‹ L'évolution mentale chez les animauxChapitre 29 sur 65 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Définition.

Je commencerai cette partie importante et étendue de mon sujet, en répétant la définition que j'ai donnée de l'instinct dans mon précédent ouvrage. On se rappellera que, pour être précis, j'ai défini le terme tnstinet ainsi qu’il suit :

« L'instinct est un acte réflexe dans lequel il y a un éiément de conscience. Ge terme est donc générique et comprend toutes les facultés de l'âme qui sont en jeu dans l’action consciente et adaptée, antérieurement à l'expérience individuelle, sans connaissance nécessaire de la relation existant ente les moyens employés et le but atteint, mais accomplie d'une faron similaire dans des circonslances similaires et fréquemment présentes, par tous les individus de la mème espèce. »

Renvoyant le lecteur au texte du chapitre (1) d’où est extraite celte citation, pour la justification de ma définition, je me bornerai ici à faire quelques remarques générales :

Il suit de la définition ci-dessus donnée de l'instinct qu'une excitation qui provoque un acte réflexe est tout au plus une sensation (2), mais une excitation qui provoque un acte instinctif est une perception. Après ce que j'ai déjà dit au chapitre IX, au sujet dela distinction entre une sensation et une perception, l’on comprendra aisément ce que j'entends dire par là. Gar si une perception diffère d’une sensation en ce qu'i, y a un élément mental dans la première, et si une action instinctive diffère d’un acte réflexe, en ce qu'elle présente un élément mental, il est aisé de voir que l'excitation fournie par une sensation est à un acte réflexe ce que l'excitation fournie par une perception est à un acte instinctif ; parce que si la sensation pouvait agir comme excitation à un acte en apparence instinctif, l'acte ne pourrait pas être ex hypothesi

(1) Intelligence des animaux, Introduction.

(2) Je dis «tout au plus », parce qu’une excitation peut être moindre qu'une sensation, en ce qu’elle peut ne jamais entrer dans le domaine de la conscience.

(d'après ma définition même) réellement instinctif; et inversement, si une perception pouvait servir d’excitation à un acte en apparence réflexe, l'acte ne saurait être (d'après ma définition) un véritable réflexe. Si donc nous convenons de limiter le terme instinctif aux processus nerveux impliquant un élément mental, il suit que cet élément est la perception et qu'il fait partie de toute excitation aboutissant à un acte instinctif.

En ce qui concerne les principes généraux de la classification, je n'ai qu’à citer encore cet autre passage tiré de mon précédent ouvrage :

« Le point le plus important à observer, tout d'abord, c'est que l'instinct implique des opérations mentales : ceci est, en effet, la seule caractéristique qui serve à distinguer les actes instinetifs des actes réflexes. Comme il a été déjà expliqué, l'acte réflexe est une adaptation neuro-musculaire non mentale, à des excitations appropriées ; l'acte instinctif est ceci avec quelque chose en plus : il y a en lui un élément mental, Sans doute, il est souvent diflicile, ou mème impossible de décider si un acte donné implique ou non un élément mental, c’est-à-dire si l'adaptation est consciente ou inconsciente; mais c’est là un point tout à fait distinei et qui n'a rien à faire avec la question consistant à définir l'instinct d'une façon telle qu’elle exclura formellement, d'ung part, l'acte réflexe, d'autre part, la raison. Comme le fait remarquer Virchow

avec beaucoup de justesse, «ilest difficile, ou impossibi® de tracer

«une ligne de démarcation entre l'acte instinelif et l'acte iefexe»,

mais on peut du moins réduire la difficulté à ne plus consister

qu'à décider si, en tel cas particulier donné, l'acte rentre dans telle ou telle catégorie : il n’y a pas de raison pour que la difiieulté vienne d'une ambiguïté quelconque des définitions mêmes.

Je m'efforce donc de tracer, aussi nettement que possible, la ligne

qui, en théorie, doit ètre regardée comme s:parant l'acte réflexe de

l'acte instinctif; celle ligne, comme je l'ai déjà dit, est constituée par la séparation des adaptations non mentales ou inconscientes des adaptations où l’on rencontre la conscience ou un élément

mental, » .

Je veux montrer maintenant, par quelques exemples choisis, ce qu'on à appelé le perfection de l'instinct, je montrerai ensuite ce qu'est l'émperfection de l'instinct ; enfin, je discuterai l'importante question de l’origine et du développement de l'instinct,

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Perfection de l'instinct.

