LA LÉGENDE COSMOGONIQUE DE TAAROA
« Il était : Taaroa était son nom. Il se tenait dans le vide. Point de terre, point de ciel, point d'hommes. Taaroa appelle au nord, rien ne répond ; il appelle à l'ouest, rien ne répond ; il appelle au sud, rien ne répond. Seul existant, il se changea en
(1) A. Lcsson, Les Polynésiens^ IV, 299.
(2) Ihid., II, 331.
(3) Mœrcahout, loc, cit., l, 384, 419.
Tunivers. Les pivots sont Taaroa ; les rochers sont Taaioa ; les sables sont Taaroa : c'est ainsi que lui-même s'est nommé. » — « Taaroa est la clarté ; il est le germe ; il est la base ; il est l'incorruptible, le fort, qui créa l'univers, Tunivera grand et sacré, l'œuf de Taaroa. C'est lui qui lui imprime le mouvement et en règle l'harmonie. »
— « Vous, pivots ! Vous, rochers ! Vous, sables ! — Nous sommes. — « Venez vous qui devez former cette terre. >> Il les presse ; il les presse encore ; mais ces matières ne veulent pas s'unir. Alors, de sa main droite il lance les sept cieux, pour en former la première base et la lumière est créée ; l'obscurité n'existe plus. Tout se voit : l'intérieur de la terre brille. Le dieu est ravi en extase à la vue de l'immensité. L'immobilité a cessé; le mouvement existe. La fonction des messagers est remplie ; l'orateur s'est acquitté de sa mission. Les pivots sont fixés; les rochers sont en place; les sables sont posés. Les cieux tournent; les cieux se sont élevés; la mer comble les profondeurs : l'univers est créé. » etc., etc.
Sans doute il serait imprudent de considérer ce morceau de poésie mythique, comme une exacte traduction des croyances indigènes. Le poète, le harepo^ qui Ta dicté, s'est laissé convertir au christianisme et avait beaucoup fréquenté les blancs. On sent courir dans ce poème un souffle de panthéisme indien, qu'on ne trouve nulle part dans les autres poésies mythiques de la race, dont le fond est beaucoup plus enfantin. Mais nous n'avons ici à apprécier que l'œuvre littéraire et celle-là a bien conser\^é, quant à la forme, le cachet primitif. Quand le poète nous parle de « l'univers », nous voyons bien qu'il exprime une idée européenne. Ses compatriotes ne connaissaient guère d'autre univers que leur archipel. Evidemment on a fondu ensemble des traditions polynésiennes et des mythes venus d'ailleurs. Taaroa est devenu une sorte de Jahveh; mais la peinture, que Ton nous donne, de la création est pleine de couleur, d'inspiration; elle ne le cède certainement pas en beauté littéraire à certains passages bibliques, que l'on nous
a dressés à admirer. A ce titre, elle mérite toute notre attention.
Légendes non religieuses. Chants de guerre, La poésie cosmogonique tenait une grande place dans la littérature polynésienne ; mais elle n'excluait pas plusieurs autres genres. Les Polynésiens se chantaient un grand nombre de légendes ; les unes encore mythiques se rattachaient parfois à l'histoire des dieux ; les autres, que Ton peut qualifier d'historiques ou d'héroïques, racontaient tantôt les exploits des guerriers d'autrefois, tantôt les migrations des ancêtres.
L'un de ces récits nous apprend comment Mahoui, encore enfant, mais lassé de manger ses aliments crus, déroba le feu dans un volcan de YHavaiki (Havaï), après avoir coupé le cou à son aïeule, qui prétendait l'en empêcher (1). — Une autre légende, une légende des Marquises, raconte l'oiigine des rats. Ces animaux naquirent, au nombre de quarante, d'une belle princesse noukahivienne, laquelle avait, la nuit, des rendezvous amoureux avec un soi-disant chef, originaire de Taïti. Jamais elle ne voyait son amant, parce que, comme l'Amour, dans la légende de Psyché, il se retirait avant le jour. Un matin pourtant, elle parvint à le retenir en cachant sa ceinture ; puis au lever du jour, elle réussit enfin à le voir ; c'était un gros rat, etc., etc. (2). — Les légendes de ce genre n'ont guère d'intérêt, sauf qu'elles attestent, chez les insulaires polynésiens, l'existence d'une vive imagination, d'un grand besoin de fictions.
