‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 89 sur 209 · II. — La Poésie · texte numérisé non relu

II. — La Poésie

Si maintenant nous passons de la prose à la poésie, la littérature berbère se relève. C'est qu'il ne s'agit plus ici de compositions traditionnelles, transmises de génération en génération. Les chanteui-s Kabyles choisissent toujours des sujets d'actualité, bien vivants dans la mémoire de leurs contemporains, et ils n'ont pas le moindre souci de l'histoire ; pour eux, le passé est mort (3). Beaucoup de chansons kabyles sont aussi composées par les femmes et chantées par elles sur des airs monotones pendant qu'elles tournent leur moulin à bras, etc. (4). 11 en doit être de même chez les Touareg, oii les femmes, les dames, donnent des soirées musicales, dont elles font les frais en chantant et s' accompagnant* elles-mêmes, soit avec un tambourin, soit avec une sorte de violon (rebuza) (5): mais de la poésie des Touareg, nous ne connaissons qu'un petit chant, très coloré d'ailleurs et où Ton exalte le bonheur de piller les Arabes Cha'amba. On nous y dépeint le sommeil du riche, dormant sur des tapis, le riche « dont le ventre est plein

(1; J. Rivière, loc. cit. U'aô Sliman).

,2) lOid. Lq roi et son ttls;.

(8) Haiiotcau, Poésies populaires de la Kabylie^ Vf,

i. Ibid., W.

5 Duveyricr, Toudrey du nord^ 347.

de blé cuit avec de la viande, arrosé de beurre fondu et de lait chaud, sortant du pis des chamelles »... « Nous le laverons de son bien, sans même lui laisser d*eau. — Sa femme, qui devant un mets délicat fait hen ! hen ! hen ! comme une cavale devant une mesure d'orge, ne pourra plus supporter son désespoir » (1).

Sur la poésie kabyle, nous sommes plus amplement renseignés. — Les Kabyles ont des poètes de profession, qui ordinairement sont en même temps chanteurs. Les poètes sans talent musical tiennent même boutique de chansons et les vendent à leurs confrères musicalement mieux doués (2). Comme les bardes polynésiens, les poètes kabyles sont doués d'une mémoire extraordinaire. Pendant un jour entier ils peuvent dire des vei's sans discontinuer et sans se répéter (3). Dans ces poésies kabyles, ce qui importe, c'est la forme plus que le fond ; ce sont la coupe du vers, la rime ou l'assonance, tel ou tel heureux rapprochement de mots (4).

Les bardes kabvles sont de deux sortes : les uns sont serieux et les autres sont légers. Les premiers suivent sans doute la tradition des poètes d'autrefois, des poètes de clan ; ils chantent des sujets généraux, soit les louanges de Dieu, soit les hauts faits des guerriers, soit les luttes de leur tribu, la gloire ou les malheurs de la patrie kabyle. Leurs chants sont lyriques et se bornent à indiquer, à rappeler en gros les faits. Les villages, les tribus comblent ces poètes de cadeaux, les entretiennent : Ils siègent dans les conseils. En chantant, ils s'accompagnent eux-mêmes, mais seulement avec le tambour de basque, instrument à la fois kabyle et égyptien. — Les autres poètes sont des baladins légers, licencieux. Ils voyagent en troupe, chantent et même dansent en s'accompa-

(i) Duveyrier, loc. cit., 451.

(2) Hanoteau^ loc. cit., IV.

(3) Hanoteau, loc. cit., V.

(4) I6?d., ru.

gnant du tambour et du hautbois. Ce sont eux qui égaient les fêtes de famille, les mariages, les circoncisions, la naissance d'un fils. Leurs chansons très libres provoquent souvent auK danses lascives. Ils sont méprisés et forment une classe exclue des affaires publiques (1).

Les compositions de ces deux ordres de poète sont nombreuses ; sans cesse elles naissent ; sans cesse elles s'oublient et se succèdent. A vrai dh*e, les poètes kabyles remplissent à peu près la fonction de la presse dans nos pays civilisés. — Voici quelques échantillons de la poésie kabyle de genre noble :

LA PRISE d' ALGER (2)

« Les forts, qui entourent Alger, comme des Etoiles, — sont veufs de leurs maîtres ; — les baptisés y sont entrés. — C'est la religion du chrétien, qui est triomphante. — 0 mes yeux, pleurez des larmes de sang; pleurez encore!* — «Je suis émerveillé de la fragilité des choses de ce monde ; — tout est bouleversé ; — vous avez vu, ô mortels, les prodiges ! — Les mers nous ont apporté ces pourceaux, qui fouillent les rivières, w — Ce sont des bêtes de somme sans croupières; — leur dos est chargé ; — leur chevelure inculte est enfermée dans un boisseau. — Ils parlent un baragouin inintelligible. — Vous ne comprenez rien à leurs paroles. » — « Ils traînent avec eux des canons — et ils savent s'en servir, les impies ! — Quand ils font feu, la fuan*e forme d'épais nuages ; — ils sont chargés de mitraille, — qui tombe, comme la grêle, aux approches du printemps. — a Mon cœur s'est brisé, comme un vase d argile, — au bruit de cette voix tonnante ; je l'ai entendu se retourner dans ma poitrine. — Je me suis enfui, comme on bo^uf pris de vertige, -— sans penser à autre chose qu'à me sauver de la maison. » — « Heureux celui qui repose sous le sable ! — les nouvelles de ce monde n'arrivent pas jusqu'à liM ; — au moins il dort en paix. — Nous, comme des bêtes de somme, — nous mangeons l'herbe qui pousse sur les fumiers. »

La place me manque pour faire de longues citations ; mais cette poésie kabyle est d'ordinaire très colorée et très vivante ;

(1) Hanoteau, loc. cit. y VH, IX.