Un instince peut être dit parfait quand il est parfaitement adapté de façon à faire face aux circonstances de la vie d'un animal auxquelles il a été destiné à faire face : si c'est un instinct, celte perfection doit se manifester comme étant indépendante de l'expérience individuelle de l'animal. Pour bien expliquer la perfection de l'instinct, nous ne saurions mieux faire que considérer l'éltonnante exactitude de certaines des adaptations complexes et si délicates exécutées par les nouveau-nés des animaux supérieurs,

Feu M. Douglas Spalding, dans ses brillantes recherches sur ce sujet, a non seulement mis hors de doute que c’est une erreur de croire « que tous les prétendus exemples d'instinet peuvent n'être rien de plus que des cas d'éducation rapide, ou d'imitalion »; il a encore montré {1) que le petit d’un oiseau ou d'un mammifère vient au monde avec une quantité et une précision de connaissances ancestrales qui sont vraiment étonnantes, Aussi, parlant de poussins qu'il fit sortir de l'œuf et qu’il encapuchonna avant que leurs yeux eussent eu l’occasion d'exécuter un acle visuel quelconque, il dit qu’en enlevant le capuchon au bout d'une période variant d’un à trois jours, les poussins « presque invariablement semblaient un peu éblouis par la lumière, demeuraient immobiles pendant plusieurs minutes, et restaient quelque temps moins actifs qu'avant l'enlèvement du capuchon. Toutefois leur conduite était absolument concluante contre la théorie que les perceptions de la distance et la direction au moyen de l'œil sont le résultat de l'expérience, ou d'associations établies au cours de chaque vie individuelle, Souvent, après deux minutes, ils suivaient de l'œil les mouvements d'insectes rampant à terre, tournant leur tête avec autant de précision qu’un volatile adulte. Au bout d'un temps vuriant de deux à quinze minutes, ils picoraient des mielles ou des insectes, montrant, non seulement qu'ils avaient

(1) La citation est empruntée à son article dans le Macmillan's Magazine (Février 1873); les citations ultérieures sont de même source. Aujourd'hui les vérités scientifiques s’assimilent si rapidement qu'en lisant cel artiele — qui a à peine dix ans de date — il semble difficile de se rendre compte que, si récemment encore, il y avait, chez les personnes capables d'émettre une opinion compétente,

une lénacité à regarder l'instinct comme ayant une origine non évolutionniste. aussi vive que celle dont témoignent les citations empruntées à cet article,

la perception instinctive de la distance, mais encore la capacité de juger de la distance, de la mesurer avec une exactitude presque infaillible. Ils n’essayaient pas d'atteindre des objets hors de leur portée, comme les enfants qui tendent les bras à la lune, et l’on peut dire qu'ils atteignaient invariablement les objets visés par eux; ils ne les manquaient jamais de plus de l'épaisseur d'un cheveu, et celà même lorsque les points visés n'étaient ni plus gros ni plus visibles que le plus petit point sur un à. L'opération de saisir un objet entre les pointes du bec en mème temps que la tête s’avance, semblait plus difficile encore. J'ai vu un poussin saisir et avaler un insecte du premier coup; le plus souvent, cependant, les poussins picoraient cinq ou six fois, soulevant une ou deux fois, avant de réussir à l’avaler, leur premier aliment. Le fait que la faculté de suivre des yeux n’est pas acquise chez les poussins, fut très clairement établi par l'expérience suivante. Un poussin, après avoir élé décapuchonné, demeura immobile et plaintif pendant six minutes : j’appuyai alors ma main sur lui durant quelques secondes. Lorsque je l'enlevai, le poussin la suivit de l'œil en avant, en arrière et tout autour de la table. Voici, par exemple, l'observation détaillée d’un cas de ce genre. Un poussin, sur lequel on avait fait des expériences relativement à l'audition, fut décapuchonné vers le troisième jour. Pendant six minutes, il demeura tranquille, regardant autour de lui et poussant de petits piaillements, après quoi il suivit, de la tête et des yeux, les mouvements d’une mouche à trente centimètres de distance ; à la dixième minute, il picora ses propres palles, puis il lança un vigoureux coup de bec à la mouch: qui était venue à portée, l’attrapa et l’avala du même coup; pendant sept minutes ensuite, il demeura tranquille, regardant autour de lui etpiaillant ; une abeille passa alors assez près de lui, il lui donna un coup de bec, et la jeta à terre, à quelque distance, très endommagée. Pendant vingt minutes, il resta à l’endroit où il avait été décapuchonné, sans essayer de faire un pas. Il fut alors placé sur le sol à portée de vue et d'ouïe d’une poule accompagnée d'une couvée de poussins de même âge que lui. Après être resté à piailler durant une minute, il se dirigea vers la poule, faisant preuve d’une perception aussi nette des qualités des choses extérieures que celle qu’il aura probablement jamais dans sa vie ultérieure, 11 n'était jamais nécessaire qu'il vint heurter sa tôle contre une pierre pour découvrir qu’il n’y avait pas de passage de ce côté. Il sautait par-dessus les plus

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petits obstacles rencontrés sur son chemin, contournait les plus gros, et vint rejoindre la poule en suivant la ligne presque la plus droite, étant donnés la nature du terrain et le degré où il lui était possible de suivre cette ligne. C'était, qu’on se le rappelle, la première fois que ce poussin marchait en s’aidant de la vue. »

