CHAPITRE XIII
L'INSTINCT (suITE). |
Origine mixte, ou plasticité de l'instinct.
De la discussion qui précède, on peut, ce me semble, conclure
comme étant démontré :
4° Que des tendances et des actions habituelles peuvent naitre
et se transmettre par voie d’hérédité, sans éducation de la part des parents ou autrement, ainsi que cela se passe pour les tics, les dispositions particulières, le culbutage des pigeons culbutants, etc, etc. : dans ces cas, il n’est pas nécessaire que l’intelligence intervienne dans la tendance ni dans l’exécution de l'acte: mais si de telles tendances et de tels actes se rencontrent dans l’état de nature (et, comme nous l’avons vu, on ne saurait douter qu'il en soit ainsi), ceux qui se trouvent rendre service aux animaux qui les présentent se fixent et se perfectionnent par suile de la sélection naturelle : quand ils ont été ainsi fixés et perfec-
tionnés, ils constituent ce que j'ai appelé énstincts primaires. 2° Que des adaptations primitivement intelligentes peuvent, par une répétition fréquente, devenir autoinatiques, tant dans h race que dans l'individu. En ce qui concerne le: exemples de ha substitution de l’automatisme à l'intelligence, j'ai cité les acte complexes et laborieusement acquis de la marche, dela parole, el d’autres encore; en ce qui concerne des exemples de ce mèn fait dans la race, j’ai cité les caractères héréditaires de l'écriture. des talents artistiques, et, chez les animaux, des habitudes parti culières (chez le chien’, celle de grimacer; celle de mendit chez les chats), comme étant transmis par hérédité; j'ai aussi cit: des faits plus instructifs encore, relatifs à la perte de la sauvageri chez certains animaux domestiques, et à l'acquisition graduelle dk la sauvagerie par les animaux habitant des îles autrefois non fi: quentées par l’homme. Tous ces exemples et d’autres analoguë ont été choisis pour bien démontrer le point en discussion, part que, dans aucun de ces cas, le principe de la sélection n'a pu agi
à un degré notable.
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Bien que, pour la clarté, j'aie jusqu'ici tenu séparés l’un de l'autre ces deux facteurs dans la formation de l'instinct, il s'agit maintenant de montrer que les instincts ne naissent pas nécessairement par l’un ou l’autre des deux modes d’origine dont il a été question ; au contraire, les instincts peuvent, pour ainsi dire, naître par une double racine : le principe de la sélection se combinant avec la substitution de l'automatisme à l'intelligence, pour amener un résultat unique. Ainsi les tendances ou actions habituelles héréditaires, qui n’ont jamais été intelligentes, mais qui, étant utiles, ont été originellement fixées par la sélection naturelle, peuvent, par suite d’un processus intelligent, être soumises à des perfectionnements cu mieux utilisées, et, inversement, des adaptations dues à la substitution de l’automatisme à l'intelligence peuvent être très perfectionnées, ou mieux utilisées, grâce à la sélection naturelle.
Comme exemple du premier de ces cas complémentaires, savoir : de la modification et du perfectionnement d’un instinct primaire par l'intelligence — considérons le cas de la chenille qui, avant de se changer en chrysalide, tend un petit espace d’un voile de soie, auquel la chrysalide peut être fermement suspendue, mais qui, placée dans une boîte recouverte d'un couvercle en mousseline, s'aperçoit que ce voile n’est pas nécessaire, et suspend sa chrysalide à la surface déjà tissée, représentée par la mousseline (1). Considérons encore le cas de l'oiseau décrit par Knight, qui s’aperçut, après avoir placé son nid dans une serre chaude, qu'il n’était pas nécessaire de couver es œufs de jour, la température de la serre suffisant à ce besoin, rnais venait toujours les couver durant la nuit, alors que la température de la serre baissait (2). Dans ces deux exemples de modification des instincts primaires par une adaptation intelligente à des circonstances particulières — et l’on pourrait en citer cent autres — il est évident que si ces circonstances particulières devenaient générales, l’adaptation à ces circonstances, devenant aussi générale, deviendrait, avec le temps, instinetive, par suite de la substitution de
(1) Voir Kirby et Spence, Entomology, vol. 11, p. 476. Il est évident que le fait de tisser une toile adaptée aux besoins de la future condition de chrysalide de la chenille est un instinct d'ordre primaire, d'autant plus qu'aucune chenille, antérieurement à la fabrication de cette toile, n’a pu savoir par expérience ce que c’est que d'être chrysalide.
