‹ L'évolution mentale chez l'homme [microforme]Chapitre 57 sur 67 · HE · texte numérisé non relu

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avec une pareille conclusion il se trouve naturellement dans l'impossibilité d'expliquer comment les noms ou les concepts ont pu être antérieurs l’un à l’autre : il semble que les deux aient dû naître en rrême temps, et, s'il en est ainsi, il est impossible d'expliquer la genèse naturelle de l’un ou de l’autre. Mais toute cette difficulté est purement imaginaire. Qu'on se débarrasse une fois de la conclusion évidemment illogique d’après laquelle les concepts sont nécessaires aux noms parce que les noms sont nécessaires aux concepts, et voilà la difficulté dissipée. Or j'ai montré ad nauseam qu'il y a noms et noms, des noms dénotatifs et des noms dénominatifs, des noms réceptuels el des noms conceptuels. Même si nous n'avions pas là, pour prouver la chose, le cas de l'enfant — un cas qu'avec tous mes autres adversaires il néglige et ignore dans ses relations avec le présent débat — pour des raisons générales, et principalement d'après nos observations sur les animaux inférieurs, nous aurions pu être pratiquement certains que la faculté de faire des signes doit nécessairement avoir précédé celle de penser les signes. Et que ces signes préconceptuels aient été faits par des gestes, des grimaces, des intonations ou des articulations, ou par tous ensemble, il n'importe absolument pas, en ce qui concerne leur influence sur la psychogenèse. En fait, il se trouve que nous savons que l’artifice sémiotique de l'articulation de sons vocaux pour les besoins de la dénotatior remonte assez loin dans le passé pour nous rapprocher d'une façon mesurable, au point de vue philologique, de l'origine de la dénomination, ou de la pensée conceptuelle, bien que nous ayons vu qu'il y a de bonnes raisons pour conclure qu'avant cette époque, le ton, le geste, et la grimace ont dû être beaucoup plus abondamment employés par l'homme primitif, pour faire des signes, qu'ils ne le sont actuellement par n'importe lequel des animaux inférieurs. De la sorte, en somme, à moins que l'on ne puisse montrer que ma distinction entre la dénotation et la dénomina-

concepts : car d'après les termes mèmes de cette définition, ce serait un simple truisme ; cela reviendrait simplement à dire que sans concepts il ne peut y avoir de concepts, ni «a fortiori de signes de ceux-ci. Bref, la discussion ne porte pas sur la définition des termes ; il s'agit seulement de savoir si un signe non conceptuel précède le signe conceptuel, ou non. Et c'est là la question à laquelle Max Müller ne me paraît pas avoir adéquatement répondu.

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tion est insoutenable — à moins que l’on ne puisse montrer, par exemple, que l'enfant a besoin de penser des noms en tant que tels avant d'être en état de les articuler — aucune trace de difficulté ne se présente contre la théorie de l'évolution dans le domaine de la philologie. Et, d'autre part, tous les faits particuliers aussi bien que les principes généraux révélés jusqu'ici par cette science, plaident en faveur de la conclusion d’après laquelle la dénotation préconceptuelle a posé les fondations psychologiques nécessaires pour le développement ultérieur de la dénomination conceptuelle : pour citer une fois encore la haute autorité de Geiger : « Le langage a créé la raison : avant qu'il ne fût né, l'humanité ne possédait point la raison (1). »

Et si ceci est vrai de la philologie, ce l'est assurément tout autant de la psychologie. Car «le développement du langage n’est que la copie de cette chaîne de processus qui commenca avec l'aurore de la conscience (humaine), et qui se termine par la construction de l’idée la plus abstraite (2) ». Si donc on ne peut montrer que ma distinction entre l'idéation réceptuelle et l'idéation conceptuelle ne vaut rien, je ne vois pas comment mes contradicteurs répondront au résultat de l'analyse qui précède. Et, d'autre part, s'ils refusaient de reconnaître la validité de cette distinction, ils n’auraient pas seulement à reconstruire de nouveau la psychologie : ils se placeraient dans la singulière nécessité d’avoir à répudier la distinction même sur laquelle repose toute leur argumentation. Car j'ai partout eu soin de rendre absolument certain le fait que l'idéation que j'ai nommée réceptuelle est, à tous ses degrés, identique à celle que mes adversaires reconnaissent et désignent sous le nom de non-conceptuelle, et j'ai, avec beaucoup de soin, indiqué partout que je reconnais pleinement la différence psychologique entre cet ordre d'idéation et l'idéation conceptuelle. Le seul point en litige est donc la possibilité d’un passage naturel de l’une à l'autre. C'est à eux d'en établir l'impossibilité, et jusqu'ici, ils ont échoué de manière signalée. D'autre part, je prétends maintenant avoir

(1) Ursprung der Sprache, p. 91, Voici ie texte exact : Die Sprache hat die Vernunft erscha/ffen ; vor ihr war der Mensch vernunftlos. Il est superflu de faire remarquer que le mot que j'ai rendu par l'équivalent français, raison, est

entendu dans le sens de « pensée conceptuelle ». (2) Wundt, Vor{esungen, t. 11, p. 282.