Autre citation : « Une fois, un de mes petits protégés, âgé de douze jours, tandis qu'il trottait autour de moi, fit entendre le piaillement particulier au moyen duquel les poussins indiquent l'approche d’un danger. Je regardai en l'air et aperçus un milan qui planait à une grande hauteur. L'effet produit par la première audition du cri du corbeau fut également frappant. Un jeune dindon, que j'avais adopté tandis qu'il piaillait dans sa coquille encore intacte, était occupé, la dixième matinée de sa vie, à avaler un bon déjeuner qu’il prenait dans ma main, quand tout à coup le jeune milan, enfermé dans une cage, auprès de nous, fit entendre un aigu chip! chip! chip! Le pauvre dindonneau s’élança comme une flèche, vers l’autre côté de la chambre, y resta immobile et muet de frayeur, jusqu'à ce que le milan poussât un second cri, ce qui le fit courir par les portes ouvertes jusqu’au bout du corridor, où il resta pendant dix minutes, muet et accroupi dans un coin, Plusieurs fois, au cours de cette journée, il entendit les mêmes sons alarmants, et chaque fois il manifesta la même, frayeur, »

Plus loin, parlant des poussins, M. Spalding dit encore : Plusieurs fois, je les ai vus essayer de nettoyer leurs ailes, alors qu'ils n'étaient âgés que de quelques heures, en fait, aussitôt qu'ils élrient capables de tenir leur tête droite, et même lorsqu’on les empèêchait de se servir de leurs yeux.

L'art de gratter la terre pour chercher de la nourriture, qui, entre tous, pourrait s’acquérir par limitation — puisqu'une poule avec des poussins passe la moitié de son temps à gratter la terre pour eux — est néanmoins un autre exemple indiscutable d'instinct. Sans avoir la moindre occasion de voir -faire la chose, el de limiter, des poussins, conservés entièrement à l'écart de leurs semblables, commencèrent à gratter à un âge variant entre deux et six jours. Généralement l’état du sol était de nature à suggérer cet acte, mais j'ai souvent été témoin de la première tentative d'exécution, faite sur une table lisse, et consistant en une sorte de danse nerveuse, »

À ce propos, je citerai ici une intéressante observalion qui m'a

été communiquée par le docteur Allen Thomson, membre de la Société royale de Londres. Il fit éclore quelques poulets sur un tapis, et les y garda pendant plusieurs jours. Ils ne manifestèrent aucun désir de gratter, parce que l'excitation produite par le tapis sur la plante de leurs pattes était d'une nature trop nouvelle pour appeler la mise en action de l'instinct héréditaire, mais quand le docteur Thomson éparpilla un peu de sable sur le tapis et fournit de cette façon l’excitation appropriée et accoutumée, les poussins commencèrent aussitôt à gratter.

Mais revenons aux expériences de M. Spalding. 11 dit entre autres : « Comme exemple de dextérité non acquise, je puis citer le cas suivant. Je placai quatre canetons âgés d’un jour à l'air libre pour la première fois; l’un d’eux allongea presque immédiatement un coup de bec à une mouche au vol et l’attrapa. L'art délibéré d'attraper les mouches est plus intéressant toutefois à observer chez le dindonneau. Je vis le dindonneau, déjà cité, alors qu'il n'avait pas atteint l'âge d’un jour et demi, dirigeant lentement son bec dans la direction de mouches et d'autres petits insectes, sans allonger de cou. Ge faisant, sa tèle tremblait comme une main qui veut être tenue fixe par un effort volontaire. J'observai et notai ce fait, avant d'en comprendre la signification, Ce . ne fut ue plus tard que je vis que c'est une habitude invariable chez le dindon, lorsqu'il voit une mouche installée sur un objet quelconque, de se glisser vers l’insecte peu méfiant, d'un pas lent et mesuré, jusqu’à ce qu'il en soit suffisamment rapproché. Alors il avance sa tête très lentement el avec beaucoup de précision, jusqu’à ce qu'il n'en soit plus éloigné que d'un pouce environ, et au moyen d'un mouvement brusque, il s'empare de sa proie. »

M. Spalding fit plus tard des expériences analogues, avec les mêmes résultats, sur des mammifères nouveau-nés. Il vit, par exemple, que les cochons nouveau-nés cherchent à teter presque immédiatement après la naissance. Si on leséloigne à vingt pieds de leur mère, ils rampent tout droit vers elle, guidés apparemment par ses grognements. Get expérimentateur prit un jeune cochon dès sa naissance et le mit dans un sac, qu'il garda à l'obscurité pendant sept heures :il mit alors le petit cochon en dehors de l'enclos où se trouvait la mère, à une dizaine de pieds de celleci, Il alla droit vers elle, bien qu'il dût lutter pendant cinq minutes pour passer sous un barreau. Un cochon, à qui on avait bandé les yeux dès sa naissance, circulait librement, bien que

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trébuchant contre les obstacles. Quand on enleva le bandeau, le jour suivant, ilse mit « à tourner sur lui-même, comme s’il avait possédé le sens de la vue et qu'il l’eût subitement perdu. Au bout de dix minutes, on pouvait à peine le distinguer d’un cochon qui avait joui de la vue dès sa naissance. Quand on le plaçait sur une chaise, il savait que la hauteur à franchir méritait d’être considérée, il s’'agenouillait, puis sautait... Un jour, le mois dernier, après avoir caressé mon chien, je mis ma main dans un panier renfermant quatre petits chats aveugles encore, âgés de trois jours. L’odeur qui imprégnait ma main les fit félir et cracher de la façon la plus comique (1) ».

