CHAPITRE PREMIER
Les origines de la Littérature
SOMMAIRE
I. Les réflexes esthétiques. — Origine biologique de la littérature. — L'action réflexe dans les centres nerveux. — Les empi'eintes nerveuses. — Les soidisant facultés psychiques. — Les diverses catégories des empreintes nerveuses. — Classification psychique des sens. — Identité des origines esthétiques. — La danse mimique. — La genèse des arts.
II. L'esthétique animale. — La parure, la musique, la danse, Tarchitccturc chez les animaux. — L'imagination scéniquc du chien.
m. Les langues primitives. — Le cri et la parole. — L'onomatopée imitative. — Les origines sociologiques de la parole. — L'expérience du sultan Akbar. — Impprfection des langues sauvages.
IV. Le langage chez l'enfant. — Le chant et la parole. — Langage chante à la Nouvelle-Zélande. — Le langage chanté de Tenfant. — Les enfants créateurs de langues. — Le langage métaphorique des enfants. — La littérature des enfants et des primitifs.
V. Les influences sociales. — Lo clan primitif et la littérature. — L'influence des institutions sociales et politiques sur la littérature.
Dans le langage courant des peuples civilisés, le mot « littérature » ne s'applique qu'à des compositions écrites; il éveille simplement dans notre esprit l'idée de livres où la parole fixée, imprimée, traduit des sentiments recherchés et plus ou moins
Évolution lfitéraUie. i
capables de nous intéresser, de nous émouvoir. Mais cette forme actuelle de l'esthétique littéraire n'est, comme tous les produits de nos civilisations, que le résultat d'une lente évolution, dont nous aurons à déterminer les phases, dont je dois, dans ce premier chapitre, indiquer les origines. La plus fondamentale de ces origines est de nature biologique ; elle se rattache au mécanisme physiologique de l'expression, c'est-àdire à des actes réflexes, qui sont les racines de toute notre vie consciente. Il importe donc, avant tout, de bien établir cette origine, dont la connaissance éclaire toute l'esthétique primitive.
C'est depuis un temps relativement bien court encore que la psychologie, c'est-à-dire la partie spécialement mentale de la physiologie des centres nerveux, est entrée dans une voie sérieuse. Ce grand progrès date seulement du jour où, rompant avec toute métaphysique, on a scientifiquement établi que la masse des faits constituant le matériel de la soi-disant « science de 1 ame », savoir les mouvements, les impressions mentales, les sensations, les émotions et sentiments, les volitions, même les pensées en apparence les plus abstraites, avaient pour substraltwî, pour raison d'être, un acte biologique, un ébranlement moléculaire de certaines cellules nerveuses, des cellules conscientes, excitées ou troublées. Sans vouloir entrer ici dans une exposition physiologique trop détaillée, je dois pourtant rappeler très brièvement à quels faits biologiques, relativement fort simples, se ramène toute cette vie mentale, cette vie dite de l'âme, au sujet de laquelle ont tant déraisonné les religions et les métaphysiques. — « Tout système nerveux quelque peu développé, chez les invertébrés aussi bien que chez les vertébrés, se résout en une partie cellulaire consciente, en relation de continuité avec deux systèmes de fibres : les cordons nerveux. De ces systèmes fibreux, l'un est afférent : c'est par lui qu(î l'excitation sensitive arrive aux cellules conscientes ; l'autre est efférent : c'est par lui que l'incitation motrice est transmise des cellules ébranlées aux nerfs moteurs, puis aux mus-
des. La forme aussi simplifiée que possible, le schéma^ d*un tel système serait : une seule cellule consciente, munie d'une seule fibre afférente et d'une seule fibre (afférente. Mais le mode de fonctionnement d'un système ainsi disposé est évidemment l'action réflexe et, en effet, il n'est pas d'acte nerveux central, de la méduse à l'homme, qui ne puisse se ramener à des actes réflexes ; aus^ est-il infiniment intéressant de suivre dans ses phases principales la transformation et la graduelle complication de l'acte nerveux réflexe. Tout d'abord cette action réflexe est absolument inconsciente. L'ébranlement des fibres afférentes, l'excitation des cellules, la réaction qu'elles transmettent aux fibres efférentes, tout cela s'effectue sans éveiller aucune