(2) A. Hanoteau, loc, cit., 1, etc.

les locutions pittoresques y abondent. Ainsi dans les lamentations, on dit que : « L'Islam n'est plus qu'une femme » ; que les kabyles ont maintenant « la lâcheté juive » ; que la religion chrétienne n'est qu'une •« religion de cuivre », etc., etc. Ce ne sont que métaphores et comparaisons pittoresques. — Les poètes kabyles ont aussi une haute idée de leur mérite. c< Lorsque mon imagination s'emplit, dit l'un deux, elle est plus vaste que la mer, sur laquelle se dresse la vague mugissante » (1).

Voici maintenant une curieuse petite chanson, à la fois sérieuse et comique, où Ton proteste contre les progrès de la langue fi*ançaise :

« Le jour, où nous fut révélé a bonsoir », — nous avons reçu un coup sur la mâchoire, — nous avons été rassasiés de prison à clef. » — Le jour, où nous fut révélé «bonjour», nous avons reçu un coup sur le nez ; — les bénédictions ont cessé pour nous. » — « Le jour où nous (ut révélé « merci », — nous avons reçu un coup sur la gorge : — la brebis inspire plus de crainte que nous. » — « Le jour, où nous fut révélé « cochon », — un chien valut mieux que nous pour Thonneur ; — le métayer a acheté un mulet. » — « Le jour, où nous fut révélé « le frère », nous avons reçu un coup sur le genou; — nous marchons dans la honte jusqu'au poitrail. » — « Le jour où nous fut révélé € diable », nous avons reçu un coup, qui nous a rendus fous. » (2).

Les poètes légers, les poètes méprisés ne manquent pas non plus de verve ; seulement ils sont souvent brouillés avec les bienséances et le mot cru ne les effraie pas assez. Voici pourtant une chanson amoureuse, que l'on peut citer :

« Aujourdhui j'ai rencontré une jeune fille, — aux pommettes vermeilles, comme le fruit de l'arbousier. — Je l'embrassai : Elle me dit : « Grand bien te fasse ! » — toi que je chéris comme la prunelle de mes yeux! — Baise ma petite bouche à loisir; à la maison, j'ajouterai à ton bonheur. » — « Aujourd'hui j'ai rencontré une jeune fille. — Elle a ajouté à la mélancolie de mon cœur. — Je l'embrassai ; elle me dit • « Grand bien te fasse, toi que je chéris, comme la prunelle de mes

;ij Hanoteau, loc, cit.j 51.

(2; Hanoteau, loc. cit., 283,

yeux! — J'ai juré par le livre des Gheurfa, que je te ferais dormir sur mon sein. » — « Aujourd'hui j*ai rencontré une jeune fille — aux pommettes comme le fruit du grenadier, — Je Tembrassai. Elle me dit : « Grand bien te fasse, or, qui monte à la bride! — baise maintenant ma petite bouche; — quand tombera la nuit, — tu baiseras mon sein.» — « Aujourd'hui j'ai rencontré une jeune fille -- à la peau blanche, comme l'alun. — Je l'embrassai. Elle me dit : » Grand bien te fasse ! » — louis d'or précieux et recherché, — baise maintenant ma petite bouche, — à l'heure du plaisir, tu baiseras mon sein, etc. (1).

A en juger par leurs chansons, les kabyles ne voient dans Tamour que le côté sensuel. Jamais la note sentimentale, qui n'est pas étrangère à des races beaucoup plus sauvages, ne résonne dans les poésies kabyles. Volupté ou raillerie, les chanteurs ne songent pas à autre chose. Quand on ne vante pas la beauté de Tamante, on se moque soit des maris, soit des épouses. Une chanson, spécialement à l'usage des femmes, énumère complaisamment tous les défauts d'un mari odieux :

(c Je commencerai mes chansons en invoquant le nom de Dieu : — toi, qui as l'esprit éveillé, écoute-moi ! — 0 ma tendre m*>re ! — Hélasî J'ai épousé un homme sans virilité. Sa figure est, comme le coucher du soleil, — quand vient l'heure du souper, etc. etc. » (2).

Au contraire, dans une autre chanson, tous les couplets annoncent à une femme, que son mari va lui adjoindre une rivale :

« Nous te le jurerons, si tu veux, par Thakerfout! — ton mari veut prendre une femme — au beau ventre. — Elle, il la gardera à la maison; — toi, tu travailleras la laine. — Lève le pied, — trémousse le derrière. >» — « Nous te le jurerons, si tu veux, — par ton aiguille ! — ton mari veut prendre femme; — il amènera une fiancée ; — elle, il la gardera à la maison ; — toi, tu seras comme la chienne. — Lève le pied ! — Trémousse le derrière. » (3).

Au demeurant, toute cette litérature kabyle est fort simple

(1) Hanotcau, loc. cit., 317, etc.

(2) Ibid., 397.

(3) Ibid., 405.

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