LA MORT DE MACOUMBA
(Chant SotiS'Sous)
« Il y a dans Katenou un tigre et ce tigre est le vieux chef Bokar}^ » (Phrase reprise en sourdine par le chœur.) .< Longtemps il fut Tesclave du roi Yourah et longtemps il mania riiilaire dans les champs de riz et de maïs. Et, quand venait la récolte, il portait le riz et le maïs dans les greniers du roi, qui était bon pour lui. »
M II y a dans le Katenou, etc. »
« Il était bon pour son esclave, le roi Yourah. La calebasse du captif était toujours pleine de riz et de kous-kous: son corps était toujours couvert d'un boiiboti et toujoui's il avait une natte et une peau de bouc pour se coucher. »
« Il v avait, etc. »
« Il le plaça dans sa pirogue et l'esclave fut un vaillant laptot. Ce que Toyant, le roi Yourah, qui était bon, le nomma chef des piroguiers. Et Bokary fut un chef vaillant. »
« Il v avait, etc. »
« L'esclave fut un chef vaillant et le roi lui donna une femme pour préparer son kous-kous, une autre pour qu'il en eût des enfants, qui deviendraient woti/sous, et lui fit don d'une case assez grande pour les loger tous trois. »
« 11 y avait, etc. »
« L'esclave fut bon chef de case, bon père de famille et Y^ourah, qui avait mis en lui sa confiance, l'envoya au village de Katenou pour commander. Et Bokary fut bon et juste pour tous. »
M II y avait, etc. »
1) p. Vigné d'Octon, Au pays des fétiches^ 182.
« Il fut jiisto pour tous et fidèle à son maître jusqu'au jour où le roi Yourah, devenu vieux, plus vieux, confia son autorité à Dinah-Salifou, le fils de sa sœur Macoumba. Alors l'esclave jaloux devint ingrat. »
« Il y avait, etc. »
(( Il devint ingrat, fit travailler sans pitîé les autres esclaves et garda tout pour lui, n'envoyant plus rien à son roi. Et, ce faisant, l'esclave s'enrichit, entretint des guerriers à sa solde et refusa d'obéir à Dinah-Salifou. «
« Il y avait, etc. »
« Il refusa d'obéir à Dinah-Salifou et lui envoya des kolas rouges dans son tata de Sogobouly. La guerre ainsi déclarée, il arrêta toutes les pir. gués du roi Yourah et. ses guerriers se battirent contre les guerriers de Dinah. »
« Il y avait, etc. »
w Un jour les gens de Katenou prirent une pirogue de Sogobouly où s? trouvait la vieille Macoumba et, l'ayant attachée par le cou, la conduisirent à Bokary, qui lui fit ôter son pagne et, quand elle fut nue, l'insulta. »
« Il y avait, etc. »
« L'esclave prit entre ses mains les seins de Macoumba et lui dit : « Tu t'en iras sans ces mamelles, qui ont nourri celui qu'on veut nommer roi à ma place. Aussi plate qu'une feuille de bananier, aussi rouge que la fleur du flamboyant, tu t'en iras vers celui dont j'aurai un jour la télé. »
« Il V avait, etc. »
<( Il dit et un de ses guerriers abattit d'un coup de sabre les seins flétris de la vieille Macoumba, qui ne poussa pas un soupir et, sanglante, s'en alla mourir à Sogobouly. »
« Il y a dans Katenou, un tigre, etc. »
Cette pièce, simple récit rythmé, presque sans couleur poétique et relatant tout uniment un des atroces faits-divers, quotidiens dans ces petites monarchies barbares, est à coup
sûr indigène. Elle ne vaut pas plus, mais elle ne vaut pas moins que nos complaintes d'Europe. En voici une autre d'un genre un peu plus relevé :
DIUDI ET SÉGA
Ballade des Kassonki^s (près de Médine) (1).