perception. — A un degré plus élevé, la cellule nerveuse se sensibilise ; elle a conscience de la vibration de ses molécules ; elle éprouve des impressions de douleur ou de plaisir, des sensations de tact, de goût, etc., plus ou moins variées, plus ou moins nombreuses, suivant que l'organisme est plus ou moins perfectionné. A ce stade, l'être conscient est très inférieur encore ; chaque impression, chaque sensation meurent aussitôt qu'elles sont nées ; il n'existe nul enchaînement des phénomènes conscients, nul lien, nul rapport dans la vie psychique. Mais tout change, dès que la cellule nerveuse gai*de la trace de l'acte réflexe dont elle a été le centre. Alors elle s'imprègne de l'onde moléculaire qui la traverse, comme ceitaines substances phosphorescentes captivent les rayons lumineux, comme une plaque de collodion préparée emmagasine les ondes lumineuses. A partir de ce moment, les phénomènes conscients s'enchaînent l'un à l'autre ; les derniers venus trouvent dans les centres nerveux l'écho de ceux qui les ont précédés. Pour parler le langage de nos psychologues, on peut dire que les facultés naissent. Les traces des sensations et impressions passées deviennent des souvenirs ; il y a de la mémoire. Puis ces souvenirs se disjoignent, se groupent capricieusement, formant ainsi des tableaux complexes, fictifs dans l'ensemble, quoique formés par les résidus d'anciennes
sensations et impressions : il y a de V imagination. Mais, des impressions persistantes de douleur et de plaisir sont nés les désirs de ressentir encore les unes, de fuir les autres. L'impressionnabilité, la sensibilité, l'imagination se groupent autour de ces désirs et sont plus ou moins vivement incitées par eux. Puis cette coordination des impressions, des sensations, des images en vue d'un but à atteindre devient un raisonnement et la faculté d'opérer cette coordination est ce que les psychologues ont appelé entendement, intelligence, liaison; de même que le résultat conscient de toute confrontation, toute comparaison entre elles des impressions, des sensations, est appelée idée^ pensée. Enfin tout désir précédé et accompagné d'un raisonnement, d'une évaluation relative du mobile, devient une volition ; d'où la volonté des psychologues. Mais, il importe de ne jamais l'oublier, demère tout ce labyrinthe de phénomènes psychiques, il y a simplement des actes réflexes enregistrés, des impressions et des sensations mentalement transformées (1) ».
Ces quelques faits généraux, si simples, constituent le fond même de la vie mentale, essentiellement identique chez l'homme et les animaux supérieurs ; seulement, dans le cerveau humain, le matériel psychique, la somme des empreintes, des résidus enregistrés dans les cellules nerveuses est beaucoup plus considérable. L'origine de ces empreintes est diverse. Les unes proviennent d'incitations nées dans l'intimité même des tissus et des organes ; on les peut appeler viscérales, nutritives, et je me contente de les signaler. Les autres résultent de l'action sur nos sens spéciaux des êtres et objets du monde extérieur : elles sont v^meV/t'^.v et nous intéressent particulièrement; car certaines d'entre elles ont donné naissance à ce que nous appelons l'esthétique. A ce point de vue, les sens spéciaux se divisent nettement en deux catégories. Les sens du goût, de l'odorat, du tact, même en confondant avec ce dernier le sens de la
(1) Voir ma Biologie^ 1. VI, chap, X ;4e édition).
volupté génésique, nous procurent des sensations et impressions très vives, mais n'ayant en elles-mêmes aucune valeur esthétique; car elles ne sont point reviviscentes et ne peuvent être extériorées. Sans doute nous gardons bien le souvenir d'une odeur, d'une saveur agréable, d'une impression voluptueuse ; nous en désirons, souvent avec une grande vivacité, le renouvellement ; mais ces souvenirs ne font pas image dans notre mémoire ; ce ne sont pas des représentatiom de la réalité. Enfin, dans le cas même où ces impressions pourraient surgir au-dessus de notre horizon mental par le seul effort de la mémoire, comme il arrive, dit-on, pour les saveurs chez quelques individus, elles ne sauraient encore devenir esthétiques; car nous ne réussissons pas à les projeter hore de nous, à les extériorer en repi^ésentations faisant spectacle.