(2) Loc. cit.
ne.
l’automatisme à l'intelligence. Si la mousseline et les serres chaudes devenaient de nouveaux milieux normaux pour les chenilles et les oiseaux, les premières cesseraient de se faire une toile ; les dernières, de couver leurs œufs durant le jour : dans l’un et l’autre cas, un instinct secondaire deviendrait à tel point uni à un instinct primaire préalablement existant, qu'il en résulterait un instinct nouveau, à racine ou origine double.
Inversement, comme exemple d’instinct primaire se fusionnant
similairement avec un instinct secondaire déjà existant, nous citerons les suivants :
La grouse(1) de l'Amérique du Nord possède un curieux instinct
qui la pousse à se creuser un terrier juste sous la surface de la neige. Elle dort en sécurité dans ce terrier, car si un ennemi à quatre pattes approche de l'orifice, elle n'a, pour s’echapper, qu’à s'envoler à travers la mince couverture de neige. Dans ce cas, la gr'ouse a sans doute commencé à se creuser un terrier, pour se protéger ou pour se cacher, ou peut-être pour l’un et l'autre à la fois : s’il en est ainsi, l'acte de creuser un terrier avait une origine intelligente. Mais le terrier eût été d'autant plus efficace qu'il eût été plus long, et, par conséquent, la sélection naturelle eût presque certainement concouru à protéger les oiseaux qui creusaient les terriers les plus longs, jusqu’à ce que ceux-ci eussent obtenu tout le bénéfice que pouvait donner la longueur du terrier (2). Nous voyons donc que, dans la formation des instincts, il y a deux grands principes en vigueur, pouvant agir soit isolément, soit ensemble : l’un étant la substitution de l'automatisme à l'intelligence, l’autre, l’action de la sélection naturelle, Dans lechapitre précédent, nous avons examiné les instincts dus à l’un ou l’autre de ces principes, isolément : ici nous allons examiner ceux qui sont dus à une action commune de ces deux principes.
Il est maintenant évident, au premier coup d'œil, que si, même dans les instincts entièrement formés, nous trouvons souvent, comme dans les exemples ci-dessus rapportés, « une petite dose de jugement », il devient difficile d'apprécier l'importance soit de cette petite dose de jugement devenant habituelle par suite de la répétition, et perfectionnant ainsi l'instinct précédemment exis-
(1) Coq de bruyère. (Trad.) (2) Ces faits m'ont été communiqués par le docteur Rae, de la Société royale de Londres.
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tant, soit du mélange de cette dose avec l'influence de la sélection naturelle. Car, à ne prendre que ce dernier cas, si, comme nous l’avons vu, les actes intelligents peuvent, par suite de répétition, devenir automatiques (instincts secondaires), et s'ils peuvent ensuite varier, et que leurs variations soient fixées d’une facon avantageuse par la sélection naturelle, quelle influence ne peut-on pas accorder à la sélection naturelle dans ce développement plus élevé d’un instinct, si les variations de l'instinct sont, non pas entièrement le fait du hasard, mais des adaptations intelligentes de l'expérience ancestrale aux exigences reconnues par l'expérience individuelle.
Pensant donc qu'il est suffisamment évident que les deux principes qui peuvent agir soit séparément, soit ensemble, pour form:r les instincts, peuvent opérer ensemble, quel que soit celui des deux qui, dans un cas donné, peut avoir la priorité historique, je puis dès maintenant laisser de côté la question relative à cette priorité: sans m'inquiéter de savoir si, dans tel ou tel cas, la sélection a été antérieure à la substitution de l’automatisme à l'intelligence : il me suffit de prouver que ces deux principes sont unis.
Pour prouver ceci, il nous faut montrer, plus au long que cela n'a été fait dans les deux ou trois exemples qui précèdent, non seulement, comme cela a été prouvé au chapitre précédent, que les instincts entièrement formés peuvent varier, mais que leurs variations peuvent être dues à l'intelligence.
Plasticité de l'instinct.