Au contraire les légendes historiques sont curieuses. On les peut comparer aux Sagas des Scandinaves. 11 en est une, qui rapporte, avec force détails, lesquels certainement ne sont pas tous imaginaires, la venue des Polynésiens à la Nouvelle- Zélande. — A la suite de discordes civiles, une migration est décidée. Les Polynésiens, grands navigateurs, avaient l'habi-
(1) A. Lcsson, Les Polynésiens^ II, 212. it: A. Lcbson, Les Polynésiens, II, 226.
tude d'expédier ainsi des flotilles s'en allant à raventure. Dans ce cas particulier, l'expédition partit d'une île appelée Havaïki (peut-être Havaï). On construisit un certain nombre de doubles pirogues, ayant chacune un nom particulier. On embarqua des semences de patates douces, des fruits de karaka^ des gourdes, des taro^ des rats, des perroquets, des chiens, du fard rouge, etc. Ensuite tous les canots mirent à la voile ensemble et un vieux chef leur cria : « Partez en paix, et quand vous serez arrivés, ne faites pas comme le dieu Tu^ le dieu de la guerre. Partez et restez en paix avec tout le monde. Laissez la guerre et les querelles derrière vous. » (1).
La flottille d'Havaïki atterrit à la Nouvelle-Zélande, quand les arbres étaient en fleurs, dans la belle saison. En débarquant, les émigrants prièrent et firent des ofl'randes, pour se concilier Tesprii de l'île ou de la baie. Voici le texte d'une de ces prières : « J'arrive ; une terre inconnue est sous mes pieds. J'arrive. Un nouveau ciel est sur ma tête ; — J'arrive à cette terre — Lieu de séjour pour moi. — 0 Esprit de la terre, l'étranger t'offre humblement son cœur et des aliments. » (2). Après cette cérémonie propitiatoire, les voyageurs se dispersèrent dans leur nouvelle patrie.
Une autre légende paraît se rapporter à l'arrivée d'immigrants, peut-être Néo-Zélandais, à Havaï. On décrit d'abord une catastrophe, qui a motivé le départ : « Les vastes forêts de Tapa-pala ont été brûlées; — le précipice même a été embrasé. — La terre de Toua-Ehu était solitaire. — L'oiseau seperchait sur les rocs d'OAflr«-Aflr«. — Durant huit nuits, durant huit jours, — ceux qui cultivent furent essouflés, fatigués de planter les herbes, succombant sous le soleil. — Autour d'eux, ils regardaient avec inquiétude, etc. » — Puis vient un élan d'adoration vers l'île, qui servit de refuge : « 0 Touaï, 6 Touaï, sois chérie ! — Terre au milieu de la
(1) A. Lesson, Les Polynésiens ^ IV, 331.
(2) A. Lessoo, Les Polynésiens^ IV, 332.
mer, — qui reposes paisibliement au sein des ondes — et
tourne ton visage aux vents agréables, etc. » « La mer
était la route pour arriver à la plage sablonneuse de Taïmou;
— Le sentier étsdt caché ; — Kiro-ea était caché par la tempête. — Pelé réside à Kiro-ea, — Dans le volcan, et se nourrit de flammes ». (1). — Pelé étant la grande déesse volcanique d'Havaï, il est vraisemblable qu'il s'agit bien d'une immigration aux lies Sandwich.
