‹ L'évolution mentale chez les animauxChapitre 28 sur 65 · L'habileté · texte numérisé non relu

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Venons-en maintenant au troisième degré de l'imagination, à celui qui implique la faculté de former des idées indépendamment de suggestions venant manifestement du dehors. Il nous faut d’abord examiner comment ce genre d'imagination, s’il existe, peut s'exprimer. En dehors du langage articulé ou de gestes apprormriés, les indices objectifs de ce degré de l'imagination sont évidemment si limités en nombre qu'ils font presque entièrement défaut. C'est pourquoi, même si nous supposonsla présence de ceite sorte d'imagination chez un animal quelconque, il nous serait difficile d'indiquer le genre d'action auquel elle pourrail. donner naissance, et que nous pourrions regarder comme preuve irrécusable de la faculté en question. Ce qu'il nous faut, on le voit bien, c'est une catégorie d'actions qui doivent reconnaîlre pour cause l'imagination au degré où nous les considérons, sans pouvoir être due à une autre cause, quelle qu’elle soit. Je ne connais que trois catégories d'actes de ce genre, mais ils sont concluants et prouvent bien l'existence de l'imagination chez les animaux qui les manifestent. Il est à peine utile d'ajouter que l’imagination, même à cette phase de développement, peut bien exister chez des animaux plus bas placés dans l'échelle zoologique, mais sans que nous puissions en découvrir les signes, celle-ci s'étant développée de façon telle qu’elle ne s'exprime par aucune des trois catégories d'actions sur lesquelles je m'appuie, chez les animaux supérieurs.

La première de ces actions, c'est le rêve. Partout où existe le rêve existe une preuve certaine de l’existence de l'imagination du troisième degré.

Le fait que les chiens sont sujets au rêve est bien connu: il a été remarqué par Sénèque et Lucrèce. D’après le docteur Lauder Lindsay, le cheval rêve aussi, ainsi que le montrent «ses frissons, son tremblement, Ces phénomènes sont les concomilants ou les résultats d’un état naissant d’excitation, de crainte, d’ardeur,

d'impétuosité ou d’impatience. C'est à juste titre, par conséquent, que Montaigne et d’autres ont conclu que ces sentiments et conditions mentales se développent pendant le sommeil et les rèves et s’associent probablement, chez le cheval de course, avec des courses imaginaires, comme, chez le chien de chasse, à des poursuites et à des chasses imaginaires (4) ».

Les autorités que j'ai pu rencontrer à l'appui du fait que les oiseaux sont capables de rêver, sont Cuvier, Jerdon, Houzeau, Bechstein, Bennet, Thompson, Lindsay et Darwin (2). Thompson dit aussi que les crocodiles rêvent; mais, comme il ne cite pas de faits à l'appui de son assertion, je passe celle-ci sous silence, et, dans mon tableau, j'ai placé le rêve sur le mème niveau que les oiseaux, ceux-ci étant les animaux les plus has situés auxquels je sente pouvoir reconnaître cette faculté avec preuves adéquates. D'après le dernier auteur cité et qui est généralement véridique, « parmi les oiseaux, la cigogne, le serin, l'aigle et le perroquet, el parmi les mammifères, l'éléphant, le cheval et le chien sont excilés pendant qu'ils rêvent ». Bennet à remarqué que les oiseaux aquatiques remuent leurs pattes pendant le sinmeil, conmine pour nager ; et Hennabe a entendu le hyrax pousser un léger cri. Bechstein a décrit le rêve chez le bouvreuil; ses rêves paraissaient avoir le caractère de cauchemars, car « la terreur éprouvée pendant le sommeil était telle qu’il fallut l'intervention de sa maitresse pour prévenir des résultats fâcheux. Il tombait souvent de sa perche, mais la voix de sa maîtresse le tranquillisait et le rassurait immédiatement », Enfin, Houzeau affirme que les perroquets parlent parfois durant leur sommeil (3).

La seconde catégorie de feils que je considère comme preuves de l’existence de l'imagination au troisième degré, chez les animaux, ce sont les illusions.

Le docteur Lauder Lindsay dit avec exactitude : « Les illusions de la vue chez les animaux prennent, comme chez l’homme, la

(1) Mind in the lower animals, vol, Il, p. 95, 96.