J'ai employé cette expression dans des publications antérieures pour exprimer la faculté qu'éprouve l'instinct à se modifier sous l'influence de l'intelligence. Je donnerai maintenant quelques exemples choisis de cette faculté de se modifier, et j'indiquerai ensuile les causes qui amènent le nlus souvent l'intelligence à agir ainsi sur l'instinct.
Il est important que je commence par mettre hors de doute la plasticité de l'instinct, non seulement parce que l’on admet trop généralement encore que les instincts sont fixés d’une façon définitive, ou qu’ils sont rigoureusement opposés à des altérations intelligentes sous l'influence de changements dans les conditions de la vie, mais parce que c’est ce principe de la plasticité même qui fournit à la sélection naturelle le moyen de produire ces varia-
tions d’une facon avantageuse, variations nécessaires à la formation de nouveaux instincts d'ordre primo-secondaire.
Hüber fait remarquer « combien est malléable l'instinct des abeilles, etcombien il s’adapte aisément au lieu, aux circonstances et aux besoins de la communauté ».
Si l'on peut dire ceci des animaux chez lesquels l'instinct a atteint son plus haut degré de perfection et de complexité, nous pourrions nous attendre, même sans preuves à l'appui, à ce que l'instinct fût partout malléable. En outre, les abeilles sont un bon exemple à citer pour notre thèse actuelle, car, ainsi que je l'ai montré dans l’Intelligence des animaux, l’étonnant instinct qui les pousse à construire des cellules hexagonales ne peut être regardé que comme un instinct d'ordre primaire; cependant, comme nous le verrons, si bien fixé que soit cet instinct primaire, il peut être considérablement modifié par suite d’une appréciation intelligente de circonstances nouvelles.
Kirby et Spence analysant les observations de Hüber, s'expriment ainsi qu’il suit :
« Un rayon qui n’avait pas été bien attaché au toit d'une ruche en verre tomba durant l'hiver parmi les autres rayons, en restant toutefois parallèle à ceux-ci. Les abeïlles ne pouvaient remplir l'espace entre le bord supérieur du rayon tombé et le toit de la ruche, parce qu’elles ne construisent jamais des rayons avec de la vieille cire, et qu'elles n'avaient pas à ce moment de chances de s’en procurer de la fraîche. Dans une saison plus favorable, elles n’eussent pas hésité à construire un nouveau rayon sur le vieux, mais, comme il était peu prudent de dépenser, à l'époque où l’on était, la provision de miel pour en faire de la cire, les abeilles assurèrent la stabilité du rayon tombé d’une autre facon. Elles prirent de la cire aux autres rayons, en rongeant les bords des cellules plus longues que les autres, et se rendirent en masse, les unes sur les bords du rayon tombé, les autres entre les côtés de celui-ci et des rayons voisins; et elles assujettirent solidement le rayon tombé en construisant des Lens de forme différentes entre lui et les parois de la ruche ; les uns étaient des piliers, les autres des arcs-boutants, et d’autres des piliers ingénieusement disposés et adaptés à l'emplacement des surfaces ainsi unies, Elles ne s° contentèrent pas de réparer les accidents arrivés à leur construction; elles se prémunirent contre ceux qui pourraient arriver, el semblèrent profiter de l'avertissement qui leur était donné par la
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Ces derniers n'avaient pas été déplacés et paraissaient solidement attachés par la base; aussi Hüber ne fut-il pas peu surpris de voir les abeilles consolider leurs principaux points d'attache en les rendant beaucoup plus épais qu'auparavant, et en fabriquant de nombreux liens ei raccords pour les unir plus étroitement les uns aux autres, et aussi aux parois de la ruche. Ge qui était plus extraordinaire encore, c’est que tout ceci se passait au milieu de janvier, à une époque où les abeilles sont généralement rassemblées au sommet de la ruche, et ne s'occupent de travaux d'aucune sorte.
Ayant placé devant un rayon en voie de construction un morceau de verre, les abeilles parurent s’apercevoir immédiatement qu'il leur serait très difficile d’attacher le rayon sur une surface aussi glissante, et, au lieu de continuer leur rayon tout droit, elles l'inclinèrent à angle droit, de façon à dépasser le morceau de verre, et allèrent l’attacher à une partie voisine de boiserie de la ruche, sur laquelle le morceau de verre ne s'élendait pas. Cette déviation eût déjà exigé une certaine ingéniosité si le rayon n’eût été qu’une simple masse uniforme de cire, mais il faut se rappeler que le rayon consiste en deux rangées parallèles de cellules, situées sur les deux faces et séparées par un fond commun.
