III. — Les Langues primitives
C'est spécialement par le langage articulé que l'homme s'élève au-dessus de l'animal et s'en est énormément différencié : aussi, avant l'apparition et la diffusion de la doctrine évolutive, on s'accordait généralement à considérer la parole humaine comme une faculté surnaturelle, un don divin. Depuis lors on a surabondamment démontré que le langage articulé est sorti du cri animal. En effet toute impression cérébrale un peu troublante, toute excitation forte peuvent se réfléchir sur tels ou tels nerfs moteurs. Or, le cri n'est qu'une action réflexe de ce genre ; c'est un geste automatique des organes vocaux, spécialement du larynx. Ces gestes lai^ngés varient avec le genre et la force de l'incitation, d'où les nuances infinies, les modulations si expressives du cri.
A. ce fonds le plus primitif du langage articulé se sont ajoutées de très bonne heure des onomatopées imitatives. Avec plus ou moins de conscience, l'homme primitif, Vhomo alalus, s'est essayé à reproduire certains des bruits qui frappaient son oreille, les plus fréquents ou les plus intéressants pour lui. Mais l'imitation a varié suivant la race ; car chaque type humfûn avait une impressionnabilité auditive qui lui était propre. Dans nos langues complexes, l'intonation, l'accent, le timbre des mots sont des restes de cet état primitif du langage. Ces modulations de la voix jouent aujourd'hui encore un rôle expressif des plus importants; elles complètent la parole, lui donnent de la couleur et parfois sa véritable valeur.
Si le langage articulé a graduellement remplacé le cri, ce grand progrès est résulté de la vie en société, des sympathies et antipathies, surtout de la nécessité de s'entendre pour combiner les efforts individuels de tous les membres d'une horde ou d'un clan. Pour qu'un langage se crée, la vie sociale est Absolument nécessaire et une vie active avec tous les accidents, les conflits, les aventures de la liberté. On connaît la légende des deux enfants, que, suivant Hérodote, le pharaon Psammétique fit élever à l'écart et en silence. Cette légende prétend, que ces enfants finirent par prononcer spontanément un mot phrygien, d'où le roi conclut que la langue phrygienne était la plus ancienne des langues. En ce dernier point, la légende est sûrement fausse. Les enfants ne parlent qu'à la condition d'entendre, comme le prouve bien l'exemple de nos sourds-muets, muets uniquement parce qu'ils sont sourds. Encore ne suffit-il pas pour parler que les enfants entendent ; il leur faut la liberté, la société, la communauté des efforts. En 1594, le père J. Xavier, neveu de Fr. Xavier, missionnaire aux Indes, entendit de la bouche même du sultan Akbar le récit d'une curieuse expérience analogue à celle de Psammétique. Désireux de se renseigner sur l'origine du langage, le monarque avait eu l'idée de faire élever ensemble trente enfants, mais dans un endroit confiné, sous les yeux de nourrices et de gardiens condamnés au silence sous peine de mort. A l'inverse des enfants de Psammétique, ceux-ci devinrent, comme il était naturel, des adolescents stupides et muets ayant pour tout langage quelques gestes relatifs aux besoins animaux (1 ), c'est-à-dire des êtres humains très inférieurs à notre chien, qui, depuis sa domestication, a su se créer une sorte de parole, l'aboiement, où Ton a pu distinguer une demi-douzaine de tons divers.
A peine est-il besoin de rappeler que les idiomes primitifs ont mis plus d'un jour à se distinguer du cri. Leur imperfection originelle était si grande que non seulement les modulations
(1) Le père Jouvency, Histoire de la Compagnie de Jésus, liv. XVIII, n» 14.