‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 65 sur 209 · I. — Division du sujet · texte numérisé non relu

I. — Division du sujet

A peine le dernier chapitre m*a-t-il suffi pour donner une suflisante idée de la littérature des anciens royaumes mexicain et péruvien. Dans celui-ci, mon investigation doit porter sur des populations bien diverses et bien disséminées; puisque, en dehors des grands Etats à civilisation barbare de la Chine et

168 LA LITTÉRATl'RE DES MONGOLOÏDES ET DES MONGOLS.

du Japon, il me faut passer en revue tous les peuples, qui, soit en Asie, soit dans les pays annexes du grand continent asiatique, appartiennent de près ou de loin au type humain jaune ou mongol. Mais, sauf la parenté de rac(^ plus ou moins accusée, les divers groupes ethniques de ces Mongols inférieui-s, ont entre eux peu de caractères sociologiques communs. Les uns sont encore plongés dans la sauvagerie primitive ; les autres ont déjà fondé des états semi-civilisés. La plupart d'entre eux ont subi l'influence de religions et de civilisations plus avancées que les leurs : ce sont physiquement et intellectuellement des hybrides.

Pour mettre un certain ordre dans ce sujet si disparate, il en faut fractionner l'étude. Je parlerai donc tout d'abord de la littérature des Mongoloïdes hyperboréens, des Esquimaux ; puis de celle des Tartares et Mongols, nomades encore, pour la plupart, sauf les Thibétains. Enfin je terminerai par la littérature des populations malaises, c'est-à-dire de races mélangées résultant surtout de croisements mongols avec les noii*s de rinde.

Il est peut-être permis de considérer les Esquimaux comme le prototype (](* la race jaune; mais, tout en étant originaire de TAsie, ce prototype ne s'y est point cantonné. Refoulé de tous côtés par des populations plus civilisées, obéissant aussi à ses instincts nomades, il a fini par occuper toute la zone circumpolaire, aussi bien en Améri((ne qu'en Asie. En Europe même, je parle de l'Europe très sept(»ntrionale, l'Esquimau, l'homme arctique, a précédé l'homme blanc et les derniei-s restes des Lapons l'y représentent (micoi'c. — Notre étude, qui est bien plutôt ethnique que géographique, doit se préoccuper plus de la race que d'^ l'habitat. Par conséquent, je ne f(Tai point de distinction entre les E-quimaux des divers continents.

En dépit des rigueurs, on peut même dire des horreurs de leur climat polaire, les Esquimaux ou Innuit sont très vifs, très gais, même très portés aux plaisirs de l'amour ; aussi leur esthétique littéraire est-elle relativement avancée. — Les Kamtchadales ont des danses, des danses d'hommes et des danses de femmes. Les premières sont des danses mimiques. Comme les enfants, les Kamtchadales aiment beaucoup à contrefaire le ton, la démarche, les actions des étrangers (1) ; mais la danse mimique, qu'ils préfèrent, leur danse nationale, consiste à imiter l'allure, la démarche de l'ours, qu'ils ont de fréquentes occasions de rencontrer et de chasser (2). La danse des femmes est fort différente; c'est à peine une danse. Deux femmes s'agenouillent en face l'une de l'autre et se mettent à chanter, d'abord d'un ton fort bas, en remuant doucement la tête et les épaules. Puis leur voix s'élève insensiblement, à mesure que les mouvements s'accentuent à tel point que les exécutantes arrivent à en perdre l'haleine (3). Que chantentelles? Quelle relation rattache l(»s paroles chantées aux mouvements en apparence désordonnés des exécutantes? On ne nous l'a pas dit. Il est probable que là encore la mimique a pour objet de compléter le chant.

