‹ L'évolution mentale chez l'homme [microforme]Chapitre 56 sur 67 · RE TE · texte numérisé non relu

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avons déjà vu que toute la distinction entre l’homme et la bête réside dans la présence ou l'absence de la pensée conceptuelle, qui dépend à son tour de la présence ou l'absence de la conscience. Il nous a donc fallu, tout au long du cours de cet ouvrage, rechercher s'il y a ici une différence de nature ou de degré, d'origine ou de développement. Chez l'individu, il est certain qu'il y a une différence de degré ou de développement, et j'ai précédemment montré que dans ce cas la phase de développement en question se marque par une modification dans la phraséologie, par l'abandon des termes objectifs pour l'adoption des termes subjectifs quand celui qui parle parle de lui-même. Je montrai alors que dans le fait qui était devant nous, nous trouvions une preuve exactement identique : de même que la psychologie nous révèle « la transition chez l'individu », la philologie marque la « transition dans la race ».

Dans le résumé qui précède du volume que voici, je n'ai voulu donner qu'une esquisse des grands traits. Encore estil si court que je me demande s’il ne nuit pas à l'argument plus qu'il ne lui profite. Toutefois, d'une façon générale, je crois avoir montré avec évidence deux faits à tout esprit impartial. Tout d'abord les ennemis de l’évolution ont évidemment échoué en ne remplissant point leur onus probandi ; ils n'ont pas pu prouver que l'intelligence humaine constitue une grande et unique exception à la loi autrement uniforme de l’évolution. En second lieu, cette dernière allégation est non seulement extrêmement improbable « priori, et on ne peut en donner des preuves a posteriori, mais tous les témoignages que l'on peut invoquer en la matière vont droit à son encontre. Le seul semblant d'argument qui puisse être invoqué en sa faveur repose sur la distinction entre l'idéation conceptuelle et l'idéation non conceptuelle. J’admets volontiers que cette distinction existe, mais je nie absolument que ce soit là une distinction de nature. Car j'ai montré que les écrivains relativement peu nombreux qui continuent à la regarder comme telle appuyent leurs arguments sur une analyse psychologique dont l'imperfection est facile à démontrer ; aucun d'eux n’a prêté la moindre attention à ce processus de psychogenèse que présente l'enfant en cours de développement ; il en est de même, à l'exception de Max Müller,

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pour leur attitude à l'égard du témoignage de la philologie. Au sujet de la psychogenèse de l'enfant, j'ai montré qu'ily a démonstration indubitable du passage graduel et ininterrompu d’un ordre d'idéation à un autre; que tant que l'intelligence de l'enfant se meut seulement dans la sphère non conceptuelle, on ne peut la distinguer par aucun trait essentiel, au point de vue psychologique, de l'intelligence des mammifères supérieurs ; que là où elle commence à revêtir les attributs de l’idéation conceptuelle, le processus dépend du développement de la véritable conscience hors des matériaux fournis par cette conscience préexistante, réceptuelle, que l'enfant partage avec les animaux inférieurs; que la condition de ce progrès dans l’évolution mentale est formée par-un développement perceptiblement progressif de ces facultés d’énonciation dénotative et connotative que l'on trouve, dans l'échelle psychologique, jusque chez les oiseaux parleurs ; que dans l'intelligence en croissance de l'enfant nous avons une complète histoire ontogénique, parallèle à l'histoire phylogénique, aussi complète que celle sur laquelle a coutume de s'appuyer l'embryologiste quand il lit l'histoire morphologique d’une espèce dans le résumé qui est fourni par le développement de l'individu ; d’où il résulte qu'ils sont sans excuse, ceux qui, acceptant ailleurs les principes évolutionistes, ont gratuitement ignoré les preuves directes de modification psychologique qui sont fournies par l'histoire du développement de chaque être humain.

D'un autre côté, en ce qui concerne le témoignage indépendant de la philologie, si nous devions nous reposer sur l'autorité seule, les hésitations et les opinions contradictoires qui ont été occasionnellement exprimées par Max Müller au sujet du point qui nous occupe, sont considérablement contrebalancées par celles de ses confrères en philologie. Mais, sans en appeler le moins du monde à l'autorité, et sans faire plus que d'accepter les faits sur lesquels tous les philologues sont d'accord, j'ai, de propos délibéré, donné à Max Müller une situation plus importante qu’à tous les autres, j'ai pleinement énoncé la nature de ses objections, et y ai fait ce que je crois être des réponses très suffisantes.

