‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 58 sur 209 · DE LA POÉSIB DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

DE LA POÉSIB DRAMATIQUE

même l'idée d'y représenter des pièces subversives ; le toutpuissant clergé mexicain y aurait mis bon ordre.

Au Pérou, Tart dramatique n'était plus qu'un simple divertissement de cour ; mais on y mettait plus d'intelligence qu'au Mexique. Les amauta^^ composaient des tragédies et des comédies dialoguées, qui, durant les fêtes, étaient représentées devant Tlnca et sa cour, par les fils des seigneurs et des grands officiers, appartenant tous, comme on le sait, à l'énorme famille royale. Le sujet des tragédies péruviennes était toujours tiré des annales du pays, des hauts faits militaires, des héroïques actions des rois et des grands hommes. Après la représentation les acteurs reprenaient leur place dans le cortège du souverain, qui les récompensait par des présents d'un grand prix (1).

Les Péruviens n'avaient aucune écriture et leurs quipos se prêtaient surtout à représenter les nombres. C'est pourquoi il nous est parvenu fort peu de chose de leurs compositions dramatiques et de leur littérature en général. Voici pourtant un fragment d'un drame composé peu avant la conquête de Pizarre. Le sujet est l'histoire d'Ollanta, guerrier de haut renom et de basse naissance, qui, enivré par ses succès militaires, osa prétendre à la main d'une fille de Tlnca. La demande d'OUanta, ayant été dédaigneusement repoussée, il jura une haine mortelle à son roi et à son pays, et on la lui fait exprimer dans une tirade, qui rappelle les Imprécations de Camille :

LES IMPRÉCATIONS d'oLLANTA (2).

« 0 Cuzco, belle cité, — Dorénavant je serai ton ennemi, — Tes « murailles, je les renverserai sur ton sein, — Je t'arracherai le cœur « et le jetterai aux vautours. — Ton roi cruel verra mes milliers de « guerriers, armés et guidés par moi, — S'assembler comme un nuage « menaçant ta citadelle. — Ton ciel rougira des lueurs de ton embra^ « sèment. — Sanglante sera ta couche. — Et ton roi périra avec toi. —

(1) Garcilasso de la Vega, loc, cit.j H, 55.

(2) Brinton, loc. cit., 34.

156 l'ancienne littérature du PÉROU ET DU MEXIQUE.

a Quand il halètera dans Tagonie, quand ma main lui serrera la gorge, « — Nous verrons alora, s'il dira de nouveau : — « Tu es indigne de « ma fille, — Jamais elle ne sera tienne ».

Habillés en vers cornéliens, cette tirade du Coriolan aztèque serait sûrement appréciée sur nos théâtres. Elle nous donne bien Tidée de Tétat de barbarie parée, mitigée, auquel présidaient les souverains incas. La guerre et ses atroces beautés étaient encore la principale préoccupation du monarque et de ses nobles, aussi nous parle-t-on dans ces vers d'un cœur arra^ ché et jeté aux vautoura. Le trait est à noter ; car il ne s'agit point ici d'une exagération poétique. L'arrachement du cœur a été une coutume en usage chez presque tous les indiens d'Amérique. Ceux de l'extrême nord n'y ont même pas encore renoncé aujourd'hui ; ceux du Chili faisaient de même, il y a un couple de siècles à peine. Dans leurs sacrifices, les Mexicains offraient à leurs dieux le cœur tout palpitant des victimes humaines : il semble bien, d'après le langage d'Ollanta, que les Péruviens n'étaient pas, sous ce rapport, plus civilisés que leurs congénères.

Si maintenant nous résumons le caractère général de toute cette littérature, nous voyons que, dans les deux empires, la poésie laïque était surtout guerrière. Mais la religion et ses mythes constituait une autre source littéraire, largement exploitée, ce qui était nécessaire, puisque le régime était plus théocratique encore que monarchique.

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