établi qu'il est probable que ce passage s’est produit autrefois dans l'histoire de la race, comme il se produit maintenant chez tout individu, et j'ai montré que cette probabilité est devenue énorme grâce aux connaissances accumulées pendant ce siècle, Ou, pour changer de métaphore, cette probabilité a d’abord été un torrent, qui gagne en force et en volume à mesure qu'il reçoit les faits et principes qui y sont déversés par suite des progrès des nombreuses sciences.

Naturellement, il est toujours aisé de refuser son adhésion à une probabilité, si forte soit-elle. « Ma foi, peut-on dire, ne peut être séduite: elle veut être contrainte par la violence. » IlLest permis à un homme de tirer vanité de ses exigences en pareille matière, et dans les œuvres destinées au grand public nous voyons que l'on considère souvent comme sous-entendu que nulle doctrine scientifique ne peut être regardée comme scientifique tant qu'elle n'a pas été démontrée. Mais dans la science commé en d’autres matières, la foi doit être proportionnelle à l'évidence, et bien que, pour cette raison même, nous devions toujours nous efforcer d'obtenir une démonstration meilleure, il ne faut ‘point confondre la réserve scientifique de cet ordre avec l’exaction purement ignorante d’une démonstration impossible. Pour démontrer présentementle passage de l'idéation nonconceptuelle à l'idéation conceptuelle dans la race, telle qu'il est chaque jour démontré chez l'individu, il faudrait une condition impossible, il faudrait que la pensée conceptuelle eût été observée dans son origine. Il serait donc « priori absurde d’exiger une preuve de ce passage dans la race. Mais si, comme le dit l’évêque Butler, la « probabilité est le guide même de la vie », elle est tout autant le guide de la science, et ici, à mon avis, no:s sommes en présence d’une probabilité à tel point irrésistible que lui refuser la conviction serait un signe, non de prudence scientifique, mais d'incapacité scientifique. Car si comme je le suppose, nous acceptons déjà la théorie de l'évolution comme pouvant s'adapter à toute l'étendue du règne organique, il me paraît que nous avons des raisons positivement meilleures, pour l’accepter en tant que s'appliquant au règne mental. En d'autres termes, revenant sur tout ce qui a été dit jusqu'ici, je ne puis m'empêcher de sentir qu’à l'heure présente,

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il y a de meilleures preuves de passage psychologique de l'animal à l’homme, qu'il n’y en a du passage morphologique d'une forme à une autre, dans n'importe lequel des exemples encore nombreux, où les liens intermédiaires n'ont point été conservés jusqu'à nous. Ainsi, par exemple, à mon avis, un évolutioniste de nos jours, qui cherche à faire de l'esprit humain une exception au principe autrement uniforme de la continuité génétirue, se trouve en présence d'une difficulté encore plus grande que s'il prétendait que pareille exception devrait être faite pour l'organisme vermiforme du Balanoglossus.

Si cette comparaison semblait trahir de ma part quelque évaluation trop haute du degré de persuasion inhérent aux preuves jusqu'ici présentées, je rappellerais, et c'est là-dessus que je termine, que mon argument n'est point achevé. Jusqu'ici je me suis presque totalement abstenu de parler de la condition mentale des sauvages. Je n'ai point touché à cette importante partie de mon sujet parce que je la réserve pour l'ouvrage qui fera suite à celui-ci. Mais quand nous quitterons le substratum de principes psychologiques dont nous nous somimes occupés jusqu'ici, pour en venir au champ plus étendu des recherches anthropologiques en général, rous trouverons beaucoup de preuves additionnelles, de nature plus concrète, qui, presque toutes, tendent uniformément à appuyer les conclusions déjà établies. Cette corroboration est en réalité, à mon avis, superflue ; jene m'en servirai donc pas à ce propos. Néanmoins, en retraçant les principes de l'évolution mentale, depuis les niveaux les plus inférieurs actuellement occupés par l'homme existant, nous verrons qu'une vive lumière est incidemment projetée sur l'intelligence certainement plus primitive encore de l'homme préhistorique. Nous verrons de la sorte que nous sommes, par des phases qui se lient entre elles, amenés jusqu'à une phase d'idéation encore humaine, qui établit un contact presque douloureux, tant il est étroit, entre nous et les singes supérieurs. C'est, il faut le reconnaître, un côté de la question générale que mes adversaires sont enclins à ignorer, de même qu'ils ignorent la ligne parallèle, la psychogenèse de l'enfant. Et naturellement, ignorant de la sorte le sauvage et l'enfant, et établissant le contraste directement entre la psychologie développée de l'homme

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