Je citerai ici une observation personnelle publiée dans un autre numéro du journal Vature :

« À propos &e ce que M. Spalding dit de la précocité de l’âge où se manifeste l’antipathie instinctive du chat pour le chien, je puis dire que, il y a quelques mois écoulés, j’essayai, avec les lapins et les furets, une expérience assez analogue à celle qu'il a faite avec des chats et des chiens. Dans une baraque, où se trouvait une lapine avec une très jeune nichée, je lâchai un furet. La lapine laissa là ses petits, etces derniers, dès qu'ils sentirent le furet, commencèrent à se mouvoir si énergiquement qu'il n'était pas douteux que la cause de cette agitation ne fût la frayeur, et non simplement l'inquiétude provenant de l’absence momentanée de leur mère (2). »

A l'égard des instincts analogues, d’origine héréditaire, chez les jeunes chats, je citerai le passage suivant, pris dans les manuscrits de M. Darwin :

« Les nombreux cas de frayeur ou de férocité innée chez les jeunes animaux, s'exerçant à l'égard d'objets particuliers, aussi bien que la perte de ces passionsindividualisées, me semblent extrèmement curieux. Que celui qui doute de l'existence de ces passions donne une souris à un jeune chat séparé tôt de sa mère, et qui n'a jamais eu occasion d’en voir une, et qu’il remarque combien le chat commence vite à grogner, les poils hérissés, d'une façon tout à fait différente de celle qu'il manifeste quand il joue ou qu'il mange un aliment ordinaire, Nous ne pouvons pas supposer que le chat possède l’image innée de lasouris gravée dans son esprit, Mais de même que lorsqu'un vieux cheval de chasse

(1) Nalbure, vol, XE, p. 507.

2) lhid,, p. 551,

hennit de joie au premier son du cor, selon toute vraisemblance, les vicilles associations l’excitent presque aussi subitement que lorsqu'un bruit soudain le fait tressaillir, de même, j'imagine, à cette différence près, que l'imagination est devenue héréditaire au lieu d'être simplement fixée par l'habitude, le petit chat tremble et est excité lorsqu'il sent une souris, sans savoir au juste pourquoi.»

Les seules autres observations de M. Spalding qu'il soit désirable de citer sont celles par lesquelles il prouve expérimentalement que les jeunes oiseaux n’ont pas besoin qu'on leur enseigne à voler, comme on le croyait ordinairement, mais qu'ils volent instinctivement. Ce fait fut prouvé en gardant de jeunes hirondelles en cage jusqu’au moment où leurs ailes furent développées, et en les laissant s'échapper ensuite. Si nous considérons les coordinations musculaires compliquées qui sont nécessaires au vol, le fait que les jeunes oiseaux peuvent voler du premier coup, dès qu'ils ont leurs ailes, constitue un autre remarquable exemple de la perfection de l'instinct. Il est vrai que, dans les circonstances ordinaires, les parents encouragent leurs petits à voler, mais les expériences montrent que cet encouragement, ce dressage, ne sont pas nécessaires pour mettre le jeune en état de pratiquer l'art de voler.

Mais c’est chez les insectes que nous observons les cas les plus remarquables. En voiri rielques exemples. Réaumur et Swanderdam affirment q ne abeille, dès que ses ailes seront déliées, butinera du rie! ci construira une cellule aussi bien que la plus vieille habitante de la ruche (1). B'innombrables insectes, qui n’ont jamais pu voir leurs parents, peuvent néanmoins accomplir parfaitement des actes instinctifs bien que ée puissen'être qu'une seule fois dans toute leur existence ; par exemple, l'ichneumon, qui dépose ses œufs dans le corps d'une larve cachée entre les écailles d’une pomme de pin, qu’elle n’a jamais vue et qu'elle sait cependant où chercher (2).