La musique des Esquimaux est surtout vocale, quoique les Esquimaux d'Amérique et d'Asie connaissent le tambourin, auqu(îl les Kamtchadales ont mêuK^ ajouté une sorte de flûte (4). — En dépit de cette pauvr(»té instrum(»ntale, les Esquimaux ont un goût des plus vifs pour la musique et même pour la poésie. La poésie lyrique» ut* leur est pas inconnue et ils ont des chansons d'amour, mais ces chansons r, )nt surtout composées par les femmes (5). Le.s hommes pr '^fèrcMit les récits, les légendes, les histoires. Ces histoires sont presque tou-

(i: Stollcr, Uistoirn du Kamstchatkn, II, 1S2.

(2) Cook (troisième voyage), Hist, univ. voy. vol. XI, 345.

(3)SteIler, loc. cit., II, 181.

(4) Ibid., II, 182.

(ô) Ihid., II, 182.

jours chantées ; ce sont des récitatifs. La plupart d'entre elles débutent par une vraie phrase musicale, puis continuent sur un mode simplement rythmique. Certaines de ces histoires sont simplement dites, parlées, mais alors elles sont toujours entrecoupées de chants ou de récitatifs. Enfin, la parole et le chant sont toujours, chez les Esquimaux, appuyés par des gestes et des cris (1). Il est à peine besoin de faire remarquer le caractère absolument primitif de cette association intime de la mimique, du chant et de la parole. Les récits chantés par les Esquimaux sont ou légendaires et traditionnels ou individuels. Us sont fort nombreux et chaque Esquimau presque en a, qui lui sont propres (2). Ces histoires sont souvent improvisées et racontent de merveilleuses et magiques aventures.

Toutes ces compositions, qu'elles soient ou non chantées, sont ordinairement de joyeuse allure et contrastent avec le ton sérieux, lugubre, des poésies indiennes de l'Amérique, surtout de celles des Indiens, vivant dans les splendides régions de l'Amérique tropicale (3). Que l'on vienne après cela proclamer l'étroite et nécessaire relation entre le milieu et la littérature, comme l'ont fait d'un ton d'oracle tant de critiques purement théoriciens.

Le talent poétique est -très estimé parmi les Esquimaux, aussi la renommée d'un bon improvisateur, d'un bon conteur, se répand bien au-delà de son campement et de sa horde. Durant la longue nuit hivernale, il arrive fréquemment que les champions poétiques des diverses hordes se portent des défis et luttent de verve et de musique dans de véritables toumois poétiques (4). Mais, ce qui est plus particulier encore aux Esquimaux, c'est que ces tournois littéraires servent souvent à régler des difi^érends tout à fait étrangers à l'art et sont

(1) Smilhsonian's Institution Report (Ethmology), 1884-1885.

(2) Ibid.

(3) Brinton, loc. cit,

(4) Ibid.

de vrais duels satiriques et publics, où l'esprit remplace les

coups (1).

Voici un petit échantillon de couplets débités et recueillis dans une de ces rencontres littéraires entre deux Esquimaux, Sadlat et Pulangit-Smok.

SADLAT.

« Le rivage du Sud, oh ! oui ! le rivage du Sud, je le connais ; » — « Autrefois j'y ai vécu et j'y ai rencontré Pulangit-Sissok, » — « Un garçon surchargé de graisse, oh! oui, je le connais » — « les gens du rivage méridional ne savent pas parler ; » — « Ils ne réussissent pas même à prononcer notre dialecte ; » — « Vraiment ce sont des gens stupides » — Ils ne peuvent même pas parler entre eux un commun langage >» — « Les uns ont un accent ; les autres en ont un autre. » -- « Personne ne les peut comprendre. » — « Eux-mêmes ne se comprennent pas ».

PULANGIT-SISSOK (2).

«* Oh ! oui, Sadlat et moi nous sommes de vieilles connaissances ; » — « Autrefois il m'aimait extrêmement. » — « Un jour, je vis combien il désirait que je fusse le meilleur batelier du rivage. » — « C'était un jour d'orage et je voulus bien prendre son bateau à la remorque. » — Ah ! Ah ! Sadlat, tu poussais de bien pitoyables cris. » — « Tu fus obligé de tenir ferme la corde de ma barque » — « et de me transborder une partie de ta cargaison. » — « Oh ! oui, Sadlat, nous sommes de vieilles connaissances » (3).

