I. — La Littérature des Américains sauvages
Dans notre course rapide à travers la littérature du genre humain, force nous est bien de procéder à gi*ands traits, en nous bornant à prendre la fleur de ce vaste sujet. La littérature de rAmérique indigène se divisera donc pour nous en trois sections : la littérature des Indiens sauvages de TAmérique du Sud et des Peaux-Rouges ; celle des Esquimaux; celle des anciens empires barbares de TAmérique centrale. Dans ce chapitre, j'étudierai seulement la littérature des Indiens sauvages, que Ton peut considérer comme réellement américains. Quant aux Esquimaux qui sont évidemment des immigrants asiatiques, je joindrai plus loin leur étude à celle des Mongols
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et Mongoloïdes d'Asie. Enfin les grands empires disparus de rAmérique centrale, le Mexique et le Pérou, feront le sujet du prochain chapitre.
Parmi les indigènes sauvages de TAmérique, les Peaux- Rouges tiennent le premier rang; leur très intéressante littérature va nous occuper pendant la plus grande partie de ce chapitre, mais je ne puis passer tout-à-fait sous silence les nombreuses tribus sauvages disséminées sur le vaste continent américain et n'ayant avec les Peaux-Rouges que des rapports extrêmement lointains ou douteux. Cette population, d'ordinaire nettement inférieure en développement aux Peaux-Rouges, nous représente des stades d'évolution plus primitifs et par cela même intéressants à signaler.
Les indigènes de la Terre de Feu, les Pécherais ou Fucgiens, sont très voisins encore de l'état bestial et peuvent être regardés comme assez analogues à l'homme américain primitif. Par leur langue, ils sont parents des Patagons, des Araucans, des Puelches (1). Le goût de la parure forme le plus clair de leur esthétique. Ils se peignent le corps, se chargent de coquillages, se coiffent de plumes, afin de se faire beaux (2). Les Fuégiens n'auraient pas encore de danses (3), mais peut-être l'observation des voyageurs a-t-elle été sur C(; point insuffisante. Ils n'ont point d'instrument de musique, mais souvent ils chantent et leui*s airs, ordinairement gais, sont toujours en mineur. Chez eux, la parole s'est à peine encore mariée au chant, puisqu'en chantant ils se contentent de répéter indéfiniment un seul mot, parfois même une seule syllabe. Aussi n'ont-ils rien produit qu'on puisse appeler poésie ou littérature ; pourtant leur langage est imagé comme celui de tous les primitifs et des enfants (4).
Nous savons peu de chose de la littérature sauvage dans le
(1) A. D'Orbigny, l'Homme américain^ I, 416.
(2) Ibid., I, 414. — Cook (2» voyage), Hist. unit, voy., vol. IX, 66.
(3) Hyades, BulL Soc, d'Anthropologie, 330 (1887;.
(4) Ibid., 330.
l'esthétique uttéraihë des peaux-rouges. 111
reste de rAmérique méridionale, si ce n'est que le goût de la musique y est extrêmement vif. Les instruments indiens sont des flûtes et des tamboui*s. Chez les Moxos, ces flûtes primitives ont parfois six pieds de long. Tous, Moxos, Chiquitos, Chiriguanos, etc., ont un goût déteiminé pour la musique et la danse. Les Chiquitos sont tous musiciens nés et passent leur vie à composer des airs et des chants (1). Quand Christophe Colomb débarqua à Cuba, les insulaires furent émerveillés du bruit des sonnettes; sans^hésiter ils donnaient des lingots d'or en échange de ces mélodieux instruments et croyaient avoir fait un excellent marché (2). On pourrait citer des faits du même genre observés chez toutes les peuplades de TAmérique méridionale. Mais j'ai hâte de me transporter chez les Peaux- Rouges, qui sont beaucoup mieux connus et beaucoup plus intéressants.
IL — L'Esthétique littéraire des Indiens peatix-roufjes.
Si les Indiens peaux-rouges ont été soigneusement étudiés, c'est qu'ils méritent de l'être. Supérieurs aux Indiens de l'Amérique méridionale, ils doivent provenir d'un mélange entre les mongoloïdes américains et des immigrants de race blanche, partis de l'Europe. Moralement et intellectuellement, les Peaux- Rouges nous représentent l'élite de l'Amérique sauvage; aussi leur littérature est-elle, comme nous Talions voir, relativement riche ; mais cette littérature est encore, pour une large part, chantée et même associée à la danse. Elle a en outre un caractère particulier, c'est d'être une littérature de clan, de clan primitif et républicain : aussi est-elle, dans ce qu'elle a d'essentiel, collective.
A. La danse. Ce caractère collectif est surtout frappant dans
l! A. D'Orbigny, VHomme américain , II, 164, 231. — P. Mantcgazza, Rio de la Plata, 429.
:Z, Hitt. univ, voy,, t. XXXVIII, 112.
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la danse, invariablement accompagnée d'un chant choral et toujours mimique. Chez les Peaux-Rouges, la danse est un moyen d'expression des plus sérieux et on l'associe à tous les actes importants de la vie sociale. C'est plus qu'un divertissement, c'est une fonction et les femmes n'y prennent jamais part; pourtant les Abénakis permettaient à leurs femmes de danser entre elles, mais après les hommes et loin de Icui-s regards (1).
Pour les Peaux-Rouges, la danse est une occupation sérieuse, une cérémonie; aussi ont-ils des danses de guerre, des danses diplomatiques, des danses de chasse publique, des danses mythologiques, des danses pour les moissons, pour les morts, pour les naissances, pour les mariages, etc. (2). Enfin ils ont aussi des danses qu'on peut appeler privées : des danses médicales et des danses pour se divertir (3).
Des danses nationales, celle du calumet est la plus célèbre et elle a été souvent décrite par les vieux chroniqueurs. On ne célèbre la danse du calumet que pour des motifs d'importance : pour conclure la paix, préluder à une guerre, faire honneur à une tribu invitée ou à un personnage considérable. L'été, la fête se donne en plein air, à l'ombre des arbres et sur une grande natte de jonc, où l'on place d'abord le manitou du danseur principal (Serpent, oiseau, pieu, etc.) (4). Des choristes désignés à l'avance occupent la place la plus honorable. Le protogoniste prend respectueusement le calumet, le promène, le fait voir à l'assemblée, le présente au soleil, l'approche de la bouche des assistants, le tout en cadence et à la manière de nos danseurs de ballet. C'est la première scène de la représentation (5). Puis des jeunes gens en costume de guerre, la tète ornée de plumes et, tenant d'autres plumes à
'1) Domcncch, Voy, pUtor» dans les déserts du Nouveau-Monde ^ 431. (2; Domenech, loc. cit., 431. — Robcrtson, Amérique, IV. (3) Gharicvoix, Hist. Nouvelle France 'voyage), t. V, 442. :4) Lafltau, Mœurs des AmériguainSf IV, 42. ^5; Ibid.y IV, 43.