‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 5 sur 209 · II. — IJEsthétique animale · texte numérisé non relu

II. — IJEsthétique animale

Si les considérations que je viens de résumer sont justes, nous devons trouver chez les animaux les rudiments de l'esthétique littéraire, puisque l'organisation des vertébrés supérieurs ne diffifere pas essentiellement de celle de Thomme, puisque les centres nerveux de ces animaux sont aussi des appareils enregistreurs emmagasinant la trace des actes réflexes. — Sans doute la forme la plus élevée de l'esthétique, l'esthétique littéraire, manque chez les animaux, comme le langage articulé, qui en est la condition ; mais il n'en est pas de même des formes moins savantes. Nombre d'animaux, par exemple, ont le sentiment de la parure si répandu également dans le genre humain. Pour captiver leurs femelles, beaucoup d'oiseaux mâles étalent avec orgueil et complaisance les beautés de leur plumage. Dans le même but, les oiseaux chanteurs mâles exécutent de vraies mélodies; mais ils aiment aussi la musique pour elle-même, chantent pour chanter, même rivalisent entre eux dans des tournois musicaux et avec une telle ardeur, qu'ils en tombent parfois d'épuisement. Dans une voHère, un bouvreuil, à qui Ton avait appris une valse allemande, excita manifestement l'admiration d'une vingtaine de linottes et de canaris qui partageaient sa captivité (1).

La musique instrumentale elle-même n'est pas tout â fait inconnue aux oiseaux. Ainsi, pendant la saison des amoui'S, la huppe mâle (Upupa epops), après avoir aspiré de l'air, applique p(M-pendicuIairement le bout de son bec tubulaire contre une pierre ou un tronc d'arbre, puis chassant l'air de ses poumons, elle produit ainsi une note particulière (2).

La danse (»st aussi familière que le chant à nombre d'oiseaux. En eiïet, pendant la saison des amours, certains mâles exécutent devant leurs femelles des gambades, des parades, des sa-

(1) Darwin, Descendance de l'homme ^ 97, 404, 405. 2) Ibid., 413,

l'esthétique animale. 9

luts, dos gesticulations. Ainsi procèdent, entre autres, le Tétras phasaniellus de rAmériqiie du Nord, un héron d'Amérique iyArdea hevodias), un vautour [Cathartes joUi)^ etc. Enfin, sans chercher aussi loin, nous pouvons, chaque jour, observer des faits de même ordre chez nos tourterelles et nos pigeons (1).

On peut, d'autre part, rapprocher de nos arts graphiques et plastiques Tart avec lequel certains oiseaux réalisent des constructions, des ornementations artificielles pour abriter et donner du charme à leurs parades amoureuses. Les oiseaux à berceaux d'Australie, appartenant à trois genres voisins, élèvent à cet effet des édifices, qui ont parfois près de quatre pieds de long et quarante-cinq centimètres de hauteur. Une solide plate-foime composée de bâtons supporte cette maison de pladsance. Mâles et femelles concourent ensemble à la construction, seulement les mâles y mettent plus d'ardeur. Une fois le berceau achevé, ses architectes travaillent â son ornementation et chaque espèce a son goût particulier. L\»spèce dite Satin préfère les objets de coulein- vive et gaie, les plumes bleues des perroquets, les os et coquillages blancs, qu'elle introduit entre les rameaux ou dispose avec art à l'entrée du berceau. Une fois achevée, cette ornementation n'est point définitive ; sans cesse les oiseaux l'arrangent ou la dérangent pour mieux réaliser leur idéal (2).

VAmb/yoniis inomata, oiseau d*» paradis de la Nouvellefiuinée, espèce fort différente» d(»s oiseaux à berceaux, peut rivaliser avec eux dans 1(» même art. Pour abriter ses amours, YAmhhjornii construit une petite hutte conique, devant feutrée de laquelle il ménage une pelouse tapissée d(» mousse dont il relève la verdure en y semant divers objets aux vives couleurs : des baies, des graines, des fleurs, des cailloux, des coquillages. En outre, il a bien soin de remplacer les fleurs

(1) Darwin, toc. cil.^ 417.

(2) Darwin, /Wrf., 418.

10 LES ORIGIXES DE LA LirTÉRATTRE.

fanées par d'autres plus fraîches. Ces petites maisons de YAmblyornis sont solides, durent plusieurs années et servent probablement à plusieurs oiseaux (1).

Mais ces curieuses constructions sortent de Festhétique tout à fait rudimentaire. Ce sont bien des représentations mentales, extériorées et artificiellement réalisées, comme le pourraient faire des hommes.

Tout à l'heure j'ai constaté que l'esthétique littéraire dépassait le niveau de Tintelligence animale. Pourtant certains s'en approchent, en se donnant à eux-mêmes de vrsdes représentations scéniques, dont leur imagination fait tous les frais, ainsi que le montre bien Tanecdote suivante : « Watch est un chien remarquable à bien des points de vue ; il est très intelligent, comprend beaucoup de mots et peut exécuter beaucoup de tours. Ce que j'en veux dire toutefois, c'est qu'il est le seul chien que j'aie rencontré possédant la faculté dramatique. Son drame favori consiste dans la chasse de cochons imaginaires. De temps en temps on l'envoyait chasser des cochons réels hors d'un champ et, au bout de quelque temps, ce devint une coutume chez Mlle Benson de lui ouvrir la porte après dîner, dans la soirée, et de lui dire : « Cochons ! » et aussitôt il courait partout, chassant sauvagement des cochons imaginaires. Si personne ne lui ouvrait la porte, il y allait de lui-même, agitant sa queue et insistant pour son drame accoutumé. Maintenant il s'est élevé à un niveau supérieur ; car aussitôt que nous nous levons de table après notre dernier repas, il commence à aboyer violemment et, si la porte est ouverte, il s'élance au dehors pour poursuivre des cochons imaginaires sans que personne ait prononcé leur nom (2) ».

Je me bornerai à citer, à titre de spécimens, ces quelques faits, pris presque au hasard. Ils suffisent à mettre hoi*s de doute, que, pour l'esthétique, comme pour toutes les grandes

(1) Oi Beccari, Annali del museo civico di storia nalurale di Genova, vol. IX, 3-4 (i877).

(2) Romanes, V Evolution mentale chez rhomme, 56.

Page 1