Bakari était un grand roi, qui commandait à tout le Bakounou. — Le tata de Bakari était une grande forteresse dans laquelle il y avait un grand nombre d'esclaves, des armes, des tissus, des vivres et de l'or en quantité. — Ce qu'il avait de plus précieux, c'était sa fille, la belle Diudi. — Guerrier ! toi qui n'as jamais tremblé devant la sagaie de ton ennemi, tu
aurais tremblé devant l'œil de Diudi Elle éclipsait les autres
filles; car on ne regarde plus les étoiles, quand le soleil est levé. — Diudi est belle comme le soleil levant. — Diudi est agile comme la gazelle. — Diudi a un regard qui fait perdre la mémoire et qui fait trembler l'homme le plus résolu. — Séga, guerrier obscur, mais le plus beau, le plus brave, le plus aimant^ s'attache à ses pas. — Séga aime Diudi. Diudi aime Séga. — Diudi sera à Séga. — Séga sera à Diudi, pendant la vie, pendant la mort. — (Invasion des Bambaras, qui tuent les hommes, violent les femmes et emmènent les enfants en esclavage.) — (Séga va combattre les Bambaras et se couvre de gloire. — Diudi est grosse et l'on sVn aperçoit. Fureur du père, qui interroge et menace sa fille.) — « Diudi, dis-moi le nom de ton s(?ducteur. — Mon père, celui qu(» j'aime est beau comme le soleil. Il est brave comme le lion. Il est sage comme un vieillard; mais je ne vous dirai pas son no:n. Il ne doit pa; mourir; il doit être votre fils aimé en attendant d'être votre
successeur» «Diudi souffre de la faim. — Diudi est
enfermée dans un lieu obscur. — Diudi se désespère. — Diudi est morte en répétant : mon amant est beau comme le
{1; Résumé d'après le texte public dans Recueil des contes populaires de la Sénigambie, par L.-J.-B. Bérenger-Féraud, p. 27.
soleil, etc., etc. ; mais Diudi n'a pas révélé le nom de celui qu'elle aime. » — (Retour de Séga, vainqueur des Bambaras et devenu un grand chef. — Le roi Bakary déclare à Séga, qu'il lui accordera tout ce qu'il pourra désirer. Naturellement Séga demande à prendre Diudi pour femme. — On apprend à Séga, que Diudi est morte). — « Séga se désole, Séga s'est évanoui, comme une femme. — Séga ne veut plus rien, ne demande plus rien... Il court sur la tombe de sa bien-aimée et il y meurt de douleur en appelant Diudi, sa chère Diudi qui est morte d'amour. » — « Jeunes filles, dont le regai'd sait si bien faire battre le cœur des hommes les plus froids. — Vous, qui pouvez d'un coup d'œil faire plus de mal que le fusil chargé jusqu'à la gueule et plus de plaisir que la vue du fleuve après une longue marche dans le désert, écoutez l'histoire de Diudi, qui est morte d'amour. » — « Guerriers, qui faites trembler l'ennemi et qui vous précipitez sur lui avec l'impétuosité du fleuve après le premier orage ; — Vous, dont la valeur défend les jeunes filles de la servitude et de la brutalité des envahisseurs du pays, — Ecoutez l'histoire de Séga, qui est mort d'amour. »
Pour la Sénégambie, la ballade de Diudi et Séga est certainement une poésie hors ligne. Indépendamment même de la forme, de certaines comparaisons élégantes, la force et la noblesse des sentiments, qui y sont exprimés, pourraient bien trahir une inspiration berbère. L'amour-passion, l'amour exclusif, héroïque n'est pas commun en pays noir; mais il peut exister chez les Touareg où les femmes nobles, les dames, jouissent d'une grande liberté et même tiennent des sortes de cours d'amour (1). Au reste, que cette légende soit indigène ou importée, c'est déjà une preuve d'élévation morale et intellectuelle que d'adopter une poésie où il y a un souffle de noblesse ; et cela tout au moins les Kassonkès l'ont fait.
;l} Voir mon Evolution du mariage.
Voici maintenant une petite légende en prose racontée, peut-être composée, par un griot et symbolisant Torigine des artistes de sa classe :
l'origine du griot (1) (Légende racontée par un griot).