Rien de plus original que cette coutume du duel poétique et satirique, remplaçant les luttes sanglantes, les violences en usage dans toutes les autres races humaines. Elle est d'ailleurs en harmonie avec le caractère des Esquimaux de Textrêmenord, gens pacifiques, qui, au dire de Parry n'avÉÛent même pas ridée de la guerre. — L'humeur railleuse et joyeuse, qui est particulière aux Esquimaux, ne les porte guère à la poésie

(1) BrÏDton, loc. cit.

(2) Brinton, loc. cit.

(3) llÂd,

vraiment lyrique ; pourtant ils la connaissent. Voici une petite ode, où Ton célèbre les beautés de la nature dans les régions arctiques.

LE MONT KOrXAK : CHANSON d'aRSUT (1).

« Je regarde vers le Sud, le grand mont Kounak, — Le grand mont Kounak, là vers le Sud ; — Je guette les nuages, qui s'amoncèlent autour de lui ; — Je contemple leur aplendide éclat ; — Ils s'étalent sur le grand Kounak ; — Ils grimpent sur son flanc maritime ; — Regard eles cheminer et se transformer ; — (iuette-les, là vers le Sud ; — Comme l'un embellit l'autre ; — Comme ils s'élèvent sur le flanc méridional, — Voilant à la montagne la mer tempétueuse ! — Chacun d'eux prête aux autres sa beauté ».

Cette petite ode ne manque ni de couleur ni de sentiment esthétique. Une fois de plus, nous prenons en défaut les critiques littéraires, qui s'accordent généralement à considérer le goût esthétique des beautés de la nature, comme tard venu et spécial aux races très développées.

Mais, sans être étrangers à la poésie lyrique, les Esquimaux cultivent surtout le récit, la légende chantée, composition moins individuelle et par suite plus propre à iutéresser leure compagnons. Les Esquimaux hyperboréens vivent encoi*e en régime communautaire ; dans chacune de leurs hordes, la solidarité des membres du petit groupe est des plus étroites; il est donc presque nécessaire que la personnalité de leurs poètes s'efface à l'ordinaire. Voici une de ces légendes chantées, qui font le charme des réunions d'Esquimaux durant la longue nuit de leur hiver.

l'histoire de l'ours (2).

Il y a bien des lunes, une femme se procura un ourson polaire, âgé de deux ou trois jours. Elle en désirait un depuis bien longtemps, aussi s'occupa-t-elle de celui-ci avec sollicitude, comme d'un fils. Elle le

(1) Brinton, loc. cit.

(2) Smithsonian Institution [Entology's Report by Powell, 1884-1885).

