégraphiques el mimiques avec accompagnement de danses et de chants telles qu'elles se pratiquent à un stade sociologique antérieur, aii stade des clans communautaires, subsistent encore ^A et là à titre de survivances. Chez les Latoukas, riverains du Haut-Nil, on célèbre de grandes danses funèbres, qui durent parfois plusieurs semaines, pour honorer la mort des guerriers tués à l'ennemi. Dans ces circonstanœs, toute la population prend part à un festival public. Les hommes, la tête parée de plumes d'autruche et portant une cloche de fer à la ceinture, dansent en soufflant de temps à autre dans une corne d'antilope; ce qui produit un son intermédiaire au braiement de l'àne et au hululement de l'effraie. Le chef lui-même dirige les mouvements, en dansant à reculons. En dehors de la ligne des danseurs mâles, les femmes se meuvent lentement et battent la

(1) Laing, Ilist. univ. roy., vol. XXVIII, 46.

{*l Schweinlurth, loc. cit.f 86.

:3) /6/rf., 87.

'4 Schweinlurtii, loc. cit.^ II, 47.

5; Ibid,, 69.

mesure avec leurs pieds (1). Dans son dernier voyage, en sortant de la région des forêts, Stanley a pu aussi assister, non sans éprouver un vif sentiment d'admiration, à une grande danse de guerre exécutée par des milliers d'hommes, se mouvant avec un ensemble parfait.

Les roitelets cafres ont dénaturé ces coutumes, uniquement afin de récréer leurs augustes personnes par de grands ballets toujours accompagnés de musique et de chants, ces derniers composés parfois pour la circonstance. L'un de ces tyranneaux, qui fut célèbre dans son pays par son despotisme féroce, faisait exécuter en sa présence, alors qu'il recevait des étrangei-s de marque, des ballets féminins dirigés par lès dames de son harem, aidées par une troupe de jeunes femmes. Ce divertissement chorégraphique, consistant surtout en marches et contremarches accompagnées de chants, se donnait dans une vaste plaine en présence d'un grand nombre de guerriers formant un cercle immense. Après le ballet, les guerriers entonnaient divers chants. Le monarque, placé au centre de l'assemblée et que les chanteurs admiraient avec la plus grande ostentation, réglait lui-même la mesure par des mouvements de la tête et de la main (2).

Le chant de guerre des soldats de ce petit potentat, Mossélékatsi, rappelle bien plus encore les danses de clan. Le nombreux chœur des chanteurs marquait la mesure en frappant des pieds en cadence, ce qui produisait un roulement analogue à celui du tonnerre». Peu de mimique proprement dite: mais le chant imitait les gémissements des mourants, des blessés et les cris de joie des vainqueurs. La voix remplaçait les gestes (3).

Dans le premier chapitre de ce livre, j'ai remarqué que le langage des primitifs est volontiers figuré, métaphorique, poétique par conséquent. Quoique relativement développés,

1) s. Baker, V Albert N'yania, 186, 169. .2ï Moffat, loc, ciL, 337.

;3; /6id., 335.

les nègres de souche éthiopienne, dont je parle en ce moment, ne font pas exception. Us aiment à s'exprimer par sentences et images. Près du lac Albert, un chef venant faire sa paix avec Stanley lui dit : « Je viens pour être frappé ou sauvé. ))(!). Les noirs de cette région appelaient le Rouvenzori, la plus haute des montagnes de la Lune, « le père des nuées » (2). Pour les Cafres, les nuages peu élevés sont des « nuages femelles » et ils demandent à leurs faiseurs de pluie, d'ouvrir « les mamelles des deux » (3). Les mêmes Cafres appelaient les lettres de Talphabet « des semences » (à), etc., etc. Avec de telles dispositions, les noirs des races supérieures devraient avoir une assez riche littérature ; mais la poésie vit d'idées plus encore que de métaphores et, quoique déjà sorties de Tàge tout-à-fait bestial, ces populations ne pensent guère ; sans compter que toute l'activité intellectuelle de leurs poètes est confisquée, absorbée par le besoin de célébrer la gloire de leurs roitelets. Pourtant les (lafres ont conservé des chants plus anciens, où Ton célèbre les hauts-faits des guerriers illustres d'autrefois (5), même des héros éponymes, par exemple, d'Unkulunkulu, créateur du ciel, du soleil, de la lune, père des ancêtres, etc. (6).

Les poésies récentes sont surtout des panégyriques à l'adresse des monarques et des puissants, que l'on glorifie avec une exagération délirante, que l'on dote de toutes les perfections, auxquels on attribue un pouvoir sans bornes (7). Une tourbe de bouffons, de bardes, bizarrement attifés entourait toujoui-s le roi Mossélékatsi. Les poètes de cour dansaient, chantaient en l'honneur du maître, célébraient sa grandeur et sa puissance. Yoici un échantillon de ces effusions de servi-

(1) Stanley, Ténèbres de l'Afrique, N, 260. (•2; laid,

(3) Moffat, loc. cit.f 196.

