CHAPITRE XIII
Dans mon précédent chapitre, ce que j'ai dit de la classification et de la phylogénie des langues peut avoir conduit le lecteur à trouver que le philologue témoigne d’une extraordinaire diversité d'opinion à l'égard de certains des premiers principes de sa science. Il me sera donc permis de commencer le présent chapitre, en rappelant au lecteur que je me suis jusqu'ici plus occupé des divergences que des concordances d'opinion. Si l’on prend une vue d'ensemble des progrès de la philologie depuis que celle-ci est devenue une science, — ceci ne remonte guère au delà de notre propre génération — on doit, ce me semble, être beaucoup plus impressionné par la somine de la certitude obtenue que par la somme des incertitudes encore existantes. El d’ailleurs, ces dernières sont plu t dues à un retard dans les études qu'à des divergences d'in: rprétation. Quand on en saura plus sur la structure et les relations mutuelles des langues polysynthétiques, il est probable qu’on se mettra mieux d'accord sur la relation de leur type commun avec les langues isolantes d'un côté, et les langues agglutinantes de l’autre. Quoi qu'il en soit, même en la situation actuelle, je crois que nous avons plus de raisons d’être surpris de la certitude qui s'attache déjà au principes philologiques, que de l'incertitude qui se présente parfois, quand il s’agit de leurs applications aux branches, relativement peu étudiées, du développement linguistique.
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débattues au point de /ue purement philologique, elles n'ont point une grande importance pour l’évolutionniste, comme je l'a déjà fait remarquer, En effet, tant que tous accordent que tous les groupes de langage ont été les produits d'un développement griduel, il importe relativement peu que ces groupes soient apparen-
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Ayant dit tout ce qui me semble nécessaire sur la question des types du langage, je veux maintenant étudier les connaissances que nous possédons au sujet des racines du langage,
Tout d'abord, considérons le nombre des racines hors desquelles les langues se sont développées, ou plutôt le nombre des éléments constituants en lesquels les recherches philologiques ont pu réduire les langues qui ont été le mieux étudiées. Natulurellement il est probable, il est même certain que le nombre réel des racines doit, dans tous les cas, être de beaucoup inférieur au nombre de celles dont les philologues peuvent actuelle-
(1) Wundt, Vorlesungen, I, 380.
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ment prouver l'existence. Le chinois se con: d'environ cinq cents mots séparé: fous mionosyilabiques. Dans la pratique, ces cinq cents mots en foni plus de mille cinq cents, grâce aux variétés d'intonation ; maïs ie squeleite tout entier de cette langu encore vivante est fait de cinq cents mots monosyllabiques. De l'avis de la plupart des philologues, nous avons ici une survivance de la phase radicale du langage, mais de l'avis de quel: ques-uns, ce sont des vestiges d érosion ou de « dégénérescence phonétique (1) ».
Cette divergence d'opinion n’a toutefois pas d'importance pour nous ; je ne la discuterai donc point, et il me suffira ici de dire qu'à cause de celle-ci, je n'emprunterai point d'exeinples de mots radicaux aux Chinois, excepté dans la mesure où les philologues de toute école sont d'accord pour m'y autoriser (2). L'hébreu contient à peu près autant de racines que le chinois, et pour Renan, il y en a cinq cents en chiffres ronds (3). Mais sans doute ce chiffre pourrait être considérablement réduit si l'on étendait suffisamment les recherches à toute la famille sémitique.
D'après M. Skeat, l'anglais se compose en entier de quatre cent soixante et une racines aryennes, combinées avec une vingtaine de constantes modifiantes (4). L'ancêtre éloigné, le sanscrit, contiendrait huit centcinquante racines, ou d'après Benfey, presque exactement le double de ce nombre (5). D'autre part Max Müller, à la suite de recherches plus récentes, déclare avoir rédoi le nombre total des racines sanscrites à cent vingt et un (6).
st superflu de donner d'autres exemples : ceux-ci suffisent en effet pour montrer que même si nous considérons les facultés d'analyse de la philologie comparée comme capables de résoudre tous les composés d'une langue en leurs éléments primitifs, l'évaluation de Pott serait probablement exagérée, quant
(1) Sayee, Introduction lo the Science of Language, NW, 13.
(2) La divergence d'opinion dont il s'agit me semble avoir pour cause des preju gés individuels à l'égard de la question qui se pose ultérieurement de savoir si, où où non, les racines aboriginelles de toutes langues ont dû être polysyllabiques. Pour ma part, et pour les raisons déjà données, rien n'indique 4 priori que Les langues primitives ont dû toutes présenter le « génie polysvuthétique »,
(3) Histoire des Langues Sémiliques, p. 138.