Autant que je puis comprendre les raisons pour lesquelles il

se refuse à accepter des conclusions que son propre admirable travail a matériellement contribué à établir, il me paraît qu’elles reposent sur les bases que voici. Tout d'abord, les principes de l'évolution ne sont pas compris d'une facon claire (1); en second lieu, il n'arrive point clairement et constamment à reconnaître que les racines de la langue aryenne sont évidemment loin d’être primitives (ou aboriginelles) ; ensuite il ne distingue point les idées générales des idées génériques, les idées synthétiques des idées non ana'ytiques ; en quatrième lieu, il admet gratuitement, et à tort — ceci est démontrable — que, pour dénommer, l'esprit a d'abord ie soin de concevoi.. Des différentes raisons sur lesquelles il semble baser sa divergence de vues, la dernière est peut-être la plus importante, étant donné que c’est celle sur laquelle il s'appuie le plus expressément. Mais si j'ai prouvé quoi que ce soit, j'ai établi qu'il est une faculté consi-tant à attacher des signes verbaux, ou autres, comme marques d'associations nurement réceptuelles, et que cette faculté précède invariablement Yorigine de l’énonciation conceptuelle dans le seul cas où cette origine peut être directement observée, c'està-dire dans la psychogenèse de l'enfant. D'autre part, dans le cas de l'homme préhistorique, dans la mesure où la paléontologie du langage fournit des preuves concernant cette matière, tout plaide en faveur de l’idée que, dans la race comme dans

(1) Voir en particulier, Science of Thought, chap. n et iv. Les citations qui suivent sutfiront à jnstifier mon assertion: « Si une fois un genre à été correctement reconnu en tant que tel, il me parait contradictoire d'admettre qu'il pourrait jamais donner naissance à un autre genre... Le mouton est toujours mouton; le singe est toujours singe ; l’homme est toujours homme... Ce qui me paraît être absolument irrationnel, c'est de chercher un singe fossile qui soit Le père de l'homme fossile... Pourquoi serait-ce le Pilhecanthropus bien défini et établi qui a été le père du premier homme, alors que partout ailleurs dans la nature ce qui a été une fois établi demeure tel, ou, s’il y a variation, ne varie que dans des limites définies ? » (p. 212-215)... «Si le germe de l'homme ne se développe jamais en un singe, ni le germe du singe en un homme, pourquoi le singe adulte se serait-il développé en homme ? » (p. 117)... « Voyons maintenant ce que dit Darwin lui-même à l'appui de son opinion d'après laquelle l'homme ne date point de la période qui marque je début de la vie organique sur terre, et n'a pas un ancètre à lui, comme les autres grandes familles d'êtres vivants, mais a dù attendre que les mammifères eussent atteint un haut degré de développement, et est alors entré dans le monde sous forme d'un petit de singe » (p. 160), etc., etc... Autant qu'on en peut juger par ces passages, et par d'autres de mème portée, il ne semble pas que M. Max Müller ait jamais pu entièrement comprendre la théorie de l'Évolution, même dans ses applications ‘«ux plantes et aux animaux; ce ne sont pas en effet des critiques de la théorie, ce sont des mésinterprétations de l'essence mème de celle-ci,

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l'individu, la dénotation a précédé la dénomination, comme l’antécédent, le conséquent. Je ne pense pas, même, que Max Müller lui-même pourrait se séparer de Geiger, quand celui-ci dit avec beaucoup de force dans un passage qui n'a pas été cité jusqu'ici :

« Comment se fait-il que, plus nous :etracons vers leur origine

les mots, moins ils ont de signification ? Je ne vois pas que l'on

puisse répondre <atrement qu'en expliquant la chose par le

fait que plus nous reculons, et moins ils indiquent de concep-

tualité (1). » Il ne peut non plus se refuser à admettre, avec le

même écrivain autorisé, que la « pensée conceptuelle (Begriff) peut être retracée vers un cercle qui va toujours serétrécissant, et se dirige inévitablement vers un point où il n'y a plus ni pensée ni parole» (2).

Mais si Max Müller lui-même ne peut nier ces faits, je ne puis réussir à comprendre pourquoi il se sépare des autres philologues à l'égard de l'origine des termes conceptuels. Avec eux il affirme qu'il ne peut y avoir de concepts sans mots (verbaux ou autres), et avec eux il soutient que, quand on remonte le cours du sens des mots aussi loin que le peut suivre la philologie, on arrive évidemment au point, dont parle Geiger, où tout s’efface. Et pourtant, simplement parce que le point même ne peut être réellement atteint par les recherches philologiques — parce que les mots ne peuvent rapporter l'histoire de leur propre naissance — il postule une interruption du principe de continuité au point où naissent les mots. Je ne puis m'expliquer qu'il ait pris une position aussi peu satisfaisante qu'en supposant qu'il est inconsciemment tombé dans l'erreur consistant à conclure que, parce que tout A est B, tout B est A. Voyant qu'il ne peut y avoir des concepts sans noms, i: conclut qu'il ne peut y avoir de noms sans concepts (3). Et

(1) Ursprung der Sprache, p. 84.

(2) Ursprung der Sprache, p. 119.

(3) Çe ne serait pas répondre que de dire que par « noms » il entenc désigner seulement les signes des idées ayant une vaieur conceptuelle, ou, en d’autres termes, qu'il retuse de reconnaitre la valeur d’un nom à ce que j'ai nommé un signe dénotatif, 11 s’agit ic, d'une question de nsychologie, et non de terminologie. Peu m'importent les noms par lesquels nous désignons ces différentes sortes designes ; il s'agit seulement de savoir si, oui ou non, ils diffèrent de nature, Si le terme « nom » est expressément réservé aux signes d origine conceptuelle, on ne pourrait, sur cette base de définition, raisonner, et dire qu'il ne peut y avoir de noms sans

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