A ces spécimens de littérature nationale, en Polynésie, il faut encore ajouter le chant de guerre, les Ngeris. Chaque tribu avait son hymne de guerre, sa Marseillaise. Voici un de ces chants recueilli à la Nouvelle-Zélande : « Quand vous voulez que votre valeur s'emporte, — quand vous voulez que votre valeur ôoit forte, — Approchez votre nez de celui de
vos enfants (Dites-leur adieu). — Comme un haut sommet
de montagne, — Le brave se montre. — Ils cèdent ! Ils cèdent ! — 0 Renommée ! » (2). — Jusqu'ici tous les chants, que j'ai cités, appartiennent à la littérature collective des clans et tribus. Il existe pourtant des compositions plus personnelles, des poésies de circonstance. Pour la plupart, ce sont des poésies féminines, des poésies amoureuses et elles ont une tout autre allure que les précédentes.
Poésie amoureuse. Voici une plainte amoureuse, qui se chantait dans les représentations des Aréoïs : « Vous, légères brises du sud et de l'est, qui vous unissez pour vous jouer et vous caresser au-dessus de ma tête ; hâtez-vous de courir ensemble à l'autre île. Vous y trouverez celui qui m^'a abandonnée, assis à l'ombi^ de son arbre favori. Dites-lui, que vous m'avez vue en pleui's à cause de son absence ». (3).
— Ces chants d'amour, recueillis pour la plupart à Taïti, la Nouvelle Cythère de Bougainville, sont souvent de nuance
(1) A. Lesson, Les Polynésiens^ II, 185 (Traduction d'EHis .
(2) A. Lesson, Les Polynésiens, ly, 375.
(3) Mœrenhout, Voy. auxjlesy I, 413.
LES OEUVRES UTTÉRAIRES. 103
moins discrète; le cynisme le plus effronté ne leur répugne pas. Ordinairement ce sont des mumus^ c'est-à-dire des improvisations de jeunes femmes ou de jeunes filles; or, les Taïtiennes ne connaissaient pas la pudeur. Pour terminer, je citerai le commencement de deux de ces odes d'amour sauvage, le commencement seulement ; car le reste pourrait à peine se traduire en latin. Voici le premier de ces mumus^ il a été improvisé à Noukahiva par une jeune fille, évidemment très expérimentée. — « Oui certainement j'aime les Farani (Français) ; J'aime surtout les chefs, qui disent « oui » — et se couchent sous la même couverture avec les femmes. — Seuls, les mauvais chefs battent les femmes. — Les Farani dos navires ne s'unissent à elles qu'en battant des mains. — w Enlève le vêtement qui couvre ta poitrine, ô femme, etc., etc. » (1). Enfin, voici le début d'une autre petite élégie amoureuse : « Ne t'en vas pas au loin ; — car je serai bientôt morte. E hu ro lie ! (Exclamation joyeuse.) — Quand je serai morte, — tu viendras prendre ma bague. E huro tie! — Sois contente. Voici venir l'homme qui t'aime. E hu ro tie ! — Je me promenais, quand j'ai entendu ta voix
trompeuse. E hu ro tie! — Je t'ai attendu si longtemps
que le soleil était couché, etc., etc., E hu ro tie! » (2). — Les premiers vers de ce mumu sont dans une note sentimentale, qui ne déparerait pas l'une de nos poésies européennes. La fin est trop grossière pour être citée, mais il faut se souvenir que les Polynésiens étaient encore de grands enfants qui pratiquaient sans honte le libre amour.
Pourtant, si les Polynésiennes tenaient en très haute estime l'amour sensuel, elles n'étaient pas tout-à-fait incapables de l'ennoblir en y mettant un peu de sentiment, comme le prouve une autre de ces petites compositions, que je veux citer encore : — « 0 mon bien-aimé, mon esprit est troublé main-
'1} A. Lcsson, Les Poli/nésiens^ II, 251. 2) Ibid,, 359.
tenant; il ne peut s'apaiser; il est, comme Teau fraîche, et s'agite pour trouver le calme. Moi, je suis comme la branche que le vent a brisée ; elle est tombée à terre et ne pourra plus se rattacher au tronc qui la portait. Tu es parti pour ne plus revenir. Ton visage m'a été caché et je ne le verrai plus. Tu étais, comme la liane que j'avais fixée près de ma porte ; ses racines s'enfonçaient au loin dans la terre. Mon coips voudrait te rejoindre, mais il cherche vainement à se transplanter; il se brise et tombe comme la pierre, qui roule jusqu'au fond de la mer immense. 0 mon ami, tel est mon amour; il est lié à moi comme ma propre vie. — Salut à toi; ô mon petit ami bien aimé, au nom du vrai Dieu, en Jésus le Messie, le roi de la paix ». (1).