Si l’on prend un rayon, et s', ayant amolli la cire au moyen de la chaleur, on essaye de le courber à angle droit, en quelque point que ce soit, on comprendra les difficultés que devaient rencontrer nos petits architectes. Toutefois, les ressources de leur instinct furent à la hauteur des circonstances. Elles firent les cellules du côté convexe de la partie courbée, beaucoup plus grandes, et celles du côté concave beaucoup plus petites que de coutume : les premières ayant trois ou quatre fois le diamètre des dernières. Mais ce n’est pas tout. Comme le fond des petites et des grandes cellules était, comme d'habitude, commun au: anes et aux autres, les cellules ne constituaient pas des prismes réguliers, mais les plus petites étaient considérablement plus larges au fond qu’au sommet, et inversement, les grandes étaient plus étroites au fond qu’au sommet. Que faut-il penser d’une aussi étonnante flexibilité de l'instinct? Comment, demande Hüber, pouvonsnous comprendre le procédé par lequel un tel essaim de travailleurs, occupés en même temps sur le bord du rayon, pourraient
s'entendre pour donner à celui-ci la même courbure d’un bout à l’autre, et encore comment les abeilles pouvaient-elles s'entendre pour construire d’un côté des cellules aussi petites, tandis que, de l’autre côté, on leur donnait de si grandes dimensions, Enfin, peut-on trop s'étonner de voir qu'elles savent faire correspondre des cellules de dimensions si différentes (1)? »
D’autres observations de Hüber montrent que, même dans les circonstances ordinaires, les abeilles ont souvent l'habitude de changer la construction de leurs cellules. Ainsi, par exemple, les cellules qui sont destinées à recevoir les mâles, ayant besoin d'être considérablement plus grandes que les cellules destinées aux neutres, et les rangées de toutes ces cellules étant continues, là où l’on passe d'une catégorie de cellules à l'autre, il s'élève un problème complexe de géométrie, consistant à unir des cellules hexagonales de petit diamètre à des cellules de même forme, mais plus grandes, sans laisser d'espaces vides et sans déranger la régularité du rayon. Sans perdre de-temps ici à l'exposé nécessairement long de la manière dont les abeilles résolvent le problème, qu’il nous suffisa de dire que, pour passer d'une forme de cellule à 'autre, il leur faut construire nombre de rangées de cellules intermédiaires qui diffèrent non seulement des cellules ordinaires, mais les unes des autres. Quand les abeilles en sont arrivées à une phase quelconque de cette transition, elles pourraient s’y arrêter et continuer à bâtir tout leur rayon sur ce modèle, Mais elles passent invariablement d'une phase à une autre, jusqu'à ce que la transition des petits hexagones aux gra::ds hexagones, ou vice versa, soit effectuée. A ce sujet, Kirby et Spence font les remarques suivantes : « Réaumur, Bonnet et d’autres naturalistes citent ces irrégularités comme autant d'exemples d'imperfection. Quel eût été leur étonnement s'ils avaient su qu’une partie de ces anomalies avait été calculée (adaptée) et qu'il existe, pour ainsi parler, une harmonie mobile dans le mécanisme au moyen duquel les cellules sont construites... Il est beaucoup plus étonnant de voir qu’elles savent abandonner leur routine ordinaire lorsque les circonstances exigent qu'elles construisent des cellules à mâles; qu'elles savent varier les dimensions et les formes de chaque cellules, de façon à revenir à un ordre régulier, et que, après avoir construit trente ou quarante rangées de cellules mâles, elles aban-
(1) Kirby et Spence, loc. cit, p. 485-495.