(2) Voir Bids of India, vol, I, p, xx13 Facultés mentales des animaux, L 11, p.183; Mind in the lower animals, vol, IT, p.96; Passions of animals, p. 60; Descent of man, p.74.

(4) D'après Pierquin, Guer, Elam el Lindsay, le rêve chez les animaux peut être assez intense pour conduire au somnambulisme (voir Lindsay, loc. cit., p. 97). Ainsi Guer afirme que « le chien de garde somnambule rôde en quête d’étrangers où d’ennemis imaginaires, el se livre vis-à-vis d'eux à une série de pantomimes », y compris l’aboiement.

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forme de spectres et de fantômes..., de personnes, d'animaux et d'objets imaginaires. En outre, il semblerait que la nature des images spectrales qui se produisent fût la même chez les animaux et chez l'homme, dans la rage canine que dans la rage humaine par exemple (1). A ce sujet, Fleming écrit : «Il (un chien enragé) parut être hanté par quelques fantômes horribles... Par moments, il semblait guelter les mouvements de quelque objet placé à terre et s’élançait subitement en avant et mordait dans le vide, comme s’il poursuivait quelque chose qui lui inspirât un sentiment d’hostilité. »

En fait, cette particularité d’être sujet à des illusions d’optique est un trait si fréquent et si bien marqué chez les chiens enragés, qu’il constitue en général le premier et le plus certain symptôme de la maladie (2). Mon ami, M. Walter Pollock, m'envoie le récit suivant concernant un terrier écossais femelle, à lui appartenant : « Elle avait une singulière antipathie ou horreur pour tout ce qui était anormal : par exemple, il fallut du temps avant qu’elle ne pût s’habituer à entendre une sonnette à ressort, chose qui, lorsque je la connus pour la première fois, était nouvelle pour elle. Elle exprimait son antipathie et sa peur apparente par une série de grognements et d'aboiements, et par un hérissement des poils. De temps à autre, elle exécutait la même série d'actes, après avoir fixement regardé devant elle, dans le vide, en apparence. Ceci altira mon attention, et je pris soin d'y veiller, mais en évitant avec attention de provoquer chez elle toute manifestation de cette singulière disposition. Je me bornai à la surveiller toutes les fois que j'étais seul avec elle. La répétition constante de ces manifestations et l'apparence qu'il y avait, qu'elle voyait quelque ennemi ou chose inusitée qui m'était invisible, me conduisit à supposer qu'elle était en proie à une illusion d'optique quelconque, Gomme je Y'ai déjà signalé, je pouvais produire le même effet en faisant quelque chose d’inattendu ou d’illogique, jusqu’à ce qu’elle se fût accoutumée à ce genre d’expérimentation. Mais, malgré cela, il semblait qu’elle continuât, comme auparavant, à voir quelque espèce de fantôme. Je n'ai pas eu l’occasion de voir si les phénomènes en question se produisaient à des intervalles réguliers, où s'ils étaient plus fréquents après le sommeil qu'à d’autres moments. »

1) Loe, cit., p. 103.

2) Voir Youat, On the Dog, under Rabies,

Pierquin parle d’une guenon qui avait été victime d’une insolation, et qui, à partir de ce moment, fut sujette à des terreurs provoquées par des illusions du même genre que les précédentes. Elle avait aussi la coutume de donner un coup de dent à des objets imaginaires, et « agissait comme si elle était occupée à guetter et à happer des insectes au vol (1) ».

Il me semble inutile, étant donné le but que nous nous proposons actuellement, de donner plus de preuves à l'appui de l’existence d'illusions chez les animaux. J'en viens donc à la troisième classe des faits sur lesquels je m’appuie pour prouver que les animaux possèdent l'imagination que j'ai dénommée « du troisième degré ». Cette classe de faits s'observe chez les animaux qui manifestent par leurs actes qu’ils ont dans « l'œil de leur esprit » une image ou représentation d'objets absents.