Il en va tout autrement pour les impressions et sensations que nous devons à Touïe et à la vue. Ces deux derniers sens méritent bien la qualification A'intellecttiels; car les empreintes laissées par leur fonctionnement dans les cellules conscientes de notre cerveau sont essentiellement reviviscentes, et notre mémoire les fait sans peine renaître, se représenter devant notre esprit avec l'apparence affaiblie de la réalité même. Souvent même elles ressuscitent spontanément : tels sons, telles paroles, tels spectacles, telles scènes élisent domicile dans notre conscience, parfois à notre grande satisfaction; parfois aussi pour y prodmre une obsession douloureuse, des regrets amers, de cuisants chagrins, de poignants remords. Or, si les souvenirs auditifs et visuels ont un tel degré de vitalité, c'est que, comme les sensations et impressions dont ils sont le résidu mental, ils sont extériorés, projetés hors de notre cerveau, comme des photographies ayant l'aspect, la couleur, le timbre des sensations elles-mêmes. Nous pouvons donc nous ingénier à les reproduire artificiellement. C'est ce que l'homme a tenté de faire avec plus ou moins de succès par toute la teire, au moyen de lignes, de formes, de sons, de paroles appropriées : de là sont nés le dessin, la peinture, la sculpture, relevant di-
rectement du sens de la vue ; le chant et la musique instrumentale destinés à ressusciter ou à susciter dans notre cerveau des représentations auditives ; enfin la poésie, la parole imagée, moyen esthétique bien plus complet, parce qu'il est plus idéal, parce qu'il nous peut atteindre au plus profond de notre vie de conscience, en y éveillant des représentations de formes, de couleurs, de sons, mais combinées de façon à nous faire déârcr, vouloir, penser.
Dans ce volume, je ne m'occuperai pas de toutes les branches de l'esthétique ; l'espace me ferait défaut pour en entreprendre une étude même très sommaire ; mais j'ai tenu à bien montrer que leur racine psychique est la même. Les arts graphiques et plastiques, le dessin, la peinture, la sculpture forment d'ailleurs un département particulier de l'esthétique, et se distinguent nettement, par la forme, de la musique, de la poésie. Mais il est un art bien plus simple, qui a pu précéder tous les autres ; car il permet aux sauvages, même les moins développés, de reproduire, de se représenter, sans peine et avec un suffisant réalisme, des faits, des événements, pour eux, d'un très haut intérêt : des scènes de chasse, de guerre, d'amour. Cet art primitif par excellence est celui de la danse mimique. Des manifestations esthétiques dans l'humanité, celles de l'art chorégraphique semblent bien avoir devancé les autres ; car, de toutes, elles sont les plus aisées.
Moyen d'expression borné sans doute, mais trè^ puissant, la danse pourrait à la rigueur n'être qu'une simple mimique, copiant servilement la réalité, quelque chose comme un rudiment de représentation dramatique sans paroles ; mais il en est bien rarement ainsi. D'ordinaire, tout en étant mimique, la danse primitive ne va presque jamais sans un accompagnement de musique vocale ou instrumentale, s'associant aux mouvements, pour les régler, les rythmer, exciter en même temps chez les danseurs et les spectateurs, des sentiments et des idées en harmonie avec les gestes.
A la rigueur, la danse mimique et rythmée a pu, a dû peutêtre, préexister au langage articulé chez nos plus lointains ancêtres; car la parole ne lui est pas nécessaire ; le cri modulé, qui sûrement a précédé de beaucoup le langage verbal, suffit très bien à accompagner la chorégraphie. Non seulement ce cri peut parfaitement marquer la mesure, mais il constitue déjà un puissant moyen d'expression et, convenablement timbré, nuancé, il correspond, même chez l'homme le plus civilisé, à des sentiments très variés.
Aujourd'hui, nous constatons qu'à de très rares exceptions près, les races les plus inférieures possèdent déjà les rudiments de tous les arts, tous les éléments de l'esthétique. La genèse de ces arts a sans doute été successive ; mais nous ne réussissons pas à déterminer par l'observation seule l'ordre de cette succession. Pourtant la poésie, dans le principe, rigoureusement associée au chant et souvent à la danse, a dû naître la dernière. Il est certain que l'esthétique littéraire, celle dont j'ai spécialement à m'occuper ici, ne s'est que tardivement détachée du chant. En effet, pour qu'elle se développât, il a fallu que le langage eût acquis une assez grande perfection, fut même devenu le moyen d'expression par excellence, que les paroles fussent des effigies intellectuelles bien frappées, des images ailées, capables de susciter chez les auditeurs toutes les représentations mentales, dont elles étaient le reflet verbal. Mais la forme la plus élevée de l'esthétique littéraire, la poésie, a eu grand'peine à se détacher du chant, de la mélodie qui lui servait de support : aussi la voyons-nous, même chez les peuples les plus civilisés, ne point se contenter du langage coloré, imagé, qui en est l'essence ; il lui faut encore, quand elle a vieilli, quand elle est simplement parlée et non plus chantée, le secours du rj'thme, du mètre, c'est-à-dire d'un vêtement musical, qui est une survivance du passé très lointain où elle était tout à fait asservie à la mélodie.
8 LES ORIGINES DE LA LITTÉRATLllE.