« L'esprit des choses, s'étant fait homme, se mit à parler en un langage étrange, rempli d'images et de fleurs. On ne le comprit pas et, le prenant pour un fou, on le jeta à la mer. Un poisson l'avala ; mais un pêcheur, ayant pris le poisson et en ayant mangé, parla à son tour une langue mystérieuse. Il fut lapidé et enterré profondément. Lentement le vent du désert découvrit sa fosse et, un jour de simoun, quelques débris du corps tombèrent dans le kous-kous d'un chasseur. Et aussitôt celui-ci de conter en paroles mystiques des choses inconnues. Il fut exterminé ; son corps, réduit en poudre aussi fine que la poussière du désert, fut lancé dans l'espace. Un homme, dont le métier consistait à tirer d'une corde tendue sur une calebasse des harmonies divines, en respira quelques grains et aussitôt, comme la corde que ses doigts faisaient vibrer, il se mit à chanter et ce qui s'envola de ses lèvres fut tel, que tout le monde se mit à pleurer et on le laissa vivre. Ainsi la pitié donna naissance au griot et c'est elle, qui toujours lui permet d'exister. »
II n'y a plus rien de barbare dans ce charmant apologue, qui symbolise élégamment l'origine de la poésie, sa lutte avec les grossiers instincts de l'homme primitif, dompté seulement le jour où le poète parvint à le toucher, à l'émouvoir.
Pour citer plus abondamment, comme il le faudrait, la place me mancjue. Je me bornerai donc à résumer en quelques mots le sujet des pièces suivantes : Le conte des Deux Aniis Peuls relate l'histoire de deux jeunes garçons, chez lesquels
1} p. Vigné d'Octon, Au pays des fétiches, 189.
ramitié sut triompher de Tamonr : fait très rare en tout pays. L'un d'eux sV^prend d'une jeune fille et l'épouse. L'autre ayant vu par hasard la femme de son ami faire ses ablutions, conçoit pour elle une passion si violente, qu'il en tombe en langueur. L'ami marié se désespère, finit par arracher à son compagnon des confidences complètes et s'arrange pour que le malade puisse, une nuit, le remplacer dans le lit conjugal, àl'insude l'épouse. Mais, au moment de profiter du sacrifice de l'époux, l'ami ressent de si cuisants remords qu'il se retire, incognito, comme il était venu et du coup guérit de sa folle passion (1). — Dans une fable « La finesse du singe et la naïveté du loup » (2), on raconte, comment un singe irrita un lion ; comment celui-ci l'enferma dans son antre pour le dévorer plus tard et comment le prisonnier, plein d'astuce, réussit k se faire remplacer par un loup, qui n'y voyait pas plus loin que son nez. C'est exactement le sujet traité par La Fontaine dans sa fable, « Le loup et le renard ». La moralité des deux pièces est également immorale ; mais nous savons combien la morale est chose variable.
Ces quelques citations suffisent à nous donner une idée de la littérature des nègres supérieurs. Il me reste maintenant à comparer cette littérature à celle des races noires mentalement peu développées encore et à tirer de cette confrontation, une vue d'ensemble.
Quoique séparés par d'énormes distances, les noirs Mélanésiens et Africains sont parfaitement comparables. Leur esthétique littéraire a les mêmes origines; elle a évolué à peu près de la même manière et s'est arrêtée à peu près au même degré. Le point de départ est identique : c'est le besoin de manifester,
(1) Bôrenger-Féraud, loc. cit., 19.
(2) ïbid., 5i.
L*ÉVOLUTiON LITTERAIRE DANS LES RACES NOIRES. 77
de se représenter à soi et aux autres une impression forte. Or, chez rhommc comme chez Taniinal, cette manifestation s'opère pai* action réflexe, d'où des cris et des gestes appropriés. Mais le cri modulé, ayant, bien longtemps avant l'invention du langage articulé, servi à exprimer les sentiments humains et même quelques idées, les hommes de race nègre ont continué à s'en servir concurremment avec la parole. Et cela était d'autant plus naturel que le langage parlé des primitifs de toute race fut bien longtemps des plus imparfaits.
