LE NÉANT DES CHOSES
(( Bannis les soucis. Si le plaisir a des bornes, la plus triste vie aura aussi une fin. Tresse donc la guirlande de fleurs et chante les louanges du Dieu tout-puissant. La gloire de ce monde se fane vile. Kéjouis-toi
(1) Brinton, loc. cil.
(2) Prescott, Conq, Mexique, I, 140 (Introd.).
donc dans la verte fraîcheur de ton printemps. — Le souvenir de ces joies ^arrachera d'inutiles soupirs. Lorsque le sceptre passera dans d'autres mains, on verra tes serviteurs désolés errer dans les cours de tes palais. Tes fils et ceux des nobles boiront la lie de Tinfortune. Toute la pompe de tes victoires, de tes triomphes ne vivra plus que dans leurs souvenirs. Mais la mémoire du juste ne sera pas effacée du milieu des nations ; le bien que tu as fait sera toujours un titre d'honneur. — Les grandeurs de cette vie, ses gloires et ses honneurs ne nous sont que prêtés ; sa substance est une ombre illusoire : les choses d'aujourd'hui changeront demain. Cueille donc les plus belles fleurs de tes jardins pour en couronner ton front et saisis les joies du présent avant qu'elles périssent ». (Manuscrit de Ixtlixochitl).
L'ode de Nezahualcoyotl fait mention d'un dieu unique, or les Mexicains étaient polythéistes ; elle se termine par Texacte traduction du « Carpe Diem » d'Horace. Il est donc permis de soupçonner cpie le texte en a été altéré ; mais le fond n'en indique pas moins « un état d*àme » particulier aux sociétés en décadence, ime lassitude et une désespérance de blasé. Il est vrai qu'il s'agit d'un poète, qui était en même temps un roi absolu, et l'abus de toutes choses mène vite au désenchantement.
On nous affirme que, dans l'ancienne Amérique centrale, les poètes, quoique cléricaux d'origine et académiques d'allure, composaient parfois des chants ou chansons d'amour. Ces compositions ne nous ont pas été conservées. Voici pourtant une toute petite pièce, où un sentiment délicat est exprimé sous une forme assez recherchée. Il a été recueilli chez les Aztèques modernes, mais peut-être vient-il de plus loin :
«t Sur le flanc d'une certaine montagne,
« On arrache des fleurs.
« J'ai vu une mignonne fille
M Qui m'a arraché le cœur.
« Où tu iras,
« J'irai (1).
;i} Brinton, ioc. ci/., 30.
154 l'ancienne littérature du PÉROU ET DU MEXIQUE.
Le savant américain, qui a recueilli ce petit chant, affirme que les délicatesses du sentiment ne sont nullement étrangères aux sauvages d'Amérique, comme il s'en est assuré en notant dans les cinq principaux idiomes du Nouveau-Monde, tous les tenues signifiant « aimer ». Il rappelle aussi, et cela est incontestable, que des hommes d'une haute culture intellectuelle peuvent être de grossiers débauchés. 11 n'y a donc pas lieu de s'étonner que certains Aztèques modernes et à plus forte raison les anciens, beaucoup plus civilisés, aient connu et chanté l'amour, tel que le peuvent éprouver les natures moralement distinguées.