‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 8 sur 209 · LES LANGUES PRIMITIVES · texte numérisé non relu

LES LANGUES PRIMITIVES

vocales, mais même la mimique, le geste, leur furent longtemps des adjuvants nécessaires. A ce sujet Tétude des langues sauvages nous fournit de précieux renseignements ; elle laisse en outre préjuger ce que dut et doit être la littérature primitive. Ainsi, dans la langue des Bochimans et des Hottentots, des sons inarticulés, ce qu'on appelle des clih^ sont encore accolés aux mots comme un timbre d'origine. De plus, le vocabulaire des Bochimans est si indigent qu'il a besoin d'être complété par des gestes et n'est pas intelligible dans l'obscurité (1). Mais cette imperfection du langage n'est point spéciale aux Bochimans; diverses tribus sauvages appartenant à d'autres races sont dans le même cas, notamment celle des Arapahos, qui, pour se comprendre, ont aussi besoin de se voir (2). Nombre de tribus peaux-rouges suppléaient volontiers au langage parlé par le langage mimique et tenaient ainsi de longues conversations silencieuses. Par exemple, pour dire : « Laquelle des tribus du nord-est est la vôtre? (3) » la main gauche était élevée à la hauteur de Tœil, la paume de la main dirigée en dehors ; la main se déplaçait rapidement et plusieurs fois de suite de droite à gauche, pendant que l(»s doigts étendus montraient les étrangers. En même temps la main droite décrivait une courbe du nord à l'est.

Les idiomes primitifs les plus simples ont deux grandes imperfections : la pauvreté de leur vocabulaire et le sens mal défini de leurs mots. Les plus simples de toutes les langues, les langues monosyllabiques, qu'on ne retrouve plus guère dans leur état primitif, ne se sont sûrement copiposées à l'origine que d*un nombre extrêmement restreint de mots-gestes ; puisque, même dans nos pays civilisés, les gens tout à fait incultes n'ont encore à leur disposition qu^un modeste vocabulaire de quelques centaines de mots.

Aujourd'hui les sauvages de TAustralie, de TAmérique* de

(1) Lubbock, Orig. civil., 409.

(2) Romanes, Evolution mentale chez Vhomme^ 105.

^3; G. Mallcry, Sign language, etc. Smithsoliiaii Institution, 1S79-18S0.

l'Afrique, ont dépassé la période monosyllabique ; leurs langues sont polysynthétiques, agglutinantes et, par cela même, manquent souvent de clarté, car les formes verbales y sont compliquées, enchevêtrées; les mots sont des mots-phrases à sens très complexes ; en outre, la synonymie y est exubérante. Ces langues ont bien d'autres imperfections. Ainsi le verbe « être » manque à presque toiis les idiomes des sauvages américains (1) ; le Poul n'a ni masculin ni féminin et classe les êtres en deux catégories : ce qui appartient à l'humanité, ce qui faut partie de l'animalité, etc. (2).

L'imperfection organique des langues primitives, leur indigence verbale se compliquent encore d'une grande pénurie intellectuelle. Leur vocabulaire, d'ordinaire fort restreint, ne se compose guère que de mots désignant les objets usuels, les actes les plus simples de la vie quotidienne. Toujours ces expressions sont concrètes, par cela même imagées, colorées, et se prêtant en conséquence à une certaine poésie ; mais les termes abstraits, même les tenues généraux y font complètement défaut. — La langue des Tasmaniens était dépourvue d'adjectifs et on n'y pouvait qualifier que par comparaison ; elle avait des mots pour désigner telle ou telle espèce d'arbres, mais en manquait pour dire « arbre » en général (3). Les Australiens n'avaient pas d'expressions équivalentes à « justice, crime, faute, etc. » (4). Les termes « temps, espace, substance » font défaut dans la plupart des dialectes américains (5). Les Indiens du Brésil n'ont pas de mots pour dire « couleur, sexe, esprit ». Les Choctau peuvent dire « chêne noir, chêne blanc », mais point « chêne, arbre » en général. Les Californiens n'ont qu'un même mot pour désigner le crapaud et la grenouille, un même qualificatif pour exprimer la bonté d'un aliment et celle d'un

(1) Gallatin, Trans. Amer. Antiq. Soc, vol. II, 176.

(2) Faidhcrbe, Essai sur la langue poul.

(3) Bonwick, Daily life and origin of the Tasmanians^ 160.

(4) H. Spcucer, Principes de psychologie j 385.

(5) Robcrtson, HisL de l'Amer. ^ IV.

Page 1