LA LITTÉRATL'HE DES TRIBUS SAUVAGES
la main en guise d'éventails, dansent autour du calumet sacré (1); ou bien Ton simule im combat singulier entre un guerrier armé d'un ai*c, d'une hache et un adversaire, qui a pour toute arme ce calumet sacré. On attaque, on fuit, on frappe, on pare, toujoure en mesui-e, à pas comptés et au bruit des tambours (2). Telle est, avec des variantes suivant les tribus, la danse du calumet, que Ton peut appeler nationale. C'est une danse chorale et pantomimique. Toutes les danses des Peaux-Rouges ont ce même caractère.
Dans la danse de guerre^ le chef de la tribu, tout barbouillé de vermillon, entonne un chant que le tambour et la crécelle accompagnent. Ce chant est répété par les choristes. A des intervalles de quelques minutes, le chef s'arrête et pousse son cri de guerre (3). Dans ce ballet guerrier, les paroles chantées s'accordent avec la mimique. En voici un échantillon :
« Ecoutez ma voix, vous, oiseaux de combat! — Je vous prépare un festin qui vous engraissera; — Je vous vois traverser les lignes ennemies; je vous imiterai. — J'envie votre vitesse ailée; — J'envie la vengeance de vos serres. — Je rassemble mes amis; — Je suis votre roi. — Oh! vous, jeunes gens, qui êtes des guerriers, — donnez cours à votre fureur sur le champ de bataille. » (4).
Ce petit chant féroce rappelle fort les sauvages poésies des Scandinaves; c'est un hurlement de bête fauve. Comme complément de la danse de guerre, le chef, toujours dansant, frappe de son casse-tête un poteau et chacun des guerriers, qui s(? sont engagés à le suivre dans une expédition, fait de même (5).
Aujourd'hui encore, au Nouveau-Mexique, la danse dite de la flèche est une peinture scénique de la guerre, quoiqu'on y admette des femmes. On simule un combat, des scalps, etc. ;
(1) Charlcvoix, loc. cit., V, 437.
,2. LafiUu, loc. cit., IV, 44.
3) Posnett, Comp. liiter., 119.
4 Schoolcraft, Ind, Tribes in United States, U, 60.
5 LatiUu, loc. cit., III, 172.
Évolution LrrrÉRAitiE. 8
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enfin une décharge générale des armes à feu clôt la cérémonie (1).
La dame de la découverte est aussi une représentation mimée des incidents de la guerre. Un seul danseur figure le départ des guerriers, la marche, les campements, la fureur guerrière (2).
La daîise du buffle^ danse chorale, se compose de rondes, où chacun est muni de ses armes et de son bouclier (3). Dans les danses de chasse, les danseurs revêtent souvent la peau de l'animal qu'ils veulent tuer; ils marchent à quatre pattes, imitent son allure, par exemple, celle du cerf qui broute en se tenant sur ses gardes (4). S'agit-il des buffles? on simule la mort des animaux. Comme les danseurs fatigués sont aussitôt remplacés par d'autres, la cérémonie peut durer indéfiniment, des semaines entières (5).
Ces grandes danses sont des danses sociales ; elles intéressent tous les membres du clan ; mais il y a des danses plus particulières, par exemple, celles qu'ordonnent les sorciers, les hommes-médecines, pour la guérison des maladies. Ce sont aussi des rondes accompagnées de musique (6).
Ces danses mimiques, ces ballets avec chant, nous montrent un parfait modèle de la littérature primitive, de la littératui-e du clan. Elles sont en usage au début des sociétés, quand l'unité sociale est encore un petit groupe communautaire où tout est à tous et où il n'y a guère de place pour la littérature individuelle.
B.La musique. Quoique, chez les Peaux-Rouges, la musique soit le plus souvent associée à la danse, je ne saurais me dispenser d'en parler en particulier. Cette musique est vocale ou instrumentale. Les instruments sont simples et leur rôle est
(1) Posnett, loc. cit,, li9.
(2) Charlevoix, loc. cit. y V, 439.
(3; Ibid., 441.
(4) Vancouver, Hist. univ. voy.^ vol. XIV, 363.
(5; Schoolcraft, UI, 487.
(6; Charlevoix, loc. cit.y V, 442.
tout à fait éclipsé par celui du chant. Ces instruments sont des tamboui's, des crécelles, sorte de poches eu cuir de buffle remplies de petites pierres, et des flûtes ou fifres. Pas de flûte de Pan, ni de guitare, comme il y en avait au Pérou (1). Les chants sont ordinairement des chœurs et les chanteui-s les accompagnent de gestes expressifs (2). Les airs sont habituellement lents^ graves et la mesure y est toujoui-s très exactement observée (3). La voix des femmes est souvent d'une grande douceur et elles ont en général beaucoup de dispositions pour la musique (A). Il n'y a pas à s'en étonner. Nous savons en effet que les aptitudes musicales sont sut generis et n'ont aucun rapport nécessaire avec le développement intellectuel.
