V. — VÈvohition et la valeur de la littérature
polynésienne.
Des littératures primitives, que nous avons jusqu'ici étudiées, celle des Polynésiens est certainement la plus intéressante. En outre, comme elle varie plus ou moins en vertu de la ségrégation insulaire, chaque archipel a sa physionomie littéraire, adaptée à un âge particulier de la civilisation polynésienne. Parmi ces archipels, le plus archaïque était celui de la Nouvelle-Zélande, aussi sa littérature portait la marque des origines; elle tenait encore au stade du clan républicain. C/est pourquoi cette littérature était surtout consacrée à des sujets d'intérêt général, à la cosmogonie, à la mythologie, aux chants do guerre. Au contraire, dans les Iles de la Société, notablement plus civilisées, mais où le pouvoir monarchique était plus complètement institué ainsi que la propriété individuelle, il existait une littérature à la fois plus amollie et plus particulariste. On y composait plus volontiers des pièces de circonstance et Ton y cultivait même la poésie amoureuse, où les femmes surtout se délectaient. Entre ces deux extrêmes, les autres archipels s'échelonnaient, se rapprochant tantôt de la Nouvelle-Zélande, tantôt de Taïti. On peut donc dire qu'en Polynésie, la littérature avait évolué en allant du général au particulier. En poursuivant notre enquête, nous verrons que cette marche est la plus ordinaire.
Si maintenant nous considérons, en général, l'esthétique littéraire des Polynésiens, nous pourrons essayer d'en déterminer la valeur au point de vue de la forme et du fond. Au cours de cette exposition, j'ai, à diverses reprises, fait remarquer combien cette littérature est à bien des égards enfantine.
l'évolution de la littérature polynésienne. 107
Elle use et abuse des répétitions ; elle n'a en aucune façon le sr*ns du possible et de l'impossible ; même elle ne s'en soucie pas. Le dieu Rangui pêche tranquillement des îles avec un hameçon de nacre ; Mahoui passe d'une enjambée de Havaï à Taïti, etc., etc. Les poètes polynésiens n'observent pas ; ils ne voient que la superficie des choses ; les plus lointaines analogies leur suffisent pour assimiler les êtres et objets les plus dissemblables. Un chant havaïen, qui raconte la mort du capitaine Cook, décrit ainsi les navires anglais et leur équipage : « La nuit diminuait et j'aperçus deux forêts flottantes (la Résolution et la Discovery) De près ces îles
ressemblaient à de très grandes maisons sur l'eau, mais elles avaient des arbres droits et sans feuilles. Sur ces îles se trouvaient des Dieux bien différents de nous ; ils mangeaient et buvaient du sang ; ils jetaient à l'eau, après l'avoir dépouillée de chair, une peau verte et épaisse (pastèque de Monterey). D'autres soufflaient le feu et la fumée par la bouche et les narines. Tous avaient le visage d'une blancheur éblouissante et leurs yeux étaient étincelants. Plusieurs peaux de différentes couleurs enveloppaient leurs corps. Ils avaient des trous dans leurs flancs (des poches) et y plongeaient les mains. Dans ces mêmes trous, ils mettaient beaucoup de choses et semblaient pleins de trésors, etc. » (1). Ce passage contient presque autant d'illusions grossières que de mots : Les navires sont des îles ; leurs mâts, des vaisseaux ; les matelots sont des dieux et le vin, qu'ils boivent, du sang ; la pipe est un engin à souffler de la flamme ; les habits sont des peaux, etc., et pourtant il ne s'agit pas d'une œuvre d'imagination, mais d'un simple récit fait par un témoin oculaire.
Au point de vue des sujets favoris, la curieuse prédominance des thèmes cosmogoniques et mythologiques atteste, chez ces grands enfants, une curiosité relevée, que nous n'avons pas encore trouvée à ce degré. Les Polynésiens ne regardaient
{!) De Varigny, Quatorze ans aux îles Sandwich.
pas la nature avec la stupide insouciance des races tout-à-faît inférieures, asservies aux seuls besoins nutritifs ; ils désiraient déjà fouiller dans le passé, connaître les causes. Sans doute ils ne trouvaient jamais ces causes et se contentaient de conceptions naïves, d'explications puériles; mais enfin le seul fait de chercher les origines constitue déjà une supériorité mentale.