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donnent encore l’ordre régulier selon lequel celles-ci étaient faites pour revenir, grâce à des réductions successives, au point de départ. Ici encore, comme cela a été remarqué dans un exemple antérieur, il y aurait moins lieu de ‘s'étonner si tout rayon contenait un nombre /ixe de cellules mâles et de cellules de transition, constamment situées dans une seule et méme partie du rayon; mais ceci est loin d'être le cas habituel. Le seul événement qui, à quelque époque qu'il se produise, semble déterminer les abeilles à construire des cellules à mâles, est la ponte de la reine. Tant que celle-ci continue à pondre des œufs de neutres, il ne se fait pas une cellule à mâles, mais dès qu'elle est sur le point de pondre des œufs mâles, les abeilles semblent s'en apercevoir, et alors elles se mettent à faire leurs cellules irrégulièrement. »
Ici donc nous observons une variabilité concertée dans le mode de construction de cellules normales et définies, et nous voyons que, dans ce cas, la variation est déterminée par un événement (la ponte des œufs mâles) que nous pourrons supposer remarqué simultanément par toutes les abeilles. Mais, dans cette question, le point à noter, c'est que, mème pendant le travail ordinaire des abeilles, il y a souvent lieu de modifier la construction des cellules, de sorte que les instincts de l'animal ne sont pas, pour ainsi dire, rigoureusement appliqués à construire des cellules ordinaires d’une façon identique : il y a une « harmonie mobile » dans l'instinct, qui assure la plasticité dans la construction de la ruche; de sorte que, lorsque l'occasion survient, l’« harmonie mobile » change de ton pour ainsi dire; elle le fait pour obéir à la perception intelligente des exigences de la situation.
D'autres expériences de Hüber montrent la même chose d’une facon plus nette encore : ces expériences consistèrent à obliger les abeilles À abandonner leur mode de construction de haut en bas, pour construire de bas en haut ou horizontalement. Sans décrire ces expériences en détail, qu’il me suffise de dire que les dispositifs étaient tels que les abeilles devaient construire dans ces sens anormaux ou bien ne pas construire du tout, et le fait que, dans ces circonstances, elles édifièrent leurs rayons selon des directions dans lesquelles ni elles-mêmes ni leurs ancètres n'avaient construit, est un bon exemple de modification considérable d’un instinct primaire par l'intelligence : c'est un exemple encore meilleur que ceux qui ont été précédemment rapportés, car, si les abeilles peuvent être souvent obligées, dans l’état de
uature, de changer la forme de leurs cellules, elles n’ont jamais pu être obligées de renverser l’ordre habituel de leur construction.
Les mêmes remarques s'appliquent également aux observations suivantes, faites encore par Hüber, Un fragment très irrégulier de rayon, placé sur une table unie, tremblait tellement que les abeilles ne pouvaient travailler sur une base aussi instable, Pour empêcher le tremblement, deux ou trois abeilles maintinrent le rayon en fixant leurs pattes de devant sur la table et leurs pattes de derrière sur le rayon. Elles continuèrent à ce faire, se remplaçant à tour de rôle, pendant trois jours, au bout desquels elles élevérent des piliers en cire pour servir de support. Comme le fait remarquer Darwin dans ses manuscrits, « un pareil accident eût à peine pu se produire dans l’état de nature ».
Des bourdons ayant été enfermés et, par cela même, mis dans l'impossibilité de se procurer de la mousse pour recouvrir leurs nids, ils arrachèrent les fils d’une pièce d’étoffe et «les tissèrent avec leurs pattes en une masse feutrée », qu'ils employèrent en guise de mousse.
André Knight a remarqué que ses abeilles employaient une sorte de ciment fait de cire et de térébenthine, et dont il s'était servi pour recouvrir des arbres décortiqués; elles l’employaient plutôt que leur propre propolis, dont elles cessèrent la fabrication (1), et plus récemment on a observé que les abeilles, « au lieu de chercher du pollen, seront très aiscs de profiter d’une substance tout à fait différente, savoir, la farine u’avoine » (2).
(1) Loc. cit., Phil. Trans.