Cette petite épître plaintive est remarquable par le nombre et le choix des comparaisons; elle ne manque pas non plus de délicatesse. — Un couplet papeïtien, qui sera vraiment ma dernière citation, a encore plus de couleur et de chaime : — (( La fleur des collines répand son parfum sans avoir de but ; — l'oiseau qui chante ne sait point, si on l'entendra. — Ainsi ta beauté, sans que tu y songes, s'exhale de toi, comme un parfum. » (2). — Ces morceaux, de genre si divers, suffisent à donner une idée de la littérature poétique des Polynésiens; mais, avant de l'apprécier, il me faut dire quelques mots de l'éloquence des insulaires, de leur genre oratoire.
V éloquence en Polynésie. L'art de parler étair fort prisé en Polynésie, au moins autant que le courage. Pour faire l'éloge de leurs anciens chefs, les Polynésiens ne vantaient pas leur puissance, ou leur intrépidité, mais leur éloquence : « C'était un homme, qui parlait bien I » (3). Ce goût du bien dire tenait à la constitution politique même. On vivait cependant
(1) Juricn de la Gravièro. Voyage de la corvette la Bayonnaise dans les mers de la Chine, t. Il, 353.
(2) Ibid., 354.
(3) Mœrenhout, loc, cit., l, 411.
LES CEUVRES LITTÉRAIRES. 105
SOUS le régime de la petite monarchie barbare. A la base de la société, tremblait une masse servile ; au sommet trônait un chef despotique, mais un chef féodal, obligé de compter avec ses vassaux aristocratiques, les chefs inférieurs, dont il avait absolument besoin dans ses guerres et que sans cesse il lui fallait convaincre. L'art de la parole était donc de première utilité, aussi les Polynésiens avaient-ils des maîtres de rhétorique, des écoles où Ton enseignait l'éloquence (1). Cet art même ne suffisait pas ; il fallait y joindre de l'érudition, la connaissance des chants, des légendes formant la littérature nationale, et de ce fond tirer des citations pour orner ses discours (2). A la parole on joignait l'action oratoire, le geste, un maintien convenable. Souvent l'orateur a^taît une arme en parlant (3). Les discours étaient très fleuris, pleins de métaphores et de comparaisons. En voici un échantillon. C'est un chef, qui reproche aux Européens de vouloir changer en un moment la civilisation polynésienne : « Vous attendez de nous plus qu'il n'est raisonnable d'attendre d'un peuple dans notre état. Elevés dans des coutumes et usages contraires aux vôtres, il ne nous est pas facile de rompre avec eux. Voyez ces cocotiers sur nos rivages. Enracinés par le temps, ils résistent aux vents et aux tempêtes ; vainement la mer les bat sans trêve depuis bien des années; ils ne succomberont qu'à la longue, quand le temps et les flots auront détruit leurs dernières racines. Il en est de même de nous. Nos coutumes et nos vices, fortement enracinés, ne peuvent être détruits que peu à peu ; ce sera seulement à la longue que, semblables à nos cocotiers, ils tomberont et seront enlevés » (4). — Ce morceau oratoire ne manque pas de grâce ; mais il est très primitif en ce sens, qu'il procède non en accumulant des arguments serrés, raisonnes, mais par simple analogie, par comparaison
(1) Mœrenhout, loc. cit.
(2) A. Lesson, Les Polynésiens, IV, 307.
(3) Dumont tfUrville, Voy. de V Astrolabe (Pièces justificatives), 332. ^^4) Mœrenbout, Voy. aux iles, etc., I, 407.
entre des êtres et des choses absolument dissemblables. C'est rhabituelle manière de raisonner des primitifs et même des civilisés, dont Tosprit est resté trop jeune, au-dessous de la maturité.