Tout le monde a dû remarquer, par exemple, l'ardeur plus grande avec laquelle les chevaux fatigués prennent leur course vers l'écurie, comparée à leur paresse et à leur manque d'élan lorsqu'ils s’en éloignent. Ceci ne peut s'expliquer qu’en supposant que les animaux ont une image mentale de leur écurie, accompagnée, dans leur idée, de repos et de nourriture. Encore, le désir que manifestent plusieurs animaux de retourner aux lieux qu'ils ont eu coutume de fréquenter, après qu’on les en a éloi-

gnés, ne peut s'expliquer qu’en les supposant capables de conser-

ver une image mentale ou les représentations idéales de leur existence heureuse du passé. Les impulsions que provoque parfois cette imagination sont souvent assez vives pour pousser les animaux à braver les dangers et les fatigues de voyages de centaines de milles, dans le seul but de retourner aux endroits qui occupent leur imagination. « Les pigeons, chats, chiens et chevaux, éloignés de leur résidence précédente, fournissent des preuves quotidiennes et répétées de ce fait. Leurs facullés mentales sont abattues et anéanties, leur énergie physique est prostrée, Aussi, beaucoup d'oiseaux, lorsqu'on les met en cage, tombent en proie à un tel découragement, qu’ils refusent toute nourriture, languissent pendant quelques jours et meurent. Ceci est le cas particulièrement pour les oiseaux chanteurs... Si le singe hurleur est attrapé étant adulte, il devient mélancolique, refuse toute nourriture et meurt en quelques semaines; il en est de même du puma, et

(1) Traité de la folie des animaux, t, Ier, p. 93,

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Burdach dit que parfois la mort survient si rapidement qu'elle ne peut venir que d’un poids violent et soudain pesant sur l'esprit (1). »

Bien que l'on puisse objecter à cette interprétation du dépérissement sous l'influence de l’emprisonnement que ce fait peut être dù à une simple absence de liberté ou à un changement des conditions de l’existence, sans qu’il y ait d'image mentale de l'existence passée faisant contraste avec la réalité actuelle, je

. crois que cette objection est écartée dans d’autres cas analogues,

que je vais maintenant rapporter et qui serviront beaucoup, si ce n’est totalement, à désarmer la critique que nous venons de citer, appliquée aux cas précédemment relatés. Je veux parler de ces cas si souvent observés parmi les animaux domestiques, où un dépérissement, une langueur analogues se présentent lorsqu'il n’y a aucune modification dansles conditions de l’existence, sauf la disparition subite d’un maître ou d’un compagnon auquel l’animal est fortement attaché. J'ai, moi-même, eu connaissance d’un cas où un terrier de m*propre maison, lors de l’absence soudaine de sa maîtresse, refusa toute nourriture pendant nombre de jours, si bien que l’on crut qu'il en allait certainement mourir; on ne sauva sa vie qu’en le forçant à manger des œufs crus. Pourtant, son entourage ne changeait pas: tout le monde était pour lui de la même bonté qu'auparavant. Il était aisé de voir que la cause de son dépérissement était exclusivement l'absence de sa maîtresse, qu'il adorait; en effet, il restait en permanence à la porte de sa chambre à coucher, sachant pourtant très bien qu'elle n'était pas au dedans de la chambre; et l’on ne pouvait le persuader de dormir qu'en lui donnant une de ses robes pour s'étendre dessus. Nul n’eût pu voir ce chien sans être persuadé qu'il avait conslamment dans son imagination l'image mentale de sa maitresse, et qu'il souffrait d’une vive angoisse mentale par suite de son absence prolongée. 11 y a des récits innombrables de faits analogues et aussi des anecdotes de chiens mourant dans des circonstances de ce genre ; la majorité d’entre elles sont probablement vraies,

Donc, tous ces faits pris ensemble, savoir : le rêve, les illusions ou hallucinations, le « mal du pays » et la langueur par suite de l'absence des amis, démontrent clairement l'existence chez les

(1) Thompson, Passions of animals, p. 64, 65,

animaux supérieurs de l'imagination que j'ai dénommée « du troisième degré ». On peut se demander ici si je n’ai pas, dans mon tableau, placé l’origine de l'imagination trop bas.Je place l’origine de cette faculté au niveau 19, qui correspond au niveau des mollusques et de l'enfant de sept semaines. Évidemment, il faut r.connaître que la question est difficile ; il en est toujours de même quand il s’agit de tracer des démarcations entre les facultés psychologiques ; voici cependant les raisons qui m'ont poussé à placer l'origine de l'imagination aussi bas dans l'échelle psychologique.