(2) Origine des espèces, À propos de ces faits, il est intéressant de remarquer combien ils viennent bien à l'encontre des critiques de Kirby et Spence, critiques qui furent faites avant que les faits n’eussent été observés, et qui avaient pour but de discréditer l'opinion d’après laquelle l'instinct peut être modifié par l’intelligence. Ces auteurs demandent (loc. cit., vol. IT, p. 497) pourquoi, si tel était le cas, on ne verrait pas parfois les abeilles utiliser de la boue ou du ciment au lieu de cire précieuse et de propolis : « Montrez-nous, disent-ils, un seul exemple de boue substituée au propolis... et l'on ne saurait douter que la raison ne les ait guidées. » Il est curieux que cette question ait si bien trouvé sa réponse. Sans doute la boue ne vaut pas le propolis pour les besoins généraux, mais aussitôt que les abeilles se trouvent avoir une substance qui est bonne, elles sont toutes disposées à prouver leur « raison » même, en soumettant cette substance à l'épreuve, à ce qu'on pouvait regarder à priori comme une épreuve décisive. Cet exemple devrait servir d'avertissement contre l'emploi de l'argument qui consaisie à poser des questions, et qui, là où se présente quelque preuve du mélange de l'intelligence avec l'instinct, élève ses prétentions en ce qui concerne le cri-
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L'Osmia aurulenta et l'O. bicolor sont des espèces d'abeilles qui construisent des tunnels dans les bancs de terre ou d'argile dure, dans lesquels elles disposent ensuite leurs œufs en en plaçant un dans chaque ceilule. Mais quand elles trouvent des tunnels tout faits (comme dans le chaume d'un toit), elles s'épargnent l'ennui de construire des tunnels et se bornent à établir des cloisons transversales dans le tube pour y faire une série de cellules isolées. Il est particulièrement remarquable que, lorsqu'elles ulilisent de cette façon la spirale d’une coquille d'escargot, le nombre des cellules qu’elles cloisonnent dépend des dimensions de la coquille ou de la longueur de la spirale. En outre, si la spirale est trop large auprès de l’orifice de la coquille pour que ses parois constituent les limites d'une seule cellule, l'abeille construira une cloison à angles droits avec le plan des autres, faisant ainsi une double cellule ou deux cellules l'une à côté de l’autre (1).
Il est évident que dans tous ces cas, si, par quelque changement dans le milieu, ces conditions accidentelles devaient se présenter normalement à l’état de nature, les abeilles seraient en état d'y faire face au moyen d'adaptations intelligentes qui, si elles continuaient assez longtemps et si elles étaient aidées par la sélection, se transformeraient en véritables instincts, poussant l’un à construire les rayons selon de nouvelles directions, l’autre à étayer les rayons pendant qu’on les construit, celui-ci à tisser des fils, celui-là à substituer le ciment au propolis ou la farine d'avoine au pollen.
Si cela était nécessaire, je pourrais citer parmi les abeilles et les fourmis (2) d’autres exemples de la plasticité de l'instinct ; mais, quittant ici les hyménoptères, j'en viens à d’autres animaux.
terium et dit : Montrez-nous un animal faisant ceci ou cela, ce qui serait plus remarquable encore, et nous serons satisfaits,
(1) Voir F, Smith, Catal, Brit. Hymenoptera, p.159, 160.
(2) Voir l'Intelligence des animaux, d’après laquelle je cite la note qui suit, pour montrer que les fourmis présentent autant, sinon plus que les abeilles, une «harmonie mobile » dans leur architecture. « Le trait caractéristique de l’architecture des fourmis, dit Forel, c’est la presque totale absence d’un modèle invariable spécial à chaque espèce, ainsi que cela se passe dans les guêpes, abeilles et autres animaux. Les fourmis savent adapter leur très peu parfait travail aux circonstances et profiter de toute situation. En outre, chacune travaille pour ellemême sur un plau donné; elle n'est que rarement aidée par d'autres, lorsqu'elles Coprennent son plan, » P, 129, :
Le docteur Leech (1) cite, d'après sir J. Banks, le cas d’une araignée fileuse qui perdit cinq de ses pattes et qui, en conséquence, ne pouvait tisser sa toile que très imparfaitement. On la vit alors adopter les habitudes de l’araignée chasseresse, qui ne file pas de toile, mais attrape sa proie par surprise. Ce changement d’habitudes fut toutefois temporaire, car l’araignée recouvra ses pattes après la mue. Mais il semble évident d’après ce cas que, en ce qui concerne la plasticité de l'instinct, l’araignée à toile serait à toute époque prête à adopter l’habitude de chasser, si, pour une raison quelconque, elle n’était plus en état de construire une toile, et ceci sans transition, mais subitement, au cours de la vie de l'individu.