Un inseele appelé bembex porte des aliments à ses petits, qui sont enfermés dans une cellule; il a été récemment le sujet d’expériences intéressantes de M. Fabre. En voici l'analyse :

« Get insecte apporte de temps en temps de la nourriture fraiche à ses petits, et c'est une chose remarquable que la précision avec

(1) Kirby and Spencer, loc, cit., vol. IE, p. 470,

(2) lbid., 1, p. 357,

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laquelle le bembex se rappelle l'entrée de son nid bien que recovverte de sable, et, pour nos yeux, ne se distinguant par aucun signe particulier. Cependant jamais il ne se trompe, jainais il ne s'égare. D'autre part, M. Fabre a vu que s’il enlevait la terre et le couloir, mettant ainsi à nu la larve et la cellule, le bembex était parfaitement embarrassé, et ne reconnaissait même pas ses rejetons. Il semblait qu’il connâût les entrées, la chambre des jeunes, le couloir, mais non sa progéniture. Une autre expérience ingénieuse de M. Fabre fut faite avec le chalicodome. Cette espèce est enfermée dans une cellule de terre à travers laquelle le jeune, lorsqu'il est d'âge, se mange un chemin. M. Fabre a vu que s’il collait un morceau de papier sur la cellule de terre, l’insecte passais aisément au travers en le mangeant; mais, s’il enfermait la cellule dans un sac de papier, de manière qu’il y eût un espace, ne fût-il que de quelques lignes, entre la cellule et le papier, dans ce cas le papier formait une prison efficace. L'instinct de l'insecte le poussait à percer une enceinte, mais il n’avait pas assez d'esprit pour en percer deux (4). »

Mais je crois que l'exemple le plus remarquable peut-être de tous ceux que l’on peut citer dans le monde des insectes, pour montrer la perfection extraordinaire des instincts qui s’exercent le plus tôt, est sujet à être passé sous silence— en fait, autant que je le puis savair, il a été négligé — à cause de sa fréquence. Je veux parler de l'énorme quantité des instincts, qui se rapportent tous à un milieu et à des genres de vie totalernent différents, et que possèdent les insectes à métamorphoses complètes : ces instincts sont entièrement développés et prêts à s'exercer dès que l’imago sort de la phase pupa. La différence entre sa vie passée, en tout que larve, et sa vie nouvelle, sous forme d’èmago, est aussi grande que la différence entre la vie de deux animaux appartenant à des embranchements différents, et l'adaptation complète des nouveaux instincts aux exigences du nouveau genre de vie est aussi

remarquable que l'adaptation des nouveaux organes à ce genre de vie nouveau.

(1} Sir John Lubbock, Address to Entomolog. Society, 1882.

Imperfection de l'instinct.

Je citerai d'abord quelques exemples pour montrer que l’instinct n’est pas un guide infaillible vers l’action, et, pour ce faire, je choisirai des aberrations de ces instincts que nous croirions être les plus fixes, parce qu'ils sont de la plus haute importance pour le bien-être des animaux ou de leur progéniture : je veux parler des instincts de la propagation et de ceux qui se rapportent à la recherche des aliments.

La mouche à viande {Musca carnaria) dépose ses œufs dans les fleurs de la plante-charogne (Stapelia hirsuta), trompée par l'odeur qui ressemble à celle de la viande en putréfaction (1). De même on a vu la mouche des appartements déposer ses œufs dans du tabac à priser (2).

Le révérend M. Bevan et miss C. Shuttleworth m'écrivent, Chacun de son côté, qu'ils ont vu des abeilles et des guêpes faire visite à des images de fleurs sur les papiers de tenture d’appartements, et Trevillian à vu un sphinx commettre la même erreur (3).

Swainson, dans ses Zoological Illustrations, cite un cas analogue chez un animal vertébré : un perroquet d'Australie, dont la nourriture vient des fleurs de l’eucalyptus, fut aperçu tandis qu'il essayait de se nourrir de fleurs représentées sur une robe en inisnne teinte. De même, le professeur Moseley, membre de la Société royale de Londres, m'apprend qu’il a vu des insectes en quête de miel prendre pour des fleurs les mouches à saumon, vivement colorées, qu’il plante sur son chapeau pendant qu'il pêche à la ligne, et M. F.-M. Burton, écrivant à Vature (vol. XVII,

p. 162), dit qu'il a vu le Wacroglossa stellatarum prendre les fleurs

artificielles du chapeau d’une dame pour de véritables fleurs.

Chose plus curieuse encore, le naturaliste Couch a vu une abeille

prendre une actinie (7'ealia crassicornis) « à peine couverte d’une

légère couche d’eau » pour une fleur; elle se précipita vers le centre du disque,et « bien qu'elle luttât beaucoup pourse libérer, elle fut retenue jusqu’à ce qu'elle fût noyée, et alors fut avalée (4) ». Le fait auquel fait allusion M, Darwin dans l'appendice

(t) E. Darwin, Zooncmia, t. Ier, 8 16, art, 11. Aussi Kirby et Spence, (oc, cit, t, II, p. 469, qui citent le fail d’après le docteur Zinken. (2) Zinken, in Germar. Mag. der Entomol., t. Ier, part, 4, 8 189.

