C. La Poésie en Abyssinie
Après avoir donné une idée de la littérature chez les Berbères, représentants actuels de la race qui a joué le principal rôle dans la fondation de la primitive Egypte, il me reste à parler de l'esthétique littéraire chez les Ethiopiens, dont les ancêtres se sont mélangés avec les Berbères dans la vallée du Nil. Sur la littérature des antiques Ethiopiens nous ne savons rien et nous sommes même très insuffisamment renseignés sur celle des Ethiopiens actuels. Cependant on peut glaner quelques observations dans les relations de voyage en Abyssinie.
11 existe en Abyssinie un grand nombre de ménestrels ambulants. Certains dansent en chantant et s accompagnant d'un violon à deux cordes, tout en appuyant les paroles chantées par une mimique expressive et même des imitations de cris d'animaux (1). D'autres voyagent en troupe et chantent des compositions souvent improvisées en s'accompagnant du rabaha, sorte de violon monocorde (2). Ces chants sont souvent de circonstance et destinés à flatter quelque personnage important que l'on appelle « buffle, hippopotame, lion, etc. » et dont on espère tirer des cadeaux, parfois très modestes, comme un morceau d'un bœuf tué ou des rasades d'hydromel (3).
Outre les chanteurs il existe aussi en Abyssinie des chanteuses et improvisatrices de profession, qui exaltent les exploits des guerriers, par exemple, le grand nombre de phallotomies pratiquées sur le champ de batcaille à la manière des anciens Egyptiens. Voici un spécimen d(^ ces hymnes, si spéciaux :
1} Combes et Taixiisicr, Voy. en Abyssinie, t. lï, 323.
il] Ibid,, I, 174.
(3; Mid., I, 174; II, 323; 11,352.
« Sammou-Nougous, notre maître, est la terreur des Galia; les plus braves d'entre eux évitent sa rencontre : Que de veuves, parmi eux, dont les maris sont vivants ! — Il a arraché leurs dépouilles viriles. Qu'on regarde plutôt à sa porte! — Sammou-Nougous est invincible; partout la victoire le suit. Ses cris jettent l'épouvante dans les rangs ennemis et sa lance la mort ! Bientôt il va nous quitter pour aller combattre. Que ses ennemis tremblent ; ils seront terrassés, émasculés et notre prince reparaîtra parmi nous dans toute sa gloire, comme le Christ, qui ressuscita, après trois jours d'absence. » (1).
Ce petit chant bestial manque évidemment d'inspiration ; mais il est simplement destiné à caresser la vanité d'un seigneur, en faisant appel à sa générosité : ce n'est pas de la poésie sincère.
Les Abyssins, bons chrétiens, à ce qu'ils pensent, ont aussi une musique sacrée. Elle aurait été inventée par un pieu\ personnage, sur lequel le Saint-Esprit serait descendu, en prenant la forme d'un pigeon. Le céleste volatile aurait inspiré au saint trois différents modes musicaux affectés aux diverses fêtes et cérémonies. Le mode destiné aux grandes fêtes religieuses est le plus éclatant (2). — De tous ces faits il résulte qu'en Abyssinie, musique et poésie, encore intimement unies et parfois associées à la mimique, ont perdu toute spontanéité et sont asservies à la noblesse féodale et au clergé. Rien de plus ordinaire dans l'histoire des peuples.
D. L'Évolution littéraire chez les trois races
Nous venons d'étudier l'esthétique littéraire en Egypte, chez les Berbères et chez les Abyssins, mais successivement et isolément. Il nous reste à comparer ces trois modes littéraires entre eux au point de vue de l'évolution.
Dans une telle confrontation, il faut évidemment écarter toute considération chronologique et tenir compte seulement
(1) Combes et Tamisier, Voy. en Abyssinie, t. Il, .^2.
(2) lùid., t. IV, 176.
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de la diversité des états politiques. Or, ces trois formes sociales, fondées par des races entre lesquelles il nous est permis de supposer de très antiques affinités et mélanges, représentent trois stades, qui se peuvent ranger en série. Le plus primitif est le stade de la tribu républicaine, que nous trouvons chez les Kabyles. Vient ensuite l'état monarchique et féodal de TAbyssinie ; enfin la monarchie théocratique de l'Egypte, type idéal de royauté absolue, termine la série.
Mais la sociologie comparative nous a appris, que ces formes politiques sont les trois premières phases évolutives par lesquelles passent les sociétés ot par lesquelles TEgypte ancienne a aussi passé à son heure. — D'autre part, nous savons et, même à priori, le fait ne saurait se contester, qu'il existe un rapport nécessaire entre la constitution politique d'un peuple et sa littérature. Nous voilà donc en mesure de faire d'instructifs rapprochements. — En effet, de ces trois littératures, la plus vivante, la plus spontanée ou plutôt la seule spontanée, est la littérature kabyle, qui nous peint réellement l'état d'esprit des tribus berbères encore républicaines en Algérie. Sans doute cette littérature est simple, assez grossière ; mais elle ne manque ni d'élan, ni de verve.
Au contraire, en Abyssinie, nous voyons une littérature presque éteinte, parasitaire et dont l'unique fonction se ravale à flagorner les grands et les riches pour en tirer quelque aubaine. — Dans l'antique Egypte, la littérature, celle du moins à laquelle on attachait de l'importance, était une littérature entièrement confisquée par le monarque et le clergé, une littérature purement rituelle, quand elle n'était pas hiératique, une pseudo-poésie faite de fonnules routinières et ne laissant pas la moindre place à l'inspiration libre, k peine trouve-t-on, en Egypte, à côté de cette poésie de chantres et de chambellans, quelques épîtres sincères, quelques légendes populaires. Celles-ci datent de fort loin ; c'est du très vieux folklore et il est très naïf et très fruste.
Il est hors de doute, qu'avant de se momifier ainsi dans des moules officiels, avant rétablissement de la monarchie absolue, la littérature du Nil a revêtu des formes plus franches, pris une allure plus libre. Sa primitive esthétique littéraire a pu se rapprocher de celle d(»s kabyles actuels ; mais de cette littérature préhistorique l'Egypte monarchique et théocratique, la seule que nous connaissions, ne nous garde presque aucune trace.
dette évolution littéraire vaut la peine d'être constatée. Elle confirme nos inductions antérieures et montre combien Toppression monarchique et religieuse est incompatible avec un développement esthétique à la fois libre et fécond.