nourrissait ; elle lui préparait un lit doux et chaud à cote du sien ; elle lui parlait, comme une vm^re à son enfant. Comme elle n'avait pas de parents vivants, elle et l'ourson occupaient la maison toute entière. — Uuand il fut devenu grand, l'ourson Kounikdjoua montra qu'en l'élevant la femme n'avait pas perdu ses peines. De bonne heure il se mit à chasser les veaux-marins, à pécher des saumons. Il apportait son gibier à sa mère sans y donner le moindre coup de dent et recevait seulement sa part de ses mains. Du haut d'une colline la femme guettait toujours le retour de l'ours et, quand il n'avait pas eu de chance, elle allait demander à ses voisins de la graisse pour se nourrir. De loin la femme était avertie du résultat de la chasse ; car, en cas de succès, l'ours revenait par le chemin môme qu'il avait suivi en partant. Dans le cas contraire, il prenait un chemin différent. — Devenu plus habile chasseur que les Inouit (Esquimaux), l'oure finit par exciter leur envie et, après qu'il eut rendu des services pendant de longues années, sa mort fut résolue. En apprenant cet arrêt, la vieille femme accablée de douleur, offrit sa propre vie, comme rançon de celui qui si longtemps l'avait aidée. Son offre fut durement repoussée. Quand ses ennemis furent rentrés dans leurs maisons, la femme eut une longue conversation avec son fils, alors adulte. Elle lui apprit que des hommes pervers voulaient le tuer et que le seul moyen de sauver sa vie était une fuite sans retour. En même temps elle le pria de ne pas s'éloigner tellement qu'elle ne pût le trouver et en recevoir tantôt un veau-marin, tantôt autre chose — et après avoir écouté ce que lui disait la femme, dont un ruisseau de pleurs baignait les joues ridées, l'ours plaça gentiment son énorme patte sur la tête de sa mère adoptive ; puis^ la lui passant autour du cou, il dit : « Bonne mère, Kounikdjouap se tiendra toujours à votre portée et vous servira de son mieux ». — Peu de temps après, la femme, ayant besoin d'aliments, s'avança sur la mer glacée, pour tâcher de rencontrer son fils. Elle ne tarda pas à l'apercevoir couché à côté d'un autre animal de son espèce. En bute, l'ours vint à la rencontre de la femme, qui, après lui avoir tapé familièrement sur la tête comme autrefois, lui fit part de sa détresse et le pria de lui procurer quelque aliment. L'ours retourna aloi*s sur ses pas et aussitôt la femme assista à un combat terrible entre son fils et le camarade de celui-ci. A sa grande joie, la lutte fut courte et bientôt l'ours, son fils, traîna aux pieds de sa mère le cadavre de l'autre ours. Sans perdre un moment, la femme dépouilla l'ours mort, préleva pour son fils de larges tranches de graisse et lui dit que bientôt elle reviendrait chercher la viande ; car pour le moment il lui était impossible de l'emporter chez elle. Elle ajouta qu'en cas de besoin, elle viendrait réclamer son assistance. Les choses continuèrent de ce train pendant très, très longtemps. L'ours

fidèle ne cessa jamais de servir sia mère et d'en être chéri, comme il l'avait été durant son jeune kge. »

Dans des petites sociétés communistes, comme; cefles des Esquimaux, un conte de ce genre doit avoir du succès. En effet, il glorifie la reconnaissance, vertu sociale par excellence, et, de plus, il est anonyme. L'auteur s'efface , fait totalement abstraction de sa personne, comme cela doit être dans un clan extrêmement solidaire, où tout est à tous.

Au total, la littérature des Esquimaux ne fait pas trop mauvaise figure à côté des autres littératures primitives. Elle assimile ranimai à Thomme, comme le veut partout la logique sauvage ; mais elle est à la fois, gaie, pacifique, morale ; le sentiment du beau dans la nature ne lui est pas étranger. Enfin, pour nous, elle prouve le néant des théories, qui font des œuvres littéraires le simple résultat, le reflet du milieu, du climat. — Nous Favons déjà vu; nous le verrons encore, c'est du milieu social et non du milieu physique que la littérature est fille et l'organisation sociale a sur la pensée humaine beaucoup plus d'influence que la pluie et le beau temps.

L'Esquimau nous représente l'homme de race jaune dans son état de sauvagerie native. Les autres populations mongoles ou mongoloïdes, qui, pour la plupart nomades encore, occupent la majeure partie de TAsic septentrionale, ont passé de l'état sauvage à l'état barbai*e, mais en subissant de puissantes influences qui ont profondément altéré leurs coutumes el leur manière de penser. La Mandchouric n'est plus aujourd'hui qu'une annexe de la Chine, conquise pourtant par elle. Celle-ci a presque aboli la langue des Mandchous, leur a donné une écriture et en même temps imposé sa littérature (i). Mais ce qui a surtout faussé l'évolution normale de l'esprit chez les

(1) Hue, Voy, en TartariCy I, 152.

Mongols, c'est la conversion au bouddhisme lamaïque de la plupart de leurs hordes et tribus de Test et du nord. Au sudouest, chez les Turcomans, par exemple, c'est la religion de Mahomet, qui s'est assujetti les Mongols nomades.