La littérature chorale des clans américains n'exclut pas tout-à'fait certaines manifestations littéraires et musicales pui-ement individuelles. Par exemple, il est fréquent chez les Peaux-Rouges, que les jeunes gens donnent des sérénades aux jeunes filles, qu'ils désirent épouser. L'amoureux débute par un air de flûte, puis il chante un petit morceau de sa composition. Le style de la chanson est ordinaiiement très figuré, très fleuri. L'amant compare les charmes et attraits de sa belle aux parfums des fleurs, au cristal des sources, aux arbres, aux rives verdoyantes des fleuves, etc. (5). Si la littérature individuelle existe aujourd'hui dans les clans Peaux-Rouges, c'est que la rigidité de leur organisation a déjà fléchi; c'est que l'individu commence à s'aflranchir du despotisme communautaire. Néanmoins la littérature importante est encore chorale et sociale.
C. Littérature proprement dite. C'est cette littérature proprement dite, la littérature parlée, qu'il nous faut maintenant étudier. Elle se compose d'une foule de petites littératures
A] Doroenech^ loc. cit., 406, 407.
2) Gook (3« voyage), Hi$t. univ. voy,, vol. X, 358.
.3 /6«rf., 390.
4; Charlevoix, loc. cit., V, 124.
5' l>onienech, loc* cU,, 413.
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locales; car chacjue tribu presque a son idiome particulirM*, assez différent de celui de ses voisins pour qu(î des tribus, ayant même totem, c'est-à-dire une commune origine, ne puissent pas se comprendre en parlant et soient obligées de recourir au langage des signes, dont j'ai dit quelques mots dans ma première leçon et qui joue un rôle important dans les relations entre les tribus (1). Si le langage verbal n'a pu s'unifier chez les Indiens, il n'en a pas été de même de celui des signes, qui s'est perfectionné et est devenu la langue internationale, une langue précise, que l'on comprend de l'Alaska à Mexico et même dans l'Amérique du sud. Chaque tribu a d'abord un geste spécial pour désigner son nom : les Têt(*splates placent leur main sur la tête ; les Crow (corneille) imitent le bruit que fait un oiseau en volant; les Nez-percés indiquent leur nez, etc., etc. H y a des gestes convenus pour signifier le feu, l'eau, le commerce, etc., en résumé tout un vocabulaire mimique (2). Quant au langage parlé des Peaux-Rouges, il a les caractères communs aux idiomes primitifs; il est pauvre pour exprimer les idées abstraites ou générales, mais riche en expressions colorées. Les Indiens parlent couramment le langage figuré, symbolique, métaphorique, dont nous n'usons plus guère, si ce n'est dans la poésie ou la littérature fleurie. Chacun de leurs noms d'hommes ou de femmes renferme une comparaison prise dans la nature. En voici quelques échantillons :
Noms d'hommes. Noms de femmes.
Quatre Ours. Bouton de rose.
liOup trompeur. Fleur penchée.
Buffle blanc. Saule pleureur.
Ours rouge. Herbe parfumée.
Tète d'élan. Cristal de roche.
Fiente de cheval. Nuée blanche.
Fumier qui court. Biche nageant.
Mains sanglantes. Etoile polaire.
Pure fontaine.
l Jinics, Expédition to ihe Rock;/ mounlains^ II l, 52. (2; Baucroft, Native races of the pacifie states, lil, K6.
Le second gouverneur du Canada d'autrefois, du Canada français (1), s'appelait Montmagny. Les Indiens, qui se firent expliquer ce nom, Tacceptèrent avec empressement en le traduisant par « Onont/no », grande montagne, et ils continuèrent à donner ce nom d'Ononthio à tous les gouverneurs généraux qui succédèrent au chevalier de Montmagny (2).
Les idées les plus simples s'expriment chez les Peaux- Rouges en un style imagé, qui pour nous est de la rhétorique. Voici, à titre d'exemples, quelques locutions :
« Un nuage noir s'élève à l'horizon », c'est-à-dire « la guerre est menaçante ». — « i.c sentier est déjà obstrué », = « La guerre est commencée » ; — « Enterrer le tomahawk (la hache) » -= « Conclure la paix » ; — « Vous avez parlé des lèvres, non du cœur » = « Vous avez voulu me tromper » ; — « Vous avez bouché mes oreilles » = « Vous m'avez fait un secret d ; — « N'écoutez pas le chant des oiseaux », = « Ne croyez pas aux contes, que l'on vous fait ». « — Allumer le feu du conseil »> = « Se réunir pour discuter »; — «Ne laissez pas l'herbe croître dans le sentier de la guerre », c'est-à-dire « Poussez la guerre avec vigueur. » (3).
De pareilles fonnes de langage, un tel amour de la couleur, un tel besoin de vêtir, d'orner les idées les plus simples sont des conditions éminemment favorables à la composition littéraire, aussi les petites œuvres littéraires des Peaux-Rouges ne sont pas sans mérite, même pour nous qui en sommes réduits à les lire dans des traductions souvent imparfaites et toujours décolorées. Nous allons donc examiner successivement les divers geni'es littéraires cultivés par les Peaux-Rouges. Mais, parmi ces genres, il en est un où, à leur manière, ils ont excellé et celui-là est plus accessible à notre appréciation. Je veux parler du genre oratoire, sur lequel nous devons nous arrêter quelques instants.
(1) Domenech, loc, cil,, 339. (2} Charievoix, loc. cit. y V, 436.
(3y Domenech, loc. cil.j 392.