(3) Voir Houzeau, loc, cit,, t, Ier, p, 210, (4) Critic, 24 mars 1860,

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de ce livre, que les ouvriers bourdons cherchent à manger les œufs pondus par leur propre reine, semble constituer un cas remarquable d'instinct imparfait. Huber a vu une abeille commencer une cellule selon une mauvaise direction : les auires abeilles vinrent démolir celle-ci. On a vu des abeilles ramasser de la fleur de seigle lorsqu'elle est humide, au lieu de pollen (1). D’après Gebien, « la chasse au pollen est le côté faible des abeilles », car cet auteur remarque (p. 74) « qu’elles en font des provisions inutiles, qui vont s’accroissant chaque année ; c’est là le seul point sur lequel on puisse les accuser de manquer de prudence »,

Les notes manuscrites de M. Darwin renferment un court résumé de nombre d’observations sur les fourmis (#, rufa) emportant des peaux de pupe avec grand’peine, et avec peine inutile, à de grandes distances du nid, et même dans des arbres. Il enleva ces peaux à quelques-unes des porteuses, et les remit près du nid; les premières fourmis qui rencontrèrent ces peaux les emportèrent de nouveau, Ceci, comme le font remarquer les notes accompagnant ces observations, est un cas de « grosse erreur de l'instinct»: on peut en dire autant d’erreurs commises par les fourmis moissonneuses observées par M. Moggridge, qui aceumulaient soigneusement dans leurs greniers des galles d’une petite espèce de cynips, s'imaginant évidemment que c'étaient des noix, et

% aussi, par la même erreur, de petites perles, que Moggridge ré-

pandit dans leur champ de moisson, pour mettre leur instinct à

1 l'épreuve (2).

Chez les oiseaux, nous voyons des erreurs de l'instinct, chez le

4 coucou par exemple, lorsqu'il pond deux œufs dans le même nid,

ÿ ce qui aura pour résultatinévitable que l’un des deux jeunes oiseaux © chassera l’autre du nid. Dans la même catégorie, citons encore le

4 rhéa, qui laisse tomber ses œufs tous ensemble ; citons aussi l’er-

reur où tombent souvent de petits oiseaux, qui prennent pour un

Moiseau de proie quelque grand oiseau qui ne leur est pas connu, Met qui lui font une sorte de charivari, On pourrait encore citer Aune foule innombrable de cas où l'instinct se trompe lors de la Mconsiruclion des nids, en choisissant des matériaux impropres et 4 les emplacements défectueux.

4 Parmi les mammifères on doit regarder comme une erreur de l'instinct l'impulsion qui poussele lemming de Norwège à prendre À (1) Cottage Gardener, avril 1860, p. 48.

" (2) Harvesting Ants and Trap Door Spiders, p. 37 et seq.

Ja mer, où il meurt par millions au cours de ses migrations. Dans

les circonstances présentes, c’est une erreur de l'instinct qui

pousse les quadrupèdes de l'Afrique du Sud, cités par M. Darwin

à l’appendice, à émigrer, puisque par là ils s’exposent à être poursuivis et traqués. Le sorex, cité également par M. Darwin dans l’appendice, qui «trahit continuellement sa présence en criant lorsqu'on l'approche », en est un autre et peut-être un meilleur exemple. Les instincts des lapins à l'égard des attaques des belettes me semblent être imparfaits ou non encore formés. Comme je l'ai dit dans l’/ntelligence des animaux, le mode de capture des lapins par les beleltes en champ libre est très simple :le lapin «sautille çà et là, ja belette sautille après lui, jusqu’à ce que le premier se laisse sottement rattraper. Il semble qu'il y ait eu ici une défaillance remarquable de la sélection naturelle, qui n’a point profilé des instincts des animaux agiles ». Cette erreur de

l'instinct disparaîtrait évidemment avec le temps si les belettes |

étaient assez nombreuses, par rapport aux lapins, pour donner à la sélection naturelle l’occasion de perfectionner l'instinct de la fuite devant cet enneii particulier.

Beaucoup d'autres exemples de l'imperfection de l'instinct pourraient être cités, mais il en a été suffisamment donné pour

mettre hors de doute le seul point qui nous occupe : à savoir,

que, malgré que les instincts bien établis soient, en règle géné-!

rale, adaptés avec une précision parfaite pour faire face à certaines circonstances définies et qui se représentent souvent, l’adaptation a lieu seulement à l'égard de ces dernières, de sorte que si elles varient tant soit peu, la variation suffit pour égarer l’instinct. Il est également intéressant de noter ici une vérité qui semble être le corollaire de la précédente, savoir : que les légères variations qui se produisent dans l’organisme même, lorsque celui-ci ne se trouve pas dans son milieu naturel, sont suffisantes pour déranger le mécanisme délicat de l'instinct, lorsque l’organisme se retrouve plus tard dans le milieu qui lui est propre. Ce fait est bien connu en ce qui concerne les animaux domestiques (qui, une fois renvoyés à la vie sauvage, sont, dans les premiers temps, peu familiarisés avec elle); mais il est démontré d’une façon plus

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suffisamment étudiés, qui néanmoins m'ont conduit à cette conclusion, que non seulement les animaux apprennent, mais encore oublient — et très vite — ce qu'ils n'ont jamais expérimenté.