De ces toutes puissantes perturbations est résultée chez la plupart des populations mongoliques encore barbares, Tadoption de littératures d'emprunt, originaires de la Chine, de rinde, des rovaumes musulmans de TAsie. Les Mandchous ont accepté une littérature chinoise ; les Kalmouks, une littérature hindoue, trop souvent bouddhique et mystique (1). Les Thibétains ont subi, plus qu^ tous les autres groupes mongoliques, l'influence du bouddhisme, et en même temps de la littérature hindoue, mais surtout de la littérature religieuse. C'est même à l'Inde, que vei-s le milieu du vu" siècle, le Thibet a emprunté son écriture (2).

Attaquées par la civilisation chinoise, par le Bouddhisme et Tinfluence Hindoue, par le Mahométisme, enfin, plus récemment, par la conquête russe, les mœurs des Tartarcs orientaux ou Mantchous, celle des Tartares occidentaux, plus spécialement dénommés Mongols, et même celles des Turcomans au sud, ont subi de très profondes altérations et il n'est plus très facile de se faire une idée de leur ancienne littérature, d'ailleui"s insuffisamment étudiée. Pourtant certaines coutumes conservées en dépit de tout, certains goûts esthétiques persistant obstinément, rappellent un passé vierge encore d'influences étrangères.

La musique des Mongols, la musique cléricale, la musique des lamas, se sert d'instruments spéciaux, employés seulement dans les cérémonies religieuses ; ce sont d'énormes trompettes de six pieds de long, des flûtes longues d'une aune, des gongs ^ des cymbales (3) ; mais les Kirghises ont encore des flûtes en

ilj A. Rémusat, Recherches sur les langues tartares ^ 1, 225-226.

ri) Hue, Voy. en Tartarie, U, 343.

':3) Turner, Ambassade au Tibet, I, 81-S2.

roseau ou en bois, à trois ou quatre trous. Enfin, l'instrument le plus répandu, l'instrument national, est le dombou/% sorte de violon ou la di'itara des Turcomans, qui a seulement deux cordes (1).

Chez les Mongols en général, le régime du clan, encore en vigueur sous sa forme républicaine chez les Turcomans, a persisté ailleure, en tout ce qui ne gênait pas le pouvoir des princes ou souverains. 11 est donc vraisemblable que, dans la Mongolie primitive, native, l'esthétique littéraire avait revêtu la forme habituelle dans les clans communautaires et particulièrement celle de l'opéra-ballet. Mais aujourd'hui ce divertissement n'est plus guère en usage que chez les Thibétains où l'on joue encore des pantomimes dansées avec accompagnement de cymbales (2).

Ce qui a beaucoup mieux persisté, surtout chez les Mongols nomades, c'est l'amour de la poésie lyrique et héroïque. Les poésies sont chantées avec accompagnement de dombour, de dlïtara ou de flûte, par des artistes professionnels, des bardes ou troubadours, qui exercent leur art parfois chez les princes et les nobles, souvent dans les iourtes^ toujours dans les fêtes. Ces trouvères tartares vont de tente en tente, chez les nomades ; de village en village, au Thibet. Partout on leur fait accueil, et on ne les laisse jamais partir sans les munir de provisions de voyage : de fromages, d'outrés pleines de vin, de feuilles de thé, etc. (3). De préférence, les toulhohs tartares chantent les hauts faits des héros ou les grands événements historiques, dont les populations mongoles ont gardé le souvenir. Souvent ils entremêlent les chants de récits simplement parlés, mais débités avec une grande animation. L'auditoire, très impressionnable, partage toujours la passion du chanteur et une vive émotion se peint sur tous les visages (4). Parfois

(1) Vambéry, Voyage d un faux derviche^ 293. (2 Dubcux, Tartarie, 272. — Hue, loc. cit. M, 379. (3 Hue, loc. cit., I, 92.

(4; Hue, loc. cit., I, 89.