On se souvient que le genre d'imagination que nous venons de considérer appartient à ce que je considère comme un niveau de développement élevé. J'entends par là que je considère la faculté de rêver comme occupant un niveau correspondant au tiers de la hauteur qui s'étend depuis l’origine de la faculté imaginative jusqu’au sommet qu'elle atteint chez un Shakspeare ou un Faraday. Je crois, en effet, que pour passer à travers ce que j'ai appelé les trois premiers degrés, de facon à arriver à la faculté de former des images mentales indépendamment des suggestions sensitives venant du dehors, la faculté imaginative a fait de si énormes progrès par rapport à son point de départ, que le reste de son développement dans la même direction n’est véritablement rien de plus qu’une fonction de la faculté d’abstraction. Ajoutez

à la psychologie du terrier qui pleure le départ de sa maîtresse une idéation abstraite Lien organisée, et la faculté imaginative du terrier commencerait à rivaliser avec celle de l’homme,

On dira naturellement que l’abstraction suppose l'imagination : sans doute il en est ainsi, mais les deux ne sont pas identiques, ainsi que l'élablit le fait que, pour faire monter l’abstraction à un niveau quelque peu élevé, il faut absolument un langage ou symbolisme mental quelconque, et les symboles mentaux sont autant d'artifices pour économiser l'imagination.

Si, à première vue, il semble absurde de douer le mollusque d'imagination, nous devons nous rappeler ce qu’il faut entendre exactement par énagènalion, lorsque celle-ci en est à sa première phase de développement. Nous entendons par là simplement là faculté de former une image mentale définie ou de conserver un souvenir, si rudimentaire soit-il, pourvu que le souvenir implique quelque vague idée d’un objet ou d'une expérience absents, cet

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veau déplaît, simplement une perception immédiate d'nn contraste entre une sensation habituelle et une sensation nouvelle actuelle. Que ce niveau de développement intellectuel se rencontre dans l'échelle zoologique, aussi bas que les gastéropodes, cela me semble assez bien établi, par le fait déjà cité des patelles retournant à leur trou dans les rochers, après avoir été chercher leur nourriture. Naturellement, l'image qu’une patelle peut avoir de son domicile dans un rocher ne peut pas être supposée comparable, au point de vue de la vivacité ou de la complexité, à l'image mentale que le cheval possède de sa stalle ou le chien de sa niche ; cependant, telle qu’elle est, c'est un image mentale, elle est un indice d'imagination. Plus vive et, par conséquent mieux définie, est l’image mentale que se forme l’araignée de sa toile et de son domicile ; délogée de force et transportée à une petite distance, elle y revient (niveau 20). La faculté d'imagination mentale faisant quelques progrès encore (niveau 21), nous rencontrons les conditions psychologiques de l'idéation des vertébrés à sang froid, telle que la volonté, manifestée par les poissons migrateurs (le saumon par exemple), de se rendre en certaines localités à l'époque du frai, Au niveau 22, nous atteignons les crustacés supérieurs qui, nous l'avons déjà vu, sont capables d’éprouver un degré élevé d'imagination. Puis nous en venons aux reptiles, au sujet desquels je puis citer l’anecdote suivante d’après lord Monboddo : « J'ai eu des renseignements positifs au sujet d'un serpent apprivoisé des Indes orientales, qui appartenait à feu le docteur Vigot, et qui demeurait avec lui dans les environs de Madras. Ce serpent fut pris par les Français lorsqu'ils assiégèrent Madras pendant la dernière guerre, et fut emporté à Pondichéry dans une voiture close. Il trouva néanmoins le chemin pour retourner à son ancienne résidence, bier: que Madras soit à plus de cent milles de distance de Pondichéry. »