« En outre, il semblerail que si l’on .rouble dès leur jeune âge le cours de leur existence, on peut arriver à complètement déranger leur constitution mentale, et à provoquer ainsi des manifestations parfois totalement et inexplicablement différentes des actes qu'ils eussent accomplis si on les eùt laissés en condition normale. Je suis donc disposé à penser que les personnes qui se consacrent à l’étude de la psychologie animale devraient s’efforcer d'étudier le développement des facultés des animaux dans les circonstances les plus ordinaires possibles de leur existence. Et c'est peut-être pour n'avoir pas été toutes suffisamment sur leurs gardes que certaines de leurs expériences ont semblé de nature à faire nier la réalité à l'instinct. Sans essayer de démontrer les propositions susénoncées, on peut du moins citer un ou deux faits. Sans qu’il l'ait appris, un nouveau-né sait teter — c’est un acte réflexe, et M. Herbert Spencer décrit tout instinct comme étant un « acte réflexe composé » — mais il semble bien connu que si l’on nourrit le nouveau-né à la cuiller, sans le mettre au sein, il perd bientôt la faculté de tirer le lait. De même un poussin qui n’a entendu l'appel de la mère qu’à l’âge de huit ou dix jours, l'entend sans paraître l’entendre. Je regrette de constater que, sur ce point, mes notes ne soient pas aussi riches que je le pourrais désirer, et que j'aurais pu les avoir. J'y trouve cependant une

à note sur un poussin auquel il ne put être persuadé de retourner

auprès de sa mère qu’à l’âge de dix jours (ou étant âgé de dix

* jours?). La poule le suivait, s’efforçant de l'attirer en toute ma- + nière, le poussin la laissait là continuellement, courant vers la

maison, ou vers toute personne qu'il pouvait apercevoir. Il persista à agir ainsi, bien qu’il eût été fouaillé et chassé à coups de verges

poussins que je maintins encapuchonnés jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'âge de près de quatre jours (délai plus long que tous ceux } dont j'ai parlé jusqu'ici), j’observai quelque chose de plus curieux et d’un autre ordre d’idées. Chacun d'eux, lorsqu'il fut décapuchonné, manifesta une vive terreur à mon égard, se sauvant uans une direction opposée à la mienne lorsque je cherchais à l’appro-

une fenêtre; chacun à son tour vint battre contre les carreaux, comme un oiseau sauvage. L'un d'eux se glissa derrière quelques livres, se fourrant dans un coin, et y resta à trembler quelque temps. Nous pourrions essayer de deviner la raison de cette sauvagerie étrange etexceptionnelle ; mais le fait brut me suffit pour le moment. Quelle que pût être la signification de ce changement marqué dans leur constitution mentale — si on les eût décapuchonnés le jour précédent, ils auraient accouru vers moi, au lieu de me fuir — ce changement ne pouvait résulter de leur expérience ; il devait provenir entièrement de changements dans leur propre organisation. »

Plus tard, M. Spalding fit une expérience consistant à empêcher de jeunes canetons d'approcher l’eau pendant plusieurs jours après leur naissance; lorsqu'il les amena ensuite à une mare, ils manifestèrent autant d’aversion pour l'eau que l’eussent pu faire de jeunes poussins. (Voir Lewes, art. INsrincr, ên Problems of life and mind.)

Les changements produits dans les instincts des animaux mâles par la castration peuvent être mentionnés ici : on peut citer en particulier la tendance qui se manifeste chez les mâles à adopter l'habitude de couver, et d’autres habitudes des femelles. La citation suivante est extraite d'un article récemment publié par le docteur J.-W. Stroud, de Port-Elisabeth, qui a consacré beaucoup d'études au chaponnage.

« Il y a plus de deux mille ans, Aristote nous parle d’un coq qui remplissait ies devoirs de la poule. (ist. An., lib. IX, 42). Pline également parle des soins maternels donnés par un coq à des poussins. « Il faisait tout ce qu'il pouvait pour eux, dit-il, comme la poule qui les avait pondus, et il désapprit son cri. » (Pline, Zrans., 1, 299.) Albert le Grand a vu un fait analogue, et Elien (ist, IV, 29) parle d’un coq qui, ayant vu mourir une poule tandis qu’elle couvait, alla droit au nid, s'installa sur les œufs et fit éclore les petits. Willoughby raconte (ARay's Wal loughby's natural Iistory) : « Nous avons vu plus d'une fois, non sans plaisir et admiration, un chapon élever une couvée de poussins, gloussant après eux comme une poule, les nourrissant, les

couvrant de ses ailes avec autant de soin ct de tendresse que le font d'habitude les poules. » — « Une fois accoutumé à ce service, dit Baptiste Rosa (#agia naturalis, IV, 26), un chapon ne l'abandonnera jamais : dès qu'une couvée est élevée, on peut lui en

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confier une autre, et il sera aussi bon et attentif pour elle qu'il l'a été pour la première, et l'on peut continuer ainsi indéfiniment. » Réaumur (Art de j'arre éclore, t. I, p. 8) cite des faits analogues et témoigne en faveur de la tendance que manifestent les chapons à faire office de couveuse. » (Voir aussi Cottage Gardener, 1860 (1), p: 379.)