LA LITTÉRATURE DES MONGOLS ET DES T ART ARES. l7t

cette émotion ne peut plus être contenue ; les auditeurs, dont lorganisation est encore primitive, poussent de profonds gémissements, jettent leurs bonnets en Tair, etc. (i). Ce sont de préférence les exploits de Gengis-khan ou de Timour-leng, qui alimentent cette poésie héroïque. Souvent le chanteur se lamente sur la disparition de ces héros : « Où est-il notre Gengiskhan, menaçant et intrépide ? Ses hauts faits retentissent en chants mélancoliques au milieu des rochers et sur les rives verdoyantes, etc. » (2). Voici une de ces odes tartares, qui suffit pour donner une idée de ce genre d«î poésie.

« Quand le divin Tiinour habitait sous nos tentes, la nation mongole était redoutable et guerrière ; ses mouvements faisaient pencher la terre: d'un regard elle gla(;ait d'effroi les dix mille peuples, que le soleil éclairt' •>. — u 0 divin Timour, ta grande àme re naîtra- t-elle bien- U)i ? Reviens. Reviens. Nous t'attendons, o Timour ! »

M Nous vivons dans nos vastes prairies, tranquilles et doux comme des agneaux ; cependant notre cœur bouillonne ; il est encore plein de feu. Sans cesse nous poursuit le souvenir des glorieux temps de Timour. Où est-il, le chef, qui doit se mettre à notre tète et nous rendre nos guerriers ? » — «0 divin Timour, ta grande àme renaîtra-t-elle bientôt ? Reviens. Reviens. Nous t'attendons, ô Timour ! »

•• Le jeune Mongol a le bras assez vigoureux pour dompter l'étalon sauvage. 11 sait découvrir au loin sur les herbes, les traces du chameau errant.... Hélas î II n'a plus de force pour bander l'arc de ses ancêtres ; ses yeux ne peuvent apercevoir les ruses de l'ennemi. » — « 0 divin Timour, ta grande âme reviendra-t-elle bientôt ? Reviens. Reviens. Nous t'attendons, ô Timour. »

« Nous avons vu, sur la colline sainte, flotter la rouge écharpe du lama et l'espérance a fleuri dans nos tentes... Dis-nous, ô lama, quand la prière est sur tes levées, Hormoustha te dévoile-t-il quelque chose des existences futures ? » — <( 0 divin Timour, ta grande âme renaîtrat-elle bientôt ? Reviens. Reviens. Nous t'attendons, ô Timour.

<* Aux pieds du divin Timour nous avons brûlé les bois odorant. Le front courbé vers la terre, nous lui avons offert la verte feuille du thé et les laitages de nos troupeaux.... Nous sommes prêts; les Mongols sont debout, ô Timour I... Et toi, lama, fais descendre le bonheur sur

1) Vambéry, /oc. cit. y 293.

2) Publié par Timkowaki.

Évolution littéraire, 12

nos flèches et sur nos lances » — « ô divin Tiinour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt? Reviens. Reviens. Nous t'attendons, ô Timour {i).

Dans nos poèmes d'Occident, quand on invoque les mânes des héros, quand on exprime le désir de les voir renaîti^e, ce sont là pures figures de rhétorique. Chez les Mongols lamaïstes, il en est tout autrement, puisque, d'après les dogmes fondamentaux du Bouddhisme, la transmigration perpétuelle, la réincarnation, ascendante ou descendante suivant les mérites, constituent la loi de tous les êtres vivants. En aspirant, dans leurs odes, à voir revivre Gengis-khan ou Timour-leng, les bardes Tartares expriment donc une idée, qui, pour leurs auditeurs, est extrêmement simple, des plus réalisables, et par suite très propre à les émouvoir. En outre, les trouvères mongols ont toujours puisé leur savoir dans les lamaseries, seuls endroits de leur pays où s'enseignent tant bien que mal les arts, les sciences, même l'industrie, et leur éducation influe nécessairement sur leur poésie ! (2).