Si au lieu de milles nous mattions metres, l'histoire pourrait être racontée de même pour des grenouilles et des crapauds; il y en a tellement d'exemples connus qu’il est à peine possible qu'ils soient tous inexacts. Certains reptiles possèdent un degré d'imagination qui approche beaucoup de ce que nous avons appelé le troisième degré ; en effet, on connaît le cas d'un python, cité dans l’/ntelligence des animaux qui, ayant été envoyé au Jardin zoologique, fut très affecté dé ne plus voir son maître et sa maitresse et en éprouva un dépérissement notable, Nous avons déjà

fait allusion aux céphalopodes et aux hyménoptères. Enfin, au niveau 25, nous arrivons aux oiseaux, et nous trouvons chez eux des preuves incontestabies de l'imagination au troisième degré, c'est-à-dire le phénomène du rêve. A partir de ce niveau, il y a moins d'intérêt à suivre le développement de cette faculté. Ce développement progressif, passant par diverses phases pour aboutir enfin à l’homme, consiste probablement tout simplement en un développement du troisième degré de l'imagination : il est très improbable, à mon avis, et certainement aucun fait ne vient appuyer la supposition, que l'imagination atteigne jamais chez l’animal ce que j'ai considéré comme le quatrième degré et que je regarde comme distinctif de l'homme.

Car sachez que dans l’âme Sont plusieurs facultés inférieures, soumises A la raison comme à un chef. Parmi celles-ci, l'imagination Vient après elle, De toutes les choses extérieures, Que les cinq sens vigilants lui représentent, Elle façonne des images, des formes aériennes Qui, jointes ou disjointes par la raison, forment Tout ce que nous affirmons, tout ce que nous nions Et appelons notre connaissance. {Milton.)

Avant de passer à un autre sujet, il est deux parties de la ques: tion relative à l'imagination que je voudrais rapidement examiner. La première est l'opinion émise par Comte que les animaux supérieurs manifestent des idées de fétichisme. Sur ce sujet, je ne saurais plus brièvement rappeler les faits à moi connus qu’en citant une note que j'ai publiée dans Nature (vol. XVII, p. 168 et suiv.): «M. Herbert Spencer, dans ses Principes de sociologee, récemment publiés, traite de la question susindiquée ; il dit : « Je « crois que M. Comte à exprimé l'opinion que les animaux supé- « rieurs ont des conceptions fétichistes. Pensant — et j’ai donné

« les raisons qui me font penser ainsi — que le fétichisme est non

« pas Original, mais dérivé, je ne puis naturellement accepter cette

« opinion. Je crois, néanmoins, que la conduite d'animaux in-

« telligents peut servir à en expliquer l’origine. J'ai moi-même

« observé chez le chien deux cas très probants ». Un de ces cas

était celui d’un grand chien qui, pendant qu'il jouait avec un bà-

ton, se donna par hasard un coup contre la voûte du palais avec le bout de ce bâton : «il poussa un hurlement, laissa tomber le

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bâton et se sauva à une certaine distance, manifestant une consternation particulièrement remarquable chez un animal d’apparence aussi féroce. Ce ne fut qu'après des circonvolutions pleines de précaution et après beaucoup d’hésitations, qu'il put se résoudre à prendre de nouveau le bâton. Cette conduite montrait nettement que le bâton, tant qu'il ne manifestait que les propriétés connues du chien, n’était pas regardé par ce dernier comme un agent actif; mais, dès que le bâton fut la cause d'une douleur que le chien n'avait encore éprouvée de ia part d'aucun objet inanimé, il fut conduit, pendant un moment, à le classer parmi les objets animés et à le regarder comme capable de lui faire mal de nouveau. De même, dans l'esprit de l'homme primitif, à peine plus au courant de la causalion naturelle que ne l’est le chien, la conduite anormale d’un objet classé comme inanimé lui suggère l’idée que cet objet est animé. L’idée que son action a été volonlaire tend à se faire jour, et il y a une tendance à regarder l’objet avec inquiétude, de peur qu’il ne vienne à agir de nouveau, de quelque façon inattendue et peut-être nuisible. La vague notion d'animation ainsi éveillée deviendra évidemment de plus en plus définie à mesure que le développement de la théorie des fantômes fournit un moyen d’expliquer la conduite anormale d’un objet, » Un autre cas cité par M. Il. Spencer est celui d’une chienne retriever très intelligente. Les forctions de cette chienne consistaient à rapporter le gibier, et ces fonctions l’avaient conduite à associer le fait de rapporter le gibier avec le plaisir de la personne à laquelle elle le rapportait, et à considérer la satisfaction de ce plaisir comme un acte de propitiation. Aussi, « après avoir remué la queue et fait quelques grimaces de satisfaction, elle accomplissait cet acte de propitiation autant que la chose était faisable en l'absence de gibier mort. Cherchant partout, elle ramassait une feuille morte ou quelque autre petit objet, et l’apportait avec des manifestations amicales répétées. C’est un état d'esprit analogue, ce me semble, qui pousse le sauvage à certaines observances fétichistes de nature anormale.