Aussi, chez les Hottentots, chez les Australiens, nous avons vu que l'esthétique littéraire ne sépare guère encore la danse du chant. En outre, dans le chant, ce qui importe, c'est l'air bien plus que les paroles. ()ell(»s-ci forment seulement une ou deux courtes phrases, dont le sens est presque indifférent et ces phrases sont suivies, précédées ou entrecoupées d'interjections exprimant des sentiments ou des intentions de |>ensées.
Cela seul suffirait à nous faire soupçonner qu'à une phase précédente, plus primitive cnicore, on a pu se contenter de ciis modulés, accentués par des interjections sans paroles. Nous verrons bientôt, en étudiant l'esthétique littéraire des Peaux- Rouges, qu'il en a vraiment été ainsi et que la piemière phase de la poésie mérite h) nom A'' interjectionnelle. Cette phase interjectionnelle est déjà marquée ch(»z les races noires. Au contraire un très important caractère de la primitive esthétique littéraire est très accusé en Mélanésie et en Afrique, c'est le besoin de goûter en commun la jouissance littéraire, telle qu'on la comprend. Les clans Australiens et Hottentots représentent des danst^s chorales, des opéras-ballets, où tout le monde est acteur; les hommes dansent et miment, les femmes chantent, les vieillards président et dirigent. — Ces mœurs jK'i'sistent longtemps ; elles persistent même alors que le primitif régime républicain et communautaire a cédé Ja place au régime monarchique. Souvent alors, c'est le chef, le roitelet
78 LA LITTÉRATURE DES iNÈGRES AFRICAINS.
de la tribu nègre, qui dirige lui-même les représentations chorégraphiques et lyriques.
Mais, à ce moment, les festivals nationaux ne sont plus qu'une survivance ; ceux qui persistent encore ont souvent un sens mythique ; car la crainte des doubles des morts, le désir de s(» concilier les esprits forment surtout le fonds mental l'esté commun à tous les membres du clan asservi.
En même temps la littérature parlée change de forme. La fonction poétique tend à se spécialiser, la facture des compositions se complique, se perfectionne. Tout le monde n'est plus propre à improviser, d'autant plus que la poésie est asservie au despote, que les bardes grossiers sont devenus courtisans et visent surtout à flatter le maître, qui les nourrit, à le charmer par une forme littéraire meilleure. Le chant est le plus souvent encore associé aux paroles, mais il se sépare volontiers de la danse; car les compositions prennent plus d'ampleur. Presque toujoui-s alors les poésies gardent du passé le goût de la répétition et elles y satisfont par la rime, souvent même la monorime et presque toujoui*s par le refrain.
En même temps, à côté de la littérature de cour il s'en développe une autre, une littérature individuelle. Cette littérature nouvelle est formée de chants, même de récits en prose, où, laissant de côté les dieux, les mythes et les monarques, on relate seulement tel ou tel fait qui a frappé le poète ou le narrateur et est capable d'intér(?sser s(»s audit(»urs. Les événements de la guerre, les accidcMits de la chasse, les faits et gestes glorieux ou atroc(»s des roitel(»ts voisins, puis des allégories, des apologues ayant parfois une visée morale ; tels sont les thèmes le plus ordinairement développés par les chanteurs ou conteurs.
Parmi ces pcHites compositions, nous en trouvons, qui ne manquent ni de grâce, ni d'intelligence» ; en somme, elles rappellent beaucoup la littérature populaire des pays civilisés. Plus nous avancerons dans notre enquête ; plus nous monterons dans l'échelle des races, plus cette littérature indivi-
dualiste prendra de l'extension, à côté et en dessous de la poésie officielle, confisquée par les rois et les prêtres.
Notre étude de Testhétique littéraire chez les races noires nous a donc déjà fourni une somme notable de renseignements précieiLX. 11 nous reste maintenant à interroger les deux types supérieurs de l'humanité, l'homme jaune et l'homme blanc ; à voir si leur littérature s'est développée, comme celle du nègre, en quoi elle en peut différer, de combien et comment elle la surpasse.
SECTION DEIXIÊME La Littérature des races jaunes