Si nous examinons les animaux vertébrés, nous voyons les
| mêmes principes se trouver vrais encore pour eux. Ici, pour être court, je m'en tiendrai aux exemples tirés de l'instinct le plus ancien, le plus constant et probablement aussi le mieux fixé
\ d’entre ceux que manifestent les animaux vertébrés, savoir :
l'instinct maternel. -
{ A l'égard des oiseaux, j'ai montré au chapitre précédent que les variations individuelles dans l’art de construire les nids ne sont pas rares. Il nous faut maintenant remarquer que de pareilles variations, ou déviations des coutumes ancestrales, ne sont pas toujours le résultat d’un simple caprice, mais sont parfois dues à un dessein intelligent. Pour ce faire, il me suffira de citer les exemples suivants.
Diverses espèces d'oiseaux emploient actuellement et d’habitude des fragments de fil et de laine pour construire leurs nids, à la place de laine brute et de crin, qui eux-mêmes ont été sans doute, à l’origine, employés à la place de fibres végétales et d'herbe : ceci est particulièrement aisé à remarquer pour l'oiseautailleur et le baltimore oriole, et Wilson pense que par la pratique ce dernier oiseau apprend à mieux faire son nid, les vieux oiseaux le faisant mieux que les jeunes. Le moineau commun fournit encore un bon exemple de l'adaptation intelligente aux circonstances de l’art de construire le nid, car, dans les arbres, il construit un nid en forme de dôme (c’est probablement la forme originelle et ancestrale du nid); mais, dans les villes, il profite plutôt des trous abrités dans les édifices, où il peut s’épargner du
(4) Trans. Linn, Soc., vol. XI, p. 393, Ce cas est brièvement rappelé par M. Darwin, dans l’Appendice,
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temps et du travail en construisant un nid moins serré. Un autre exemple de ce fait est fourni par la fauvette à crête d’or, qui bâtit un nid ouvert, en forme de coupe, là où le feuillage est épais, mais le construit à dôme, avec entrée latérale, plus perfectionné, là où son emplacement est plus à découvert. D'autre part, les hirondelles de cheminée et de toit ont pris l'habitude de bâtir sous les toits et dans les cheminées, par suite d'une modification plastique ou intelligente de l'instinct, et, en Amérique, ce changement s’est produit dans l'intervalle des trois derniers siècles ou dans un intervalle moindre encore. En fait, d’après le capitaine Elliott Coues, toutes les espèces d’hirondelles du continent américain, sauf peut-être une seule exception, ont modifié la structure de leurs nids à mesure que la colonisation du pays leur fournissait des facilités nouvelles, car il écrit : « Diverses espèces maintenant acceptent régulièrement les nids artificiels que leur fournit l'homme, soit volontairement, soit d’une autre façon. Tel est le cas notamment pour plusieurs espèces de troglodytes, pour au moins une espèce de hibou, pour un oiseau bleu, pour le pluvier vert attrape-mouches, et surtout pour le moineau domestique. Divers autres oiseaux profitent parfois de ces mêmes avanlages, tout en conservant le plus généralement leurs habitudes primilives. Mais, dans aucun cas, la modification des habitudes n'est aussi profonde que chez l’hirondelle, ni si complète dans toute la famille... Toutes nos hirondelles ont été modifiées par le fait de l’homme, excepté l’hirondelle de rivage... Quelques-unes d'entre elles, telles que le martinet pourpré et l’hirondelle verteviolette, en sont encore à faire leur apprentissage sous le nouveau régime que la colonisation du pays a amené... Celles dont les habitudes acquises sont devenues totalement ancrées adhèrent assez constamment à un seul genre d'architecture, mais l'hirondelle verte-violette, par exemzie, fait à présent son nid d’une
| façon très lâche selon les circonstances (1). »
L'affirmation, énoncée, en 1870, par le distingué naturaliste
+ Pouchet, que, dans l'intervalle d’un demi-siècle, l’hirondelle des toits avait matériellement changé sa manière de construire son 4 nid, à Rouen (2), a été subséquemment prouvée erronée par 4 M. Noulet (3); mais le passage que j'ai cité d’après le capitaine
(1) Birds of Colorado Valley, p. 292-294.
(2) Comptes rendus, t, LXX, p. 492.
(3) Ibid. t, LXXI, p, 78. Dans la première édition de l’Intelligence des ani-
cHEZ LES ANIMAUX.
faits analogues à CEUX i plusieurs espèces
OLUTION MENTALE er que de présentés parmi