A ce sujet, je puis citer encore les exemples suivants que jé trouve dans les notes manuscrites de Darwin :

« Avril 1862. Nous avions un jeune chat qui tetait encore sa mère ; lorsqu'il fut Agé d’un mois, on !e transporta de X...à Y..., où il teta une autre chatte, puis à Z..., où il en teta deux autres; ceci brouilla son instinct, car il essaya à plusieurs reprises de teter trois ou quatre autres jeunes chats de son âge, ce que nul, que je sache, n'a vu faire à aucun autre jeune chat. Ainsi l'instinct inné peut être modifié par l'expérience ».

Dans son Vaturgeschichte der Säüugethiere von Paraguay (p. 201), le docteur Reugger cite le curieux exemple suivant, de troubles des instincts naturels amenés par un changement des conditions de la vie individuelle. Parlant d’une espèce de chat, indigène au Paraguay, il dit qu’il n’y a pas d'exemple connu de reproduction de cet animal pendant qu'il est en captivité, el qu’une femelle, ayant été capturée après fécondation, et gardée enfermée par M. Nozéda, mitbas, mais dévora tout de suite sa progéniture.Ce fait, qui se passa dans le pays même de l'animal, montre qu'un instinct, même aussi bien enraciné que l'instinct maternel, peut changer beaucoup dans un individu, sous l'influence de quelques mois de changement dans les conditions de l’existence. Des faits analogues sont naturellement très communs dans le cas de laies domestiques, de souris apprivoisées, et d’autres animaux exposés à l’influence de la domestication.

Il est, je pense, inutile de donner de plus nombreux exemples pour démontrer ce principe général, savoir : qu'il peut se produire un .dérangement de l’organisation de l'instinct chez un animal, quand celui-ci cesse d’être en relation normale avec son milieu. Je puis citer ici un curieux exemple du dérangement de l’organisation de l'instinct chez un animal qui, d’après les apparences, était à tous égards en relations normales avec son milieu; ce dérangement fut poussé à tel degré qu'à vrai dire on peut le regarder

(1) Ostronization, or the Caponizing of the Ostrich, 5. Breutnall, Port-lilisa= beth, 1883,

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comme un cas de folie. Bien qu'il soit peut-être pathologique, ce cas n’est pas moins valable pour montrer l’imperfection de l’instinct, la seule différence qui existe entre lui et les cas précédemment cités consistant en ce que les causes de changement sont internes au lieu d’être externes. Le cas m’a été cité par une dame qui, étant donnée la nature particulière du récit, me prie de ne pas citer son nom, mais je cite textuellement ses paroles.

« Un pigeon à queue en éventail, blanc, demeurait avec sa famille dans un colombier de la cour de l'écurie. Lui et sa femelle venaient du Sussex ; ils avaient vécu, respectés et admirés de tous, pour voir leurs arrière-petits-enfants, quand tout à coup il devint victime de la folie que je vais décrire.

«Onne remarqua aucune excentricité dans sa conduite jusqu’au

jour où il m'arriva de ramasser quelque part, dans le jardin, un cruchon à bière en grès brun comme tous les cruchons. Je le jetai dans la cour; il tomba sous le colombier. Aussitôt le pigeon de voler à terre et, à mon grand étonnement, de commencer une série de génuflexions, rendant évidemment hommage au cruchon. Il tournait et retournait autour, faisant des courbettes, s’avançant et reculant, roucoulant, et accomplissant les cérémonies les plus ridicules que j'aie jamais vu accomplir à un pigeon enamouré.… Il ne les cessa que lorsque la bouteille eut été retirée; et, ce qui prouve que cette singulière aberration de l'instinct était devenue une idée fixe, chaque fois que la bouteille fut jetée ou placée dans la cour, qu’elle fût couchée ou dressée, peu importe, le pigeon arrivait au vol avec autant d’agilité que lorsqu'on lui jetait ses pois pour diner, et continuait ses courbettes tant que la bouteille restait là. Ceci pouvait durer des heures, les autres membres de sa famille considérant ses évolutions avec une indifférence méprisante, et ne prêtant aucune attention à la bouteille. Cela finit par devenir un amusement régulier que nous offrions à nos visiteurs, que la vue de ce pigeon lunatique faisant la cour à l'intéressant objet de ses affections, et ce divertissement ne fit jamais défaut, durant tout cet été du moins, Avant que l'été suivant fût venu, ce pigeon était mort. »

Il est évident que ce pigeon était en proie à quelque monomanie persistante et intense à l'égard de cet objet particulier. Quoiqu'il soit bien connu que la démence n’est pas chose rare parmi les animaux, ce cas est le seul où j'aie rencontré un déran-

gement évident des facultés instinctives, par opposition aux fa-

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