Les petites pièces, les poésies qu'en Occident nous appelons fugitives, sont les seules qui puissent échapper à l'influence lamaïque. Ordinairement elles se bornent à chanter la beauté des chevaux et celle des femmes ; parfois en associant dans une même admiration les coursiers et les belles :

« Coursier alezan à la démarche lière, loi, qui joins à la beauté du poil une taille superbe; quand tu folâtres gaiement dans le troupeau, combien la présence des tiens ne t'embellit-elle pas ? Mais cette jeune beauté jetée par le sort sur une terre étrangère languit loin de sa patrie. »

Un autre chant commence ainsi : « A qui appartient ce coursier bai-brun, qui court si rapidement? Que cherche-t-il des yeux, ce joyeux brave qui passe devant les ion ries blanches? Son cœur sait bien quelle est celle qui y demeure, etc. » (3).

i Hue, loc. cit , I, 8().

'2 Hue, ioc. cit., I, 94.

(3; Publié par Timkowski.

Ces faciles poésies sont souvent improvisées, surtout chez les Kirghises, qui les chantent soit en chœurs alternés d'hommes et de femmes, soit en duos exécutés aussi par un chanteur et une chanteuse. Ces chansons ne prétendent pas à la haute poésie et ceux qui les composent ne savent ni lire ni écrire. Le plus souvent elles ne contiennent que des banalités, des lieux communs. Il en est pourtant de gracieuses, par exemple la suivante, composée par des Kirghises mahométans :

«' Vois-lu cette neige ? — Eh bien î Le corps de ma bien aimée est plus blanc. — Vois-lu couler sur la neige le sang de cette brebis égorgée 1 Kh bien î Ses joues sont plus vermeilles. — Passe cette montagne et lu verras un tronc d'arbre brûlé — Eh bien ! Ses cheveux sont plus noirs. — Chez le sultan, il y a des Mollahs qui écrivent. — Eh bien ! Ses sourcils sont plus noirs que leur encre. — Vois-tu ces charbons enflammés? — Ses yeux brillent d'un éclat plus vif encore » (i).

Pourtant les poètes de profession, les bardes tartarcs, composent parfois des poèmes de longue haleine, dans le genre héroïque et fantastique. Ce sont de prodigieuses histoires remplies d'enchantements, de combats, de renaissances, d'interventions célestes, etc., etc. — Enfin, à côté des poëmes, il existe une littérature en prose, qui consiste surtout en contes merveilleux. Ces récits ne se disent point simplement, tranquillement, du ton ordinaire, comme il arriverait chez nous. Les conteurs s'efforcent d'embellir le sujet par des expressions poétiques, des comparaisons relevées; enfin, pour donner à leur parole plus de force et de relief, ils recourent aux procédés du langage primitif, à des gestes expressifs, à la mimique, même aux cris, aux imitations de chants d'animaux, à ce que j'ai appelé le langage interjeciionnel (2).

En dehors de cette littérature presque uniquement folklorique, les Tartares et Mongols n'ont que des livres reUgieux,

■ i] Meyendorf, Voyage dOrembourg à Boukharay 45. (2 Dubeux, TartariCy 140.

ceux qu on étudie dans les lamaseries et qui proviennent du Thibet. Quelques ouvrages traduits, originaires de la Chine, de rinde, de la Perse, et pour la plupart sans valeur et sans influence, complètent cette pauvre littérature.

Au total, Testhétique littéraire des Tartarcs et des Mongols est peu développée et peu intéressante. Si je m'y suis arrêté un moment, c'est d'abord pour être complet et puis pour noter les traits qui lui sont communs avec les autres races sauvages ou barbares. Mais, si cette littérature est demeurée si inférieure^ c'est sûrement parce que l'invasion du Lamaïsme et de son monacbisme ont arrêté court l'évolution naturelle des esprits, en immobilisant et paralysant dans les ordres monastiques la fleur de la jeunesse mongole et en faisant perdre à la race tout entière l'habitude de parler librement.

Nous trouverons plus de variété, plus de couleur aussi, dans la littérature de l'hido-Chinç, que nous allons maintenant examiner, quoique, là encore, une puissante influence étrangère, celle de la Chine et de sa vieille civilisation, ait dominé tout le mouvement intellectuel de la population, moi*alement très inférieure à celle du Céleste-Empire.

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