Ces observations me rappellent plusieurs expériences faites par moi, il y a quelques années, sur ce sujet, etqui méritent peut-être d’être publiées. Je fus conduit à faire ces expériences par la lecture du cas cité par M. Darwin dans /a Descendance de l'homme, d’un gros chien qui aboyait après un parasol entraîné par le vent, le long d’une pelouse, et offrant ainsi l'aspect d'un être animé.

Le chien sur lequel je fis mes expériences était un terrier de Skye, animal remarquablement intelligent, dont les facultés psychologiques ont déjà fourni le sujet de plusieurs notes publiées dans divers journaux, et celui-ci entre autres. Comme toutes mes expériences donuèrent le même résultat, je n’en citerai qu'une.

Ce .: “ier : :t, comme beaucoup d’autres chiens, l'habitude de joue: 1a8 os desséchés, les jetant en l'air, puis au loin, et leur à: apparence de la vie afin d’avoir l’amusement de

courir :;:6s er Une fois, j'attachai un long et mince fil à un os dénudé, et iui connai cet os pour s'en amuser. Après qu'il eut joué quelque temps, je choisis un moment opportun, lorsque cet os fut tombé à terre à quelque distance et que le terrier allait le rejoindre, et j'éloignai doucement l'os en tirant sur le fil. Aussitôt l'attitude du terrier changea entièrement. L'os qu'il avait fait semblant de considérer comme vivant, lui paraissait réellement tel, et son étonnement n'avait pas de bornes. Il commença à s’en approcher nerveusement et avec précaution, comme le décrit M. H. Spencer; mais le lent mouvement de l'os continuait, et le ch.en devenait de plus en plus certain que le mouvement ne pouvait être expliqué par un restant de l'impulsion qu’il avait lui-même communiquée à l'os: son étonnement devint de la terreur, et il courut se cacher sous des meubles pour contempler à distance ce spectacle déconcertant d'un os desséché revenant à la vie.

Dans cette expérience comme dans toutes les autres, je ne doute pas quela conduite du terrier ne vint de son sens du mystérieux, car il était très batailleur et n’hésitait jamais à se battre avec un animal, qu’elles qu’en fussent la taille et la férocité ; mais l'apparence de la spontanéité chez un objet aussi familier qu’un os qu'il tenait avec telle certitude pour inanimé, produisait un sentiment de terreur et d'horreur qui l’énervait totalement. Il n’yavait certainement rien de fétichiste dans ces sentiments; cette conclusion est très légitime, si nous réfléchissons, avec M. H. Spencer, que la connaissance de la causation élant pour le chien aussi correcte et aussi stéréotypée que celle de l’homme primitif pour tous les besoins immédiats, lorsque le chien vit se mouvoir subitement un objet que, d’après toute son expérience passée, il connaissait être inanimé, il doit avoir éprouvé le même sentiment d'oppression et d'inquiétude que les personnes non cultivées éprouvent dans des conditions analogues. Mais, en outre, en ce qui concerne ce terrier, nous avons mieux

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que des conclusions & priori pour régler ce point, car une autre expérience montra que le sens du mystérieux est chez cet animal suffisamment puissant en lui-même pour expliquer sa conduite. L'amenant dans une chambre garnie d’un tapis, je fis des bulles de savon qu'un courant d’air intermittent entraînait à ras du sol, Le chien prit un grand intérêt à la chose et semblait ne pouvoir décider si l’objet était vivant ou non. Tout d’abord il fut très prudent et ne suivait les bulles qu'à distance, mais comme je l’encouragcai à les examiner de plus près, il s'approcha, oreilles dressées, queue basse, avec beaucoup d’appréhension évidemment, et dès que la bulle s’agitait, il reculait. Après an certain te ps, cependant, durant lequel j'avais toujours au moins une bui: su le sol, il gagna du courage, et l'esprit scientifique prenant ‘? de: sus sur le mystérieux, il devint assez courageux pour s’arorc ‘her lentement de l’une d'elles et puis à mettre la patte dussus, aon sans quelque anxiété. Naturellement la bulle éclata aussitôi, ot jo n'ai certainement jamais vu l’étonnement dépeint av. plrs de vivacité. Je fis encore des bulles, mais je ne pus pei ualer le chien d'approcher, pendant un assez longtemps : il finit cependant par le faire et recommença à mettre la patte dessus avec précaution. Le résullat fut le même qu'auparavant. Après celte seconde tentative, impossible de l’amener à s'approcher de nouveau des bulles : en insistant, je n’arrivai qu’à lui faire quitter la chambre, dans laquelle aucune caresse ne put le faire rentrer.