(4) Ibid., 380.

(5) Ibid., 175.

(6) H. Spencer, Sociologie, I, 394-395.

(7) làid,, 175.

lismo lyrique : « Oh ! Roi des rois ! Roi des cieiix ! Qui ne tremblerait devant le fils de Machobane, puissant dans les batailles ! Que sont les puissants de la terre en présence de notre grand roi ? Que devient la force des forêts devant le grand éléphant ? De sa trompe il brise les branches de la forêt. Tel est le bruit des boucliers des fils de Machobane. Le souffle de sa bouche est sur le visage de ses ennemis, comme le feu qui tombe sur rherbe sèche! Ses ennemis sont consumés devant lui, le roi des rois! Père du fcm, il monte dans l'azur du ciel ; il lance ses éclairs dans les nuages et en fait descendre la pluie ! Montagnes, forêts et vous, plaines verdoyantes, écoutez la voix du fils de Machobane, le roi du ciel! » (1). L'éloge est un peu exagéré, mais Boileau-Despréaux a chanté la gloire du Grand Roi dans des termes presque aussi emphatiques. La conclusion à en tirer, est que, pour les poètes, petits ou grands, sauvages ou civilisés, l'air des cours a toujours été malsain.

D'ailleurs les Cafres sont gens pratiques, terre-à-terre, assez mal doués du côté imaginatif, poétique, et plutôt aptes à pratiquer Tari oratoire que l'art poétique. Voici un fragment du discours, par lequel un chef cafre converti au protestantisme, s'efforçait de décider ses sujets à l'imiter : « Vous dites, que vous ne pouvez croire ce que vous ne comprenez pas. Voyez un œuf ! Si on le casse, il n'en sort qu'une substance jaune et aqueuse; mais placez l'œuf sous l'aile d'un oiseau et il en sortira une créature vivante. Qui peut comprendre cela ? C'est pour nous une chose absolument incompréhensible et pourtant nous ne pouvons nier le fait. Faisons comme la poule. Plaçons ces vérités dans nos cœurs, comme la poule place les œufs sous ses ailes. Couvons-les; prenons les mêmes peines que l'oiseau et quelque chose de nouveau en sortira ». (2). Sans doute ce morceau oratoire repose sur un abus d'analogie; mais il est tout-à-fait adapté à l'ignorance de l'au-

(1} Moffat, loc, cit., 344.

[2, Ibid., 387.

ditoire. C'est un raisonnement très spécieux, élégant, et, si vicieuse qu'en soit la logique, il aurait sûrement prise sur un public d'Européens incultes.

Si, de la Cafrerie, nous noua transportons chez les populations de la zone équatoriale, bien entendu chez les nègres de race supérieure, nous trouverons, là du moins où Tétude a pu en être faite, une littérature assez développée, comprenant des chants ou plutôt des complaintes relatives à tel ou tel événement, qui a ému l'opinion publique ; en outre, des ballades sur des sujets imaginaires, des contes ou récits ayant parfois une portée morale, des apologues, enfin de ces petites et faciles énigmes, communes en tant de pays et que l'on appelle en France des devinettes.

Tout cet ensemble littéraire correspond assez exactement à la littérature populaire de nos contrées civilisées, à ce qu'on appelle aujourd'hui le folklore. Si simples que soient ces compositions, elles ont souvent de la couleur ou de l'ingéniosité ; elles peignent parfois des sentiments délicats et au total dénotent une race très capable de sortir de la barbarie. Je citerai, à titre de spécimens, quelques compositions empruntées aux populations de la Sénégambie.

La littérature des nègres éthiopiens fixés dans la région des grands lacs, ne nous est pas encore connue; mais il est permis de la croire équivalente à celle des Yoloffs, des Peulhs, etc. , etc. , de l'occident. Dans cette dernière région, il importe do distinguer la littérature indigène de la littérature importée. La chose est aisée pour tout ce qui est d'origine arabe; elle Test moins pour les importations berbères. Peut-être les plus relevés des chants, légendes et contes de la Sénégambie proviennent-ils des Touareg, puisque ces petites œuvres ne sont goûtées et comprises que par l'élite de la population, par les marabouts et les griots (1) ; mais lés Sahariens s'étant largement croisés avec les noirs post- Sahariens ont par là, conféré

;i) Bcrenger-Féraud, Contes populaires de la Sf^négambiCy V et passim.

une sorte d'indigénat aux compositions qu'ils ont enseignées ou inspirées aux Sénégambiens. Voici un échantillon tout moderne de ces poésies.

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