(4) Etymologieul Dictionary, p. 746.
(5) Voir Max Müller, Science of Thought, p. 332, (6) Id,, Zbéd,, p. 404.
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il dit qu'en moyenne les racines d'une langue sont au nombre d'un millier (4). Considérant que le chinois Sen! renferme dans iout son vocabulaire fa moitié de ce nombre de wiot:, et que lhébreu et l'anglais ont pareillement fourni chacur! esiviron cinq cents radicaux, à la suite des recherches les plus réscates, je crois que nous pouvons sans erreur réduire l'évaluati::1 générale de Pott de moitié, et peut-être serions nous plus près ue la vérité en la réduisant des trois quarts, ou plus encore. En tous cas, nous pouvons être assurés que le total des radicaux nécessaires pour alimenter la plus luxuriante des langues peut s'exprimer dans un nombre de trois chiffres, et ceci, comme nous le verrons tout à l'heure, suffit pour tous Les besoins de ma discussion ultérieure.
Nous passons maintenant de la question du nombre à celle des caractères, et nous avons à nous demander d'abord ce que sont ces racines. Sont-ce les mots primitifs des langues préhisloriques, ou sont-ce ce que Max Müller a très bien désigné sous le nom de « types phonétiques »? Ici encore, les philologues varient d'opinion. Ainsi par exemple, M. Whitney nous dit que les langues indo-européennes dérivent toutes d'une langue monosyllabique originelle, et que par conséquent « nos ancètres parlient entre eux au moyen de simples syllabes indiquant les à idées les plus importantes, mais sans qu'il y eût du tout d'indication de leurs relations (2) ». D'autre par, en obicete à cette opinion que « un pareil langage est une pure impossibilité » (3) que « il ne saurait y avoir d'espoir d'un: entente mutuelle » avec une langue qui ne comprendrait que «es ternes généraux ttisolés de ce genre, etc. (4).
Les partisans de ce point de vue représentont que les racines sont les types phonétiques et signilicateurs découverts par l'anase de la philologie comparée comme étant communs à un groupe de mots alliés (5) que « la racine est le noyau d'un groupe de mots alliés (6) », « le noyau d’une famille de mots » (7). Ou
!| Ethnologische Forschungen, VW, p. 73, 1 cite ici Varron d'après lequel les heués du latin sont au nombre d'un millier environ,
2 Language and the Study of Language, p.256.
| Sayee, Jntroduction to the Science of Language. WU, p. 4.
1) Geiger, Ursprung der Sprache, p. 16.
() Su ‘e, Loc, cil., Il, p, 6.
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su. W, Origin of Language, p. 53.
pour reprendre une comparaison déjà employée dans une autre circonstance, nous pouvons dire que la racine telle qu'elle est maintenant présentée par le philologue, est une photographie composite, ou le ponogramme d'un certain nombre de mots appartenant tous au même langage préhistorique, et possédant tous une signification très voisine.
Cette différence de doctrine n'a pas grande importance pour nous, et d’ailleurs, comme nous le verrons plus tard, la différence n’est point aussi grande qu'elle le semble au premier abord. Car la théorie des types phonétiques, elle-même, ne conteste point que tous les mots originels et inconnus, hors de la composition desquels se tirent maintenant les racines, n'aient été génétiquement alliés ensemble, et témoignent de l’étroitesse de leur parenté par une étroite similitude de son. C’est pourquoi il importe peu, au point de vue pratique, que nous considérions la racine comme étant elle-même un mot primitif qui ait été employé un peu comme le sont actuellement les monosyllabes du chinois, ou que nous la considérions comme l'expression généralisée d'un groupe de mots ayant une même origine, et étroitement alliés par leur signification. En fait, M. Max Müller, pourtant un ferme soutien de la théorie des types phonétiques, reconnaît très clairement ceci quand il dit que « si l’on peut refuser la dignité de mots à la simple racine en tant que racine, dès que celle-ci esl employée dans la prédication, elle devient un mot, qu'elle soil changée extérieurement ou non (1) ». Cette différence d'opinion des philologues n'ayant point une grande importance pour nous, je ne m'y arrêterai pas. Et, comme ceci nous permettra d'être brefs, et peut-être aussi d’être clairs, je parlerai des racines comme de mots archaïques, bien qu’en ce faisant, je n'aie poli l'intention de prétendre qu'ils soient plus que des types phonttiqnes, c'est-à-dire les éléments les plus rapprochés des mobs hors desquels ils dérivent.
Nous pouvons maintenant nous occuper de la nature des sign
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différents faits ; nous pourrions nous attendre à ce qu'elles fussent des imitations de sons naturels, à ce qu'elles fussent lexpres-
(1) Science of Thought, p. 439.
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