Un autre exemple suffira à montrer combien fortement le sens du mystérieux était développé chez cet animal. Étant seul avec lui dans une chambre, je cherchai délibérément quel effet lui produirait une série de grimaces hideuses se succédant sur ma figure. Tout d’abord il crut que je voulais seulement jouer, mais comme je ne tenais aucun compte de ses caresses et de ses plaintes, tandis que je continuais à donner à ma figure des expressions extranaturelles, le chien prit peur, et se glissa sous un meuble, tremblant comme un enfant effrayé. 11 y resta jusqu'à ce qu'il arrivàät un autre membre de la famille dans la chambre, et sortit de sa cachette en manifestant une grande joie à me voir de nouveau dans mon état normal, Dans cette expérience, j'évitais naturellement de faire des bruits ou des gestes pouvant faire croire que j'étais en colère. Son attitude ne peut donc s'expliquer que par sa surprise et son horreur de toute conduite lui paraissant irrationnelle, c’est-à-dire violant ses idées d'uniformité en ce qui

concerne les choses psychologiques. Je dois ajouter que j'ai fait la même expérience sur des terriers moins intelligents et moins sensibles, sans autre résultat que de faire aboyer après moi. J’ajouterai encore qu’à mon avis la peur que beaucoup d’animaux ont du tonnerre est due à leur sentiment du mystérieux. Je pense ainsi parce que j'avais une fois un sefter quin’entendit le tonnerre pour la première fois qu’à l’âge de dix-huit mois, et qui faillit en mourir de peur, ainsi que je l’ai vu pour d’autres animaux dans diverses circonstances. L’impression que lui laissa sa terreur fut si forte que, lorsque dans la suite il entendait les exercices de tir d'artillerie, confondant ce bruit avec celui du tonnerre, il prenait un aspect pitoyable, et si l’on était à la chasse, il cherchait à se cacher ou à gagner la maison. Après avoir entendu de nouveau le tonnerre à deux ou trois reprises, son horreur pour le canon devint plus grande que jamais, si bien que, malgré son amour pour la chasse, il fut désormais impossible de le tirer du chenil, tant il craignait que les exercices du canon ne commençassent lorsqu'il serait loin de la maison. Mais le gardien, qui avait une grande expérience en ce qui concerne l'éducation des chiens, m'assura que si je permettais que celui-ci fût une fois amené à la batterie pour y apprendre la véritable cause du bruit analogue à celui du tonnerre, il pourrait redevenir apte à chasser. Toutefois, l'animal mourut avant que l'expérience pût être faite (1). »

Je crois donc que nous pouvons attribuer le sentiment du mystérieux, tel qu’il est indubitablement manifesté par des chiens intelligents (et, j'ajouterai aussi, par beaucoup de chevaux pendant qu'ils suivent une route non éclairée, entendent des sons inaccoutumés ou voient des spectacles inusités), aux effets de l'imagination qui suggère de vagues possibilités dans des circonstances remarquées comme étant inusitées ; de même que chez les enfants, dans des circonstances analogues, l'idée d’un mal possible, pouvant naître de ces circonstances de quelque façon imprévue, engendre ce sentiment de terreur déraisonnable que, dans l’un et l’autre cas, nous pouvons appeler le sentiment du mystérieux.

(1) Je doute peu que tel n'eût élé le cas, car une fois, lorsqu'on déchargeait des sacs de pommes dans le fruitier, le bruit dans la maison rappelait celui du tonnerre éloigné. Le setter en fut fort inquiet; mais lorsque je l'eus mené au fruitier et que je lui eus montré la vraie cause du bruit, sa terreur l’abandonna, et, en rentrant à la maison, il écouta le sourd grondement avec une